LE MANIFESTE
Le roi Emmanuel reçut en mains propres le manifeste justificatif de Magellan, pièce mémorable où étaient énumérés, avec une irréfragable précision, tous les griefs des explorateurs, marins, gens de guerre ou savants qui avaient servi la couronne de Portugal.
Ce document, véritable réquisitoire, rappelait :
Comment Christophe Colomb, natif de Gênes, mais devenu sujet portugais par son séjour à Lisbonne, son mariage et ses navigations, avait été repoussé et trahi sous le règne précédent;
Comment, sous celui-ci, Vasco de Gama, le conquérant des Indes, était en disgrâce, tenu à l'écart et sacrifié aux ambitions de tout ce qu'il y avait d« Soarès ou de Calix d'Avem ;
Comment Améric Vespuce, après avoir, en 1501 et de 1503 à 1504, exploré par deux fois les côtes delà terre au bois de Brésil, découvert la baie de Tuus-les- Saints et prolongé sa course jusqu'à deux cent soixante lieues vers le sud, faute d'avoir obtenu les récompenses de ses travaux, était retourné au service de l'Espagne;
Comment Diogo Barbosa, mis aux fers par les Soarès à bord de sa plus glorieuse prise, avait dû fuir de Lisbonne avec son neveu Duarte Barbosa, le pilote hauturier, et comment ces navigateurs dignes de récompenses avaient été odieusement condamnés à la peine capitale comme traîtres à la patrie;
Comment le grand Albuquerque venait de périr frappé au cœur par le roi son maître, tandis que les Musulmans et les Hindous, refusant de croire à la perte de ce héros chrétien, disaient : « Il n'est point mort ; il est allé commander les armées du ciel ! »
Comment, méconnus, découragés, irrités, outragés, blessés dans leurs affections, indignés de l'injustice du Portugal, ne pouvant supporter trop d'affronts, foule d'autres, et des meilleurs, en avaient été réduits à offrir leurs services à l'Espagne;
Ainsi avait fait Joam Rodriguez Carvalho, quand, après plusieurs années de séjour parmi les indigènes delà terre du Verzin, il en était revenu avec sa femme, jeune fille de Tupi convertie à la foi chrétienne et le fils qu'elle lui avait donné;
Ainsi avait fait Estevâo Gomez, navigateur habile, inscrit désormais parmi les capitaines espagnols;
Ainsi faisaient les amis de Magellan, Alvaro de Mesquita, Fornez, Moëlho;
Et enfin Magellan lui-même, explorateur renommé, valeureux officier de guerre, célèbre par ses services dans l'Inde, notamment devant Malacca, et savant cosmographe reconnu tel par les éminents docteurs Josef et Rodrigo, comme par Ruy Faleiroson associé, désormais son consort.
Bien différents du roi Emmanuel, le cardinal de Ximenès et Charles, roi des Espagnes et des Romains, avaient apprécié les mérites de ce hardi découvreur, au point de lui conférer, avec la qualité d'Espagnol, le grade de capitaine-général et la dignité de commandeur de l'ordre de Saint-Jacques de la Spata.
Gentilhomme de vieille extraction dont les ancêtres avaient combattu sous la bannière de Portugal depuis l'origine de la monarchie, jeune fidalgue élevé à la cour même sous les yeux des rois. Fernando de Magellan avait été au désespoir de renoncer au service de la couronne. Nul n'avait autant que lui déploré la nécessité où le mettaient d'infâmes ennemis- Sur eux seuls devaient retomber les conséquences desa conduite. Bassement outragé pour prix de services éclatants, menacé d'une mort ignominieuse, dix fois sur le point d'être assassiné par les bandits de l'Atrevido, vendu comme esclave à des sectateurs du Koran, mais providentiellement délivré à l'instant même, il avait espéré un instant qu'il pourrait obtenir justice, et consacrer ensuite sa vie et ses talents à des conquêtes glorieuses pour le royaume.
Mais devant la certitude évidente que toute justice lui serait refusée, et aussi devant des considérations d'un ordre supérieur touchant l'humanité, la science et la religion, la conscience tranquille, car la postérité le justifierait, il s'était enfin, non sans d'amers regrets, décidé à renoncer à sa nation et à délaisser son ingrate patrie. Et alors, souvenir à jamais cruel, ce loyal serviteur avait vu sa noble et sainte sœur. Isabel de Magalhaens, périr pour avoir, par dévouement, attiré sur elle les coups des Soarès, des Calix d'Avera et de leurs sicaires.
