HENRIETTE CHANSON
Au revoir, à bientôt.
Une autre avait seulement une croix de bois : une couronne de perles y était pendue; sous un verre bombé, des mains blanches se serraient; et l'inscription était : « A ma chère mère ».
Puis on approcha des morts tout récents; leur place n'est indiquée que par un tas de terre où les fleurs sèchent et pourrissent, parce qu'il faut laisser ie sol se tasser avant d'y construire. Us n'ont pas les petits pots de giroflée et les petits jasmins qu'ils aiment ; ils n'ont rien : le trou était là.
Le fossoyeur se tenait debout à côté. Il avait mis Un gilet de chasse en laine brune, un chapeau de f-eutre et des grosses bottes. On plaça sur la fosse ^eux traverses de bois. Le corbillard s'était rangé ; ^lors l'assistance fît face, et puis tout le monde se
Les croque-morts firent glisser le cercueil sur le rouleaux qui sonlau fond du corbillard ; après quoi ils le prirent chacun à un bout et ils marchaien plies à cause du poids ; ils posèrent le cercueil su les traverses.
Il semble qu'on attend une année. La bière élai là, découverte, car on avait ôté le drap. C'était un bière de chêne avec des poignées argentées ; ell paraissait très longue et beaucoup plus longu qu'un corps ; et les yeux voient à travers le boi celle qui est là étendue. Pas un mouvement, hélas voilà à présent que ses mains sont jointes et elle sont jointes pour toujours. Est-ce celle que nou avons vue parmi nous, elle marchait, elle parlai elle avait la couleur du sang à sa bouche? On n voudrait pas qu'elle s'en aille; mais que peut-o faire? On s'attache à ce corps, il glisse entre no bras ; à présent il s'en va descendre.
Les cordes qu'on déroulait firent un petit bruit Emile et les autres s'étaient découverts, ils baissèren la tète. Ils étaient alignés sur une même ligne, ei demi-cercle et immobiles, avec les épaules à dei hauteurs différentes dans les liabits noirs. On passi les cordes sous le cercueil.
Emile se tenait bien droit. Exactement devant lui. par-dessus le cimetière, on apercevait une grande maison. Sur la maison le ciel était un ciel gris lisse, un nuage y passait, un nuage sombre, puis il s'enleva, poussé vers la ville.
On avait retiré les traverses; tout à coup It:: croque-morts se penchèrent en avant, les jambe écartées; les cordes glissèrent dans leurs mains, 1
cercueil s'enfonça; les cordes glissèrent et le bout qui était à terre peu à peu se déroulait. Est-ce que ce trou est sans fond? Mais il se fit un choc, un retentissement. Emile leva la tête. Une voix lui dit :
— Tu es libre à présent.
M. Gandin avait commencé une prière ; quand il Teut terminée, le croque-mort s'avança :
— Messieurs, vous pouvez vous retirer.
Tout le monde s'en allait déjà ; on avait besoin de causer, de rire, de se distraire. Pendant qu'on suivait les allées, on entendait encore tomber les mottes sur le cercueil. Puis le bruit s'assourdit, on n'entendit plus rien. Emile venait derrière les autres ; on le laissait seul par respect pour les convenances. Le nuage s'aQongeait comme une bête qui s'étire et Emile le suivait des yeux. Il touchait maintenant au clocher de l'église ; il allait atteindre la tour du château. La voix répéta :
— Tu es libre, tu peux faire ce que tu veux.
Ensuite ils franchirent la grille. On n'avait plus
à se gêner, les gens parlaient à haute voix. Quelqu'un disait :
— Les actions ont été émises à cinq cents francs. Elles en valent trois cent cinquante aujourd'hui ; il ^n avait une vingtaine, c'est une perte de trois lïiille francs.
— C'est joli, répondit quelqu'un.
Ulysse qui accompagnait Cavin avait allumé un cigare et marchait les mains dans ses poches. Le préfet discutait avec le syndic. Mais Emile ne faisait attention à rien :
— Est-ce que tu entends? continuait la voix, tu peux aller vers qui tu voudras à présent, tu es débarrassé ; pourquoi te fais-tu encore du souci avec tout ça?
On était arrivé devant la gare. Il y a là une sorte de place et on se sépara ; chacun s'en alla de son côté ; chacun venait et serrait la main d'Emile, il prenait ces mains :
— Mon pauvre ami ! dit le préfet.
Le syndic lui dit :
— Allons ! du courage.
Les autres aussi dirent quelque chose ou ne dirent rien. Le nuage avait gagné du côté de Test, vers la ligne des collines ; bientôt il y toucha, et disparut derrière.
— Voyons, Emile, reprit la voix.
Et alors, tout subitement, comme le vent qui vient parmi les feuilles mortes, un grand souffle passa en lui; et tout fut emporté, sa douleur, le passé, les souvenirs et l'image d'Hélène ; alors il eut le cœur comme une place vide ; et son nouvel amour était là au milieu. Il était allégé, il aurait voulu courir. Est-ce qu'elle n'était pas là-bas?.
Il ne la vit pas toutefois. Il vit toutes ces femmes en deuil. Sur la table, une Bible était encore ouverte. Madame Gailloud, madame Baud, madame Gaudin entouraient madame Buttet. Quand elle aperçut Emile, les sanglots la reprirent :
— Mon Dieu ! disait-elle, pauvre Hélène, pauvre Hélène! je n'avais qu'une fille. Et puis voilà, elle est partie. Je n'ai pas même pu lui dire adieu. Qu'est-ce que je vais devenir, à présent? disait-eUe.
EA, ceue aouieur agit sur riiniie. ruis la laiigue l'emporta; ces cris, la marche, être resté longtemps debout, les nuits de veille, même cettejoie qui montait en lui, toutes ces choses ensemble l'accablèrent. Il n'eut plus la force de penser à rien.
La grande douleur de madame Buttet dura dant quatre ou cinq jours. Elle pleurait toi temps, quelqu'un venait, on la consolait, elle rec mençait de pleurer ; et elle ne mangeait plus.
— Prenez quelque chose, lui disait-on, cela ^ fera du bien.
Mais elle refusait. Enfln elle céda, parce qu' faut bien à un moment donné; et la faim est vei Alors l'autre douleur qui suit n'empêche plu penser, ni de voir.
Elle eut même beaucoup à faire, à cause du rè ment de la succession. D'après les termes du trat, Emile héritait de la dot. En outre, il h savoir s'il continuerait de vivre avec sa belle-n: On avait appris l'héritage. « Ils vont se brou tout de suite », disaient les gens.
Quand le linge du trousseau fut compté, les r pliées et mises au poivre, qu'allait-ii rester ( morte ? Mademoiselle Borle reçut en souvenir
boucle de ceinture, mademoiselle Gaudin une om- 3relle en soie ; on fit un inventaire de tout. Et Emile reprit ce qui était à lui.
Il paraissait plus inquiet que triste. Est-ce qu'il ivait seulement eu des larmes, ce garçon? De temps 3n temps, madame Buttet éprouvait contre lui une grande colère. Pourquoi? Elle n'aurait pas su. Et 3st-ce qu'il était responsable de rien : c'est l'injustice de la mort. A quoi servait-il, Emile, à présent? Que faire de lui sans Hélène ? Et puis qu'est-ce qu'il était cet homme, avant son mariage? Il redevenait comme avant.
Emile était à son bureau ; on n'avait pas pitié de lui ; il était poussé hors de la famille. Dans ces conditions, il est nécessaire de se séparer. C'était seulement l'idée qu'il emporterait l'argent.
Aussi, avant de rien décider, madame Buttet s'en illa passer quinze jours aux Allinges où malame Baud l'invitait. Rien n'est meilleur, après un jrand deuil, que de changer un peu d'idées. On •e trouve tout le temps la place oij était le cercueil, lia morte est encore dans les chambres où on labite. Il semble qu'on l'entend encore marcher et )arler ; la voilà ! non elle n'est plus là ; et chaque ois c'est comme une nouvelle mort.
Un matin, le fermier des Baud vint chercher malame Buttet. On avait donné vacances à Frieda, elle )artit le même jour. Emile reprit son ancienne •.hambre.
Comme elle n'était plus habitée depuis presque leux ans, l'humidité s'y était mise. On y sentait le '^ieux et le moisi. La poussière avait fait des petits
tas SOUS les meubles, des fourmis étaient entrées par les fentes des contrevents ; le papier s'était décollé au-dessus du lit.
Elle ne donnait pas comme le bureau sur la place, mais par derrière sur une petite rue. Il n'y passait presque jamais personne, tout juste de temps en temps une femme en tablier ou un homme avec un sarcloir, parce qu'il y avait des jardins tout le long ; et on voyait de la fenêtre dans les jardins ; ils étaient pleins d'arbres fruitiers et de légumes. Les petits sentiers sont tracés tout droits ; ils laissent entre eux des rectangles où on plante ; et on voit aussi des ruchers.
Emile donc, pendant la journée, se tenait à son secrétaire ; Cavin allait et venait ; les mêmes gens entraient et ressortaient ; rien n'avait changé dans sa vie. Mais le soir il était tout seul. Il ne pouvait pas aller au Cercle à cause de ses habits noirs, et au café, pas davantage ; et c'est là qu'on rencontre ses connaissances. Alors il sortait un moment, puis il rentrait chez lui. Et quand il avait allumé la lampe, il ne savait plus que faire.
Quelquefois il lisait le journal. Il ne pouvait pas s'y intéresser. Quelques-unes des pensées qu'on a ne sont pas comme les autres ; elles ne viennent pas quand on veut, elles viennent quand elles veulent; elles sont comme les mouches autour des chevaux. Il les chassait, mais elles revenaient.