Suivait la relation des événements, procès-verbal signé des témoins principaux, contre-signe par Ruy Faleiro et par divers personnages considérables du conseil d'Espagne.
Au manifeste était jointe une copie régulière des lettres de naturalisation donnant à Magellan tous les droits des sujets castillans soumis au roi qui fut tôt après l'empereur Charles-Quint; et l'acte authentique, motivé, était en outre approuvé en cour de Rome par les soins de Son Éminence Chiericato, protonotaire apostolique, orateur du pape Léon X.
La lecture de ce document sévère fit rougir et pleurer le roi Emmanuel, prince magnanime, qu'il serait injuste de rendre responsa'ole de toutes les injustices commises sous son règne.
Une instruction était ouverte contre les fugitifs, il prononça une ordonnance de non-lieu. Aucun des biens de la famille Magellan ne fut confiqué. Et aucune poursuite ne fut exercée contre l'inconsolable
Diogo de Souza, écuyer fidèle, qui ne cessa de porter au fond du cœur le deuil de sa noble sœur et maîtresse, la grande damoiselle.
C'était le frère de lait de Fernando, le compagnon de sa première enfance, le fils de l'écuyer de Rui de Magalhaens, le petit- fils de l'écuyer d'Affonso. Il ne tenait à la famille que par une obéissance héréditaire; mais populairement, autour du domaine en ruines des environs de Porto, comme à Lisbonne, dans l'anse de Rastello, dans les vallées qui avoisinent Béthélem et dans la gorge du Laranjal, on l'appelait « le frère de l'cune. »
La légende avait grandi la mémoire d'Isabel. Il avait grandi avec la légende.
L'histoire même le désigne parfois sous le nom de frère chéri.
C'était un homme doux, simple, charitable, qui, vivant dans la solitude, y prit de plus en plus, avec le temps, les allures monastiques.
En saluant ce pauvre gentillâtre, vassal des Magellan, les paysans des bords du Douro, ou les mariniers des bords du Tage, s'entre-disaient avec respect :
— Voici celui qui a vu la grande damoiselle donner son sang goutte à goutte, jusqu'à la dernière, pour la gloire éternelle de son frère Fernando.
— Voici celui qui l'a entendue dire : « Grâces vous soient rendues. Seigneur Dieu, qui acceptez ma vie pour qu'il soit grand sur les mers et saint dans le ciel! »
Sa grave blessure n'empêcha point de la porter dans
la barque longue des Barbosa. Pour donner le change aux chasseurs, au lieu de faire route vers le sud, on remonta la côte jusqu'à la hauteur de Porto, où l'on débarqua la mourante dans les ruines de l'ancien château seigneurial des Magalhaens.
Dona Britcs, Béatriz et l'infortuné Mesquita la soignaient avec la plus tendre sollicitude. Fernando avait envoyé chercher des médecins et un prêtre.
Elle reçut tous les secours de l'art et tous ceux delà religion.
L'art essayait d'étancher son sang, et l'on crut que sa poitrine n'en rendait plus ; mais Souza qui priait aux pieds du lit de mort, en voyait un jet subtil s'échapper de son front comme une auréole de rubis : — Mon sacrifice est accepté ! murmurait-elle. Je serai l'âme de sa flotte, l'étoile qui le guidera jusqu'à l'extrémité du monde, le phare du port oii il accomplira son dernier miracle avant de m'embrasser pour toujours !
Voilà du moins ce qu'attestait la légende des deux fleuves.
Aucun des fugitifs, toutefois, si ce n'est Souza, le frère de l'âme, n'entendit autre chose que ses généreux encouragements et ses adieux sacrés.
Elle fut pour Magellan d'une incomparable douceur.
— Si je devais vivre, lui disait-elle, il faudrait encore nous séparer ; je ne serai plus loin de toi désormais, car je meurs. Toujours, partout, sur les mers lointaines comme aux portes des cieux, mon âme ne cessera d'accompagner la tienne.
Alyaro de Mesquita pleurait amèrement :
— Je serai aussi avec vous, mon fiancé, lui dit-elle. Aimez-le donc, servez-le en moi !