Ainsi il pensait à Hélène, rarement cependant. Parfois il avait un peu de regrets, relativement à elle, mais c'était le passé, comme quand on marche sur une route, le pays qu'on laisse derrière soi. On
n'y reviendra plus. Et quand il voulait retrouver ses yeux, sa figure et même le son de sa voix, il n'y arrivait pas. Surtout il pensait à Frieda.
Cette fin de mars, ce commencement d'avril étaient presque chauds. Il y a chez nous un vent du midi qui saute par-dessus les montagnes ; on voit là-bas fondre la neige, tous les jours elle diminue, et il ne reste bientôt plus que les hauts sommets qui soient blancs. On appelle ce vent le fœhn, d'un nom allemand; il avait soufflé.
La lumière delà fenêtre éclairait un peu la ruelle, et un marronnier de l'autre côté ; sur ses branches toutes raides, les bourgeons étaient luisants ; ils découlent d'une gomme. A travers les branches, on distinguait de l'herbe : elle avait déjà reverdi.
Emile allait à la fenêtre. Il pensait à Frieda ; il essayait de se la figurer exactement; mais il faut pour cela un œil intérieur, il faut que tout concorde, qu'un nom éveille tout; et il ne pouvait pas.
Alors il se posait des espèces de questions sur elle, pour l'avoir avec lui quand même. Par exemple : Où était-elle? Qu'est-ce qu'elle faisait? Il se répondait : « Sans doute qu^elle a aussi fini de souper ; probablement elle lit le journal. » Il se demandait : « Est-ce qu'elle pense à moi? » Probablement que non. Comme il souffrait à cette idée ! Il ne voulait pas s'y arrêter. « Peut-être qu'elle pense à moi », se disait-il. Puis : « Elle pense à moi sûrement. »
Cependant il imaginait quel long chemin il y avait pour aller jusque vers elle ; et il souffrait de nouveau. Combien de temps à attendre encore? Et si elle revenait, qu'est-ce qu'elle ferait? Elle revenait donc,
elle était aux Lignières, chez madame Buttet; mon Dieu ! voilà René qui sonne. C'était lui, c'était bien lui ; ils sont heureux de se revoir, ils s'embrassent; elle l'aimait ; cette fois Emile distinguait tout, il ne pensait plus à rien d'autre ; chaque jour, il y pensait davantage; chaque jour, il souffrait davantage.
Car ayant longtemps résisté, à présent il ne pouvait plus. Et il était malade d'elle ; non pas malade, comme on dit dans les romans pour faire une image, mais vraiment malade, avec des faiblesses dans les jambes, un tremblement dans les mains et de la difficulté à respirer. « Non, non, se disait-il, elle ne m'aimera jamais ; c'est cet homme qu'elle aime. Je ne veux pas, je ne veux pas. Et si elle veut, je le lui défends. » Il se mit à compter les jours, ils furent longs à passer.
Ils passèrent pourtant. Un soir qu'après le souper il causait sur la place avec M. Gailloud, il allait faire nuit :
— Tiens, dit M. Gailloud, voilà votre volontaire qui rentre.
— Où ça ? dit Emile.
— Là-bas, voyez- vous?
Trois ou quatre autres personnes montaient la rue avec elle; le tramway venait d'arriver. Elle avait pris le deuil comme quelqu'un de la famille. Elle passa près d'eux, elle ne les vit pas.
— Eh bien, reprit M. Gailloud, c'est donc à mardi prochain.
— En règle, répondit Emile.
Que lui avait-on demandé? il ne le sut jamais. Il avait répondu, il lui avait semblé qu'il montait l'es-
palier : il se retrouva dans sa chambre. Rien qu'une îhose Toccupait, et c'était une phrase qu'il se répéait continuellement : « Elle sera seule, elle sera »eule. Madame Buttet n'est pas rentrée. »
— Il faut que j'aille, se dit-il.
Il n'eut pas besoin d'attendre longtemps.
De bonne heure à Arsens les rues sont désertes, [iar on se couche tôt; en bas l'horlogerie était déjà fermée et tout de suite après le boulanger ferma. Emile sortit sans faire de bruit.
Il n'y avait presque pas d'étoiles, le ciel était voilé. Cependant une ou deux tremblotaient entre les nuages. Cela suffit pour qu'on voie clair. Tous les toits sont bien assemblés, ils se rapprochent pour dormir. Quelques arbres qui avaient des feuilles se levaient derrière les murs, dans cette petite lueur grise. Et on entendait couler les fontaines.
Pour éviter le Cercle, Emile fit un détour par le ravin. 11 y faisait tout noir. Quelquefois dans les haies une bête bougeait, un hérisson peut-être, ou un oiseau blolti ou bien un chat à la maraude. [In'y prenait pas garde. Il courait presque, butant aux pierres, et, à chaque pas, risquait de tomber. Il allait néanmoins, il semblait qu'un grand vent le poussait par derrière.