— Après comme avant, je le jure par ma douleur sans fin I dit le frère d'armes de Magellan.
Isabel disait à Béatriz :
— Je vous lègue mon cœur. Aimez-le pour la sœur qu'il va cesser de voir.
La jeune et reconnaissante Espagnole était digne du legs de la grande damoiselle, qui dit àdona Britès :
— Soyez sa mère !
Puis elle mit elle-même la main de Béatriz dans celle de Fernando, sourit d'un ineffable sourire, et s'éleva vers Dieu.
Quand elle eut reçu les derniers sacrements, elle était pâle comme une statue de marbre ; ses regards célestes s'éteignaient. Elle voulut parler à Diogo de Souza, fécuyer de sa famille. Le serviteur désolé s'agenouilla en approchant l'oreille de sa bouche.
Que lui dit-elle tout bas ? — Prophétisait-elle?
La légende populaire qui s'est propagée, par mer, des rives de Douro à celles du Tage, a-t-elle exactement traduit ses dernières confidences ?
Chose certaine, celui qui les reçut passa pour sanctifié par elles et demeura en vénération parmi les gens simples qui la vénéraient.
D'ailleurs, de tous ceux qui assistèrent à sa mort touchante, sereine comme un sacrifice d'amour fraternel, Diogo de Souza seul demeura pour arroser de larmes son mausolée virginal.
Lorsqu'après un long ciicuit, la barque longue pilotée par Juan Vespuce eut atteint rembouchure du Guadalquivir et ramené chez Diogo Barbosa, sa femme, sa fille, Magellan, et leurs compagnons, le manifeste fut rédigé avec la collaboration de Ruy Faleiro.
Puis il fallut du temps, bien du temps, car les princes de la terre sont toujours lents à seconder les héros. Charles-Quint, de retour des Flandres et qui venait visiter sa mère à Tordesillas, accepta pourtant les larges vues des deux associés portugais.
Plus tard il devait se laisser absolument convaincre par les admirables calculs de Magellan.
La question majeure fut d'ailleurs celle des épices : la graiide politique, selon Belchior Ripart.
— Quoi ! le Portugal, par la possession des Moluques, acquerrait le monopole du plus riche des commerces, et ces îles, en vertu de la ligne de démarcation, devraient appartenir à l'Espagne !
Dès que les démonstrations astronomiques eurent convaincu le cardinal Ximenès, rigide observateur des décisions papales, la cause de Magellan fut gagnée en principe.
Alors le roi Emmanuel, transporté d'un juste courroux, avait enfin puni son indigne secrétaire Calix d'Avem qui, condamné à la réclusion perpétuelle, périt de rage dans son cachot.
Mais fut-ce antérieurement qu'avait été écrite à d'Albuquerque cette lettre de haute estime et de royales excuses qui n'arriva aux Indes qu'après sa mort? Les historiens jaloux de la gloire d'Emmanuel
affirment qu'elle émana spontanément de son équité.
Quoi qu'il en soit, dom Lopo Soarès d'AIbergaria occupa le gouvernement des Indes durant trois années, qui, — l'on doit le dire avec impartialité, — furent glorieusement remplies.
L'on put croire qu'ensuite Vasco de Gama serait enfin nommé à la vice-royauté, mais ce tardif honneur ne lui fut accordé que trois ans après la mort du roi Emmanuel.
Quant à Joam Soarès, le vainqueur d'Azamor, qui avait été la risée de Lisbonne, il fut exilé de la cour bien avant l'époque où se répandirent les lettres de Ruy Faleiro et le manifeste de Magellan.
Pour le coup, la question des Moluques ou de l'épicerie, — c'est tout un, — ayant pris le dessus, Alvaro da Costa, ambassadeur du Portugal auprès de l'empereur Charles-Quint, reçut ordre de ne rien négliger pour détourner Magellan de son audacieuse entreprise.
Et tout d'abord le zélé diplomate s'adressa directement à Magellan lui-même.
— Trop tard ! répondit celui-ci avec amertume.
— Un fils de votre illustre maison peut-il, sans forfaire, servir contre le gré de son roi une puissance rivale?
— J'ai cessé d'être Portugais!... Et maintenant, sans forfaire, je ne saurais manquer à mes devoirs de fidèle sujet de l'empereur.