Il descendit la pente. Tout à coup la rivière élève là sa grande voix. C'est donc la nuit et c'est la rivière qui coule; il l'entendait à peine, étant fermé à tout. Parfois seulement, détournant les yeux vers la gauche, il cherchait sur le coteau la place de la maison.
11 s'en rapprochait toujours plus^ il avait descendu
la pente ; à présent, il la remontait; et voilà que déjà il était dans la cour. La porle de la maison n'était jamais que poussée ; mais elle avait crié : comme le bruit des pas résonne sur les marches ! Quand il fat sur le palier, il dut s'arrêter pour reprendre son souffle. On cherche avec le doigt le trou de la serrure. La clé tourna dedans.
Personne ne bougea. Il y avait dans la maison un silence particulier ; c'est qu'on attend un bruit qui ne veut pas venir. Dormait-elle? Tout dormait sans doute alentour. La fatigue du jour est là qui a plié les hommes, et les rêves leur sont donnés, petits mensonges et sourires, entre la dureté des jours. « Dormirait-elle? » se dit-il. Mais non, elle ne dormait pas. La lampe dans le vestibule était encore allumée ; son chapeau et sa jaquette pendus au portemanteau. C'est ce qu'il vit et ses jambes plièrent; il fit deux ou trois pas ; il s'appuya au mur. Et il essaya de réfléchir.
Certainement elle était dans sa chambre; est-ce qu'elle ne se doutait de rien? Il se répétait : « Va vers elle ! » Il sentait qu'il n'oserait pas. Alors, pour s'occuper quand mcme h quelque chose, il entra dans la salle à manger; elle était sans lumière, le salon aussi. Il revint dans le vestibule.
Il y avait au mur une vieille gravure, une lithographie avec un cadre de bois brun. Elle représentait la bataille d'Eylau. La fumée ou les nuages y étaient pareils à des boules blanches sur un fond d'un gris foncé; on apercevait des collines, tout un champ de bataille, mais pas nettement, sauf au premier plan ; là étaient des boulets, des débris d'afifûts.
des shakos tombés, des armes jetées; des morts et des blessés en tas ; et sur la droite un homme était assis. Il avait un bel uniforme, un haut col, des cheveux frisés, des favoris, une jambe arrachée; il tendait le bras vers Napoléon. Car Napoléon arrivait à gauche, sur un petit cheval cabré; sa main droite était passée sous le revers de sa redingote, la main gauche tenait les rênes, et ses généraux derrière lui portaient des casques à grands panaches.
Voilà comment était la scène; la marge avait des taches jaunes ; dessous venait le titre et une longue inscription en italique. Machinalement Emile se mit à lire. Et il lut :
CHAMP DE BATAILLE D'EYLAU (8 février 1807.)
A la pointe du Jour les Russes commencèrent Tattaque par une vive canonade sur la ville dEylau. L'Empereur fit avancer le corps du Maréchal Augereau et canoner le monticule par qua^ rante pièces d'artillerie de sa garde. Une épouvantable canonade s'engagea de part et d'autre lors qu'une neige épaisse couvrit tout à coup les deux armées au bout d'une demi heure,..
On marchait, mais c'était en bas.
... Au bout d'une demi-heure le temps s' étant éclairci, Mura à la tête de la cavallericy tomba sur l'ennemi et culbuta plus de 20,000 hommes d'infanterie. Les Russes, après de vains e//orts, battirent en retraite, abandonnèrent le champ de ba-
taille où trois cents bouches à feu avaient vomi la mort de part et d'autre pendant douze heures. Douze à quinze mille prisonniers^ vingt mille hommes hors de combat, dix-huit drapeaux, cinquante pièces de canon furent les trophées de cette victoire. Le lendemain l* Empereur parcourant les positions...
On marchait de nouveau ; cette fois c'était dans Tappartement. Emile écouta; le cœur lui battait; mais les pas décrurent, tout redevint tranquille. Et il continua de lire :
Le lendemain l'Empereur parcourant les positions que les deux ar?nées avaient occupées la veille, un jeune Lithuanien qui se trouvait parmi les blessés à qui Napoléon fit porter des secours lui dit avec un accent touchant et ferme : César, si tu veux que Je vive. Je te servirai aussi fidèlement que f ai servi Alexandre.
11 était au bout de Thistoire, il s'aperçut qu'il n'avait pas compris. Il la recommença :
A la pointe du Jour les Russes commencèrent l'attaque par une vive canonade sur la ville d'Eylau...