Alvaro da Costa fit valoir l'indulgence du roi Emmanuel qui n'avait pas confisqué ses biens, le considé-
rait toujours comme l'un de ses capitaines et lui donnait sa royale parole de lui confier immédiatement le commandement d'une escadre équipée aux frais de la couronne.
— L'empereur diffère, vous néglige, et de plus hésite à faire les dépenses de l'expédition. Vous êtes obligé de recourir à des bailleurs de fonds, avides de bénéfices. La cour d'Espagne, après vous avoir accueilli avec faveur, marchande et laisse traîner toutes choses. Votre véritable roi est prêt, rendez-lui vos services, vous serez dès demain à la tête d'une division de vaisseaux.
— Le roi de Portugal n'est plus mon roi, répéta Magellan av£c froideur.
— Le roi réparera magnifiquement tous les torts dont, à son insu, l'on s'est rendu coupable envers vous, vos associés et vos amis. Il vous rendra au centuple tout ce que vous avez perdu.
— Me rendra-t-il ma sœur Isabel ? s'écria enfin Magellan d'une voix douloureuse.
La conférence fut rompue. Mais il n'y eut ensuite intrigues ni menées qu'Alvaro da Costa ne mit en œuvre pour faire avorter l'expédition.
Les ajournements se succédaient.
Ruy Faleiro en était plus violemment affecté que Magellan lui-même : j ,
— C'est, dit-il, à sauter à la figure de l'empereur et à l'égratigner jusqu'au 'sang. Je laisse pousser mes onc-les !
Dona Britès sourit. Béatriz rit aux éclats et ne fut point la seule,
— Riezl dit sentencieusement l'astrologue. Les larmes seront pour les égratignés.
Sur ces mots, il sortit en imitant le miaulement d'un chat en colère.
Semblables frasques n'étaient guère dans les allures du docte astrologue; on crut pourtant qu'il plaisantait, et la soirée se prolongea fort tardivement chez messire Diogo Barbosa.
Dans son patio, cour mauresque dallée de marbre, se trouvaient seulement vers la onzième heure, deux obstinés joueurs d'échecs, et les fiancés sous les yeux de leurs heureux parents.
Fâcheux et amis, voisins et voisines, curieux, intimes, indifférents, tous s'étaient peu à peu retirés. Arrière les grands projets, science, marine, commerce, ambitions et rêves de gloire, Magellan goûtait auprès de Béatriz les délices d'une tendresse partagée.
Le jour de leur mariage était fixé au surlendemain. Ils caressaient tour à tour des projets riants et grandioses.
Béatriz, c'était bien convenu, ferait le tour du monde.
Les derniers préparatifs, ceux du mariage, étaient pourtant ce qui occupait le plus.
Le temps ayant accompli stnr-effiee- consolateur, on
pouvait maintenant parler d'Isabel, sans que des
émotions plus douces fussent tct>*sW^e^Daf^9ftsBieux j»^- \\CQ,ue des /^^ souvenir. Mais ce souvenir "pi ^ij5^rat-il seuIenrent-CTO^i^
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que pendant la terlulia de félicitations où l'on avait reçu la ville et les faubourgs, la marine et la faculté, les Vespuce, les Mesquita, et les amies de Béatriz, les capitaines et les pilotes des bâtiments amarrés dans le Giiadalquivir, Estevâo Gomez qui aspirait à un commandement considérable, et l'astrologue San-Martino de Seville, compère de Ruy Faleiro, et foule d'autres moins connus.
Plus de musique, assez de compliments, les fiancés s'appartenaient enfin, tant et si bien qu'il n'y avait plus de passants dans les rues silencieuses, quand d'un accent de triomphe, le chevalier Pigafetta dit à Duarte Barbosa, son partenaire :
— Échec et mat!
Magellan donna donc le bonsoir à ses futurs beauxparents, posa un baiser au front de sa brune fiancée, et le cœur empli de joie prit le chemin de sa demeure en compagnie des deux joueurs.
L'esclave Henrique Malaco portait devant eux une lanterne.
— Enfin 1 le voici ! dirent quelques coquins qui guettaient, le poignard en ceinture, et qui suivirent dans l'ombre, à pas de tigres ou plutôt de bravi.