Tout à coup il fut interrompu ; une porte s'était ouverte; il n'eut que le temps de se retourner: c'était elle. Et il ne bougea pas, il ne fit pas un geste; même s'il avait pu, à ce moment précis, il se serait sauvé : mais il ne pouvait pas. Pour elle, l'ayant aperçu, elle savait qu'il était là, et elle pensa simplement : « Enfin ! »
Elle avait d'abord dénoué ses cheveux, puis elle ^es avait renoués à la hâte et le chignon défait pen^^
iait sur ses épaules. Ayant ôté sa jupe, elle était en jupon ; on voyait ses chevilles ; elle avait des pantoufles rouges; et comme son corsage était débou- Lonné, elle le tenait fermé de la main.
— Mon Dieu, dit-elle, vous m'avez fait peur.
Elle reprit :
— Est-ce que vous cherchez quelque chose ?
Il dit oui au hasard, mais il ne trouvait plus ses mots, parce que sa langue était embarrassée.
Elle lui dit :
— Si vous voulez que je vous aide?
Elle ajouta :
— Attendez seulement un peu, parce que je n'ose pas me montrer ainsi.
Puis elle Kt un geste; elle leva tout à coup les deux mains, comme pour retenir ses cheveux qui tombaient, et son corsage s'ouvrit. Alors il s'avança vers elle.
— Non, non, reprit-elle, attendez un peu.
Elle avait déjà refermé la porte. Et de derrière, il ['entendait qui disait :
— Rien qu'un petit moment et je suis prête.
Il l'entendait aussi qui allait et venait, ses pas sur e plancher étaient doux, étouffés; une chaise remua, 'armoire grinça.
Soudain il dit :
— Mademoiselle?
Elle répondit :
— Comment?
Il se pencha vers la porle.
— Frieda, répéta-t-il.
— Dites ce que vous voulez.
162 LES GIRGONSTÂNGES DE LA VIB
Mais au lieu de répondre, lui pesa sur le loquel. Elle poussa un cri.
— Non, pas ça, dit-elle, vous n'entrerez pas. Elle avait mis le pied dans le bas de la porte. Par
l'ouverture assez large, Emile apercevait le lit; la couverture et le drap étaient rejetés sur Tédredon; tout était préparé déjà pour la nuit, avec les vêtements plies sur une chaise et les bottines posées devant; sur la table la bougie brûlait, il y avait des grandes ombres qui se déplaçaient sur le mur. Le bras nu de Frieda parut.
Il poussa, elle retenait.
— Frieda, disait-il, laissez-moi entrer. Laissemoi entrer, dit-il.
Il appuya plus fort.
— Qu'est-ce que vous faites? disait-elle. Ah! c'est du joli.
Et comme quelqu'un en colère elle élevait la voix.
— Je ne sais pas pour qui vous me prenez...
Mais il n'écoutait déjà plus. Gomme dans les rivières, quand l'eau est retenue derrière un barrage, d'abord elle est immobile et sommeille^ même longtemps, et elle monte sans qu'on le remarque; puis sa force s'accroît par l'effet de sa pesanteur; et enfin rien que par son poids elle casse tout et part en avant, ainsi le désir est en nous.
Elle dit de nouveau :
•^ C'est vilain ce que vous faites.
Il appuya avec l'épaule contre le panneau de sapin. Alors elle se mit à rire.
— Eh bien, je croyais, dit- elle, que voua étiei
)lus fort que ça, quand même, une femme qui peut iTous empêcher!...
Elle rit encore; c'était un rire particulier, pas ielui qu'elle avait d'habitude, un rire aigu, comme si on Tavait serrée à la gorge ; et ce rire, par secousse, montait d'une note à l'autre, comme les gammes dans la musique ; puis il s'arrêtait brusquement.
Ensuite elle dit :
— Qu'est-ce que vous me donnerez si je vous laisse entrer?
Il ne répondit rien.
— Je veux savoir avant ce que vous me donnerez...
Cependant la porte cédait, tout à coup elle ôta son pied, il était dans la chambre. Elle s'était sauvée dans le coin opposé. Et au commencement il hésita. . Mais déjà il était près d'elle ; au bord de sa chemise il y avait une dentelle blanche, ses prunelles étaient tout humides avec un petit point de feu ; elle renversa la tête, son cou se gonfla; et, comme il la prenait, elle mit les bras sur ses yeux.
Il était environ le milieu de la nuit, quand Emile quitta la maison. Les nuages s'étaient resserrés et joints: pas un reste de lumière. Seulement un mur plus blanc, ayant été recrépi, ressortait de place en place. Un chien de garde, ceux qui veillent dans les fermes isolées, aboyait aussi, mais très loin.
D'abord il était bien heureux et tout rempli encore du grand plaisir qu'il avait eu et qu'il n'avait jamais
164 LES CmCONSTANGES DE LA VIE
connu avant; mais ensuite, comme entre les coups de vent qui passent il y a des moments de calme, à cause de son éducation, la honte rentrait en lui. C'était un péché qu'il avait commis.
Ayant causé de ses projets avec madame Baud, madame Buttet s'était décidée à quitter son gendre.
— Seulement, lui dit-elle, j'aurais voulu que nous soyons d'accord là-dessus.
— Je suis bien d'accord, répondit Emile.
Ainsi l'argent s'en allait ; mais comme la loi est [a loi, personne ne savait qu'y faire ; et il y avait des compensations.
— Et puis nous resterons bons amis, reprit ma* dame Buttet.
Ses mauvais sentiments passaient, elle revenait à l'indiflférence. Car déjà ils s'appelaient monsieur et madame à toutes les phrases. Quelquefois on rencontre quelqu'un en chemin de fer; on passe la journée avec lui et on cause; et bon ! le train s'arrête, on part chacun de son côté sans même s'être lit bonjour.
Mais lui, ces choses-là, qu'est-ce qu'elles étaient à 3résent dans sa vie ? Deux ou trois fois par semaine Frieda arrivait le soir.
166 LES CraCONSTÀNGES DE LA VIE
Elle savait flatter madame Buttet, alors elle parlait d'une petite visite à faire; ou il y avait une commission ; ou madame Buttet devait sortir aussi; et Frieda était libre.
Elle traversait la place, descendait jusque vers la gare, s'arnHait dans une boutique; et puis on ne la voyait plus. C'est qu'elle était entrée dans la petite rue. Emile était à sa fenêtre, regardant si elle venait. 11 apercevait un peu de sa robe, un peu d'elle et de son chapeau ; et elle remuait dans l'ombre, et puis on la reconnaissait; enfin elle est devant la porte, il lui avait donné la clé.
— Je vais voir s'il n'y a personne.
Il regardait dans l'escalier ; non, personne en réalité. Une vieille demoiselle habitait le second étage, avec ses chats et ses serins ; elle dormait déjà sans doute. Et parlant toujours bas par la fenêtre ouverte :
— Tu peux monter, disait-il.
Elle montait. Certaines fois elle souriait, d'autres fois elle avait un air sérieux. On ne devinait pas pourquoi, ou lui ne le devinait pas. Il ne la comprenait pas bien. Mais il était réjoui par elle, comme on est réjoui par un pré de belle herbe, ou Todear des foins mûrs. Il aimait surtout son corps^ c'est une espèce d'amour. Elle, qu'est-ce qu'elle aimait?
Pouriant elle était régulière, toujours exacte aux rendez-vous. Un moment, ils oubliaient tout. Après, revenus à eux-mômes, ils écoutaient la nuit autour de la maison.
On pétrissait le pain dans la boulangerie. Les hommes nus, rangés devant le grand pétrin, levant
au bout des bras les boules en pâte blanche, les lancent de toutes leurs forces droit en bas, contre les planches où elles s'écrasent ; les murs sonnent, et les minutes sont comptées par le coup qui revient.
Elle restait une heure, puis elle resta davantage. Gomme elle commençait aussi à venir plus tôt et, la saison s'avançant, il faisait encore grand jour, Emile lui dit :
— Tu sais, fais attention quand même.
— De quoi?
— Si on te voyait.
— Et puis quoi ?
— Qu'est-ce qu'on dirait?
Elle répondit au bout d'un moment :
— On dira ce qu'on voudra ; les gens, je m'en moque.
Elle ajouta :
— Et toi, est-ce que tu t'en moques?
Elle se penchait vers lui, posant la main sur son épaule :
— Tu ne t'en moques pas, tu devrais t'en moquer. Il lui fit deux cadeaux. Le premier était une
bague, le second était une broche. Il lui avait dit :
— Tu ne mettras pas la bague.
Et il lui avait dit ensuite :
— Tu ne mettras pas la broche.
Elle mit toutes les deux, la bague et la broche. On aurait pu croire qu'elle faisait exprès.
C'était ainsi ; après un moment de tendresse, elle redevenait désobéissante, distraite ou moqueuse, on ne pouvait pas savoir pourquoi.
Le mois d'avril était fini et les jours avaient grandi vite. Quand la chaleur est revenue, le soir, après le souper, on vient s'asseoir devant sa porte. On sort des chaises et des bancs ; on fait la causette le long du trottoir. Les hommes sont déjà en manches de chemise ; les femmes ont mis des blouses de toile, bleues, grises, blanches ; les enfants fouettent leurs toupies ou bien jouent aux marbres, c'est le nom des billes chez nous ; et il y a aussi des bandes qui jouent au jeu delà bête noire. Par derrière le clocher, s'élève une couleur rose^et le ciel est vert alentour. Ensuite doucement le crépuscule tombe. Les hirondelles sont couchées ; on fait attention au premier serein.
Même la ruelle n'était plus bien sûre, on travaillait dans les jardins. Souvent le terrain est loué et les locataires occupés ailleurs pendant la journée. Ils profitent de ce que les soirs sont plus longs. Les uns plantaient, les autres arrosaient. On voyait des vieux aller et venir, poussant devant eux le tonneau à roues où est le purin. On taille avec son sécateur ; le préfet plus loin soignait ses rosiers. Les fleurs du marronnier étaient toutes en boutons.
— Écoute, dit Emile, ne viens plus le soir; on s'arrangera autrement.
Elle ne l'écoutait pas. Elle répondit :
— Laisse-moi faire.
Elle traversait toute la ville sans se gêner. A Theure où il y a le plus de monde, qui est-ce qu'on voyait d'abord? C'était elle. Elle avait son panier au bras ; on se saluait. « Voilà, pensait-on, la vo-
LES GIRGONSTâNGëS DE LU VIE 169
ontaire de madame Buttet. » Ensuite elle entrait ^hez Barreau.
— Bonjour, monsieur Barreau.
— Bonjour, mademoiselle, qu'est-ce qu'il y a i votre service ?
— Donnez-moi un kilo de sucre.
Elle prenait son sucre. Et madame Barreau pa- "aissait, tenant un bébé dans ses bras.
— Eh bien, mademoiselle, comment va madame îuttet ?
— Elle ne va pas mal.
— C'est quand même un terrible ébranlement ue ces morts.
Un nouveau client arrivait : de sorte que non ulement on l'avait vue, mais que plusieurs pernnes avaient causé avec elle. Bientôt on fît
ette remarque: « Elle passe bien souvent par la
uelle ».
Est-ce qu'elle voulait être vue ?
Une fois, elle apporta une rose, la première du
ardin.
— J'ai pensé, dit-elle : « Tant pis pour les Lutres, celle-là sera pour nous ». As-tu un vase?
Us en trouvèrent un, sur un rayon dans la cuiuine. Depuis longtemps, il n'avait pas servi, il îtait tout gris de poussière. Mais, Tayant frotté omme il faut, sur cette porcelaine blanche, ils lécouvrirent une peinture : des fleurs, des œillets ivec des bluets qui faisaient un petit bouquet ; et le uban, peint aussi, avait des belles boucles rouges, ^'rieda dit :
— 11 est joli, ce vase.
— Je Tai gagné à un tir quand j'étais enc( garçon.
— Tu me le donneras, dit-elle, on l'empor avec nous.
Il ne sut pas ce qu'elle voulait dire. Mais apprenait peu à peu ce que c'est que les femm surtout une femme comme celle-là. Car on n'« jamais assuré de rien avec elles ; on est toujoi entraîné plus loin qu'on ne voudrait.
Gomme c'est bon pourtant, quand celle aux bea yeux entre, de lui tendre les bras ! On dirait q c'est le soltâl ! Quand il était avec Frieda, il sembl au notaire qu'il n'était plus le même. Alors iléprc vait sa force; puis une femme est près de nou voilà la nature de l'homme, celui qui n'existe q pour protéger. On a le cœur tout élargi, on pre confiance en soi-même. Ceux qui ont été liés contenus, ceux qui se sont longtemps traîn ceux là s'élancent en avant. Et la raison qui froide, et parle avec un doigt levé, peut se plaind on n'y fait pas attention.
Mais le vrai beau temps est bien court qua même. Un jour Frieda, en arrivant :
— Tu ne sais pas, dit-elle, je viens de rencont Cavin.
— Oùçà, dit- il?
— Dans le corridor. C'est comme ça, reprit-el comme j'entrais par derrière, lui il est entré par devant. Alors quand il m'a vue, il m'a tiré s chapeau et puis il est ressorti.
Elle, avait l'air surtout amusée, mais Emile effrayé.
— On est perdu, dit-il, il est venu espionner.
— Est-ce que tu es un homme? dit-elle.
11 voyait bien ce qui allait venir. Dans une petite ille, rien ne se cache. Comme dans la montagne ù sont les échos, le moindre bruit qu'on fait est )ut de suite répété. Alors il va en grossissant, il étend de tous les côtés. Il y a des jaloux, on aime ) mal plutôt que le bien ; et le mal qu'on réprouve, n a du plaisir à le trouver là. On ne voudrait pas u'il reste dans Fombre, au contraire on le met au )ur.
— On est perdu, reprit Emile.
— Et moi, dit-elle, est-ce que je ne suis pas là? Mais ce n'était pas suffisant. Tout de suite on le
li fit voir. Il sentit qu'on parlait de lui, rien encore 'était bien distinct ; c'était, comme on dirait, dans air. Pourtant déjà un homme n'est plus le bon itoyen qui se mêle aux autres, il est mis à part, )ut seul dans un coin.
Dans ces cas-là comment faut-il se conduire?
Ihacun suit sa nature. Les uns se redressent, les utres se courbent. Emile se tut. Il ne parla de rien
Cavin ; il l'évitait seulement. Il évitait aussi les utres. On se dit instinctivement qu'en ne prenant arde à personne, personne ne prendra garde à ous.
Deux ou trois jours passèrent. Un soir, Frieda tant partie, Emile venait de se coucher, quand il ntendit la porte du bas se rouvrir. Quelqu'un lontait Tescalier ; presque aussitôt on frappa à la orte.
— Qui est-ce ? dit-il.
La voix de Frieda répondit :
— C'est moi^ ouvre vite.
— Toi ! qu'est-ce qu'il y a?
— Ouvre toujours.
Il ouvrit : elle était tout essoufflée, ayant couru. Ses yeux étaient allumés, sa bouclie remuait. Et quoiqu'il eût compris, il répéta :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— On sait tout, je suis chassée.
11 répéta :
— Qu'est-ce que c'est?
— La Buttet sait tout, elle m'a chassée.
— Pas possible ! dit Emile.
— N'est-ce pas ? j'aurais pu exiger mes quinze jours, je n'ai pas voulu.
Puis aussitôt elle reprit :
— J'ai à te parler, allume la lampe.
Un grand dépit était en elle qui l'animait entièrement, mais elle n'oubliait pas ce qu'elle avait à faire. Le passé était derrière elle ; elle se tournait en avant, et là elle trouvait Emile. Elle vit qu'elle avait encore à entraîner cet homme qui était ébranlé. Et alors, qu'elle réussît, et le reste n'importait plus, puisque l'avenir s'assurait par là.
Elle s'était assise, elle dit de nouveau :
— Assieds-toi.
Sa voix était devenue calme. Et le tenant là sous ses yeux, comme un chat tient la souris sous sa patte :
— Cette fois, continua-t-elle, il faudra que tu le décides.
Il fit un mouvement comme pour échapper ; un
tre mouvement le ramena près d'elle. Elle reprit :
— Je pars demain, tu sais, je vais à Lausanne îz mon amie. Quand est-ce que tu viendras me oindre ?
— Pour quoi faire?
Elle se redressa, assura de nouveau ses yeux sur et se tut. Puis son visage devint dur ; eJle dit :
— Es-tu un malhonnête homme ou non?
1 se fit un grand silence.
— Veux-tu m'épouser ou non?
1 répondit :
— Bien sûr.
1 fut obligé de répondre ainsi ; même s'il ne ^ait pas voulu, il aurait répondu ainsi. D'abord 'ce qu'il n'avait pas le temps de réfléchir; parla ce qui venait d'elle ; par le besoin qu'il avait lie ; par lâcheté. Enfin on trouve un peu chez Dmme l'idée d'un devoir nécessaire ; on doit une )aration.
aussitôt, elle fut changée. Elle s'assit sur ses loux; ensuite, le serrant contre elle, elle posa joue contre sa joue piquante: elle caressait ses 3veux.
— Tu vois comme tu es gentil ; je pensais bien, me disais bien, c'est pour chicaner qu'il a l'air ne pas comprendre. Ah ! les vilaines gens, cette ne Buttet, tu étais bien malheureux toi aussi, ind même tu ne veux pas qu'il soit dit...
Puis, revenant à son idée :
— Alors puisque nous nous marierons, quand -ce que tu déménages?
^lle lui donna un baiser.
— Écoute, dit Emile, il faut bien que je reste id, puisqiie j'ai mon bureau ici. Et ma clientèle, ta n'y penses pas. Puisqu'on se marie, eh bien, tu vien» dras ici, toi, ce n'est pas moi qui partirai, c'est toi qui viendras vers moi ; seulement il faut attendre une année. Personne n'aura rien à dire.
Elle éclata de rire :
— Toi tu resterais ici, toi ! Attendre une année, allons ! Et tu te marieras avec moi, ici ! D'abordtu ne pourrais pas. Et puis moi je ne voudrais pas.
— Pourquoi ? dit-il.
— Parce que je n'aime pas.
Elle faisait une grimace avec la bouche, comine quelqu'un à qui on offre un plat qui est mauvais; elle continua :
— Tu ne sais pas ce que tu dis.
Puis elle se mit à sourire doucement en le regardant en dessous ; peu à peu ses dents se découvraient entre ses lèvres belles rouges ; elle s'étendit contre lui, pesant sur lui de tout son poids, avecla chaleur de son corps ; elle lui parlait de tout près.
— Tu viens, hein? Allons, tu viens. Tu es un nigaud. Ach Gott I (car les mots allemands loi revenaient) quel nigaud tu es. Est-ce que tu crois qu'on ne sera pas bien ensemble ? dit-elle.
Ildit :
— Ce n'est pas possible.
Mais elle faisait comme si elle n'entendait plasoa si elle parlait pour elle toute seule ; alors sa voix devint chaude ; elle devint plus basse :
— Et si j'ai un enfant de toi?
— Je ne peux pas.
— Et si je suis toute seule, qu'est-ce que je deidrai ? Et toi, tu seras tout seul.
1 vit ce qu'il allait laisser. Le bureau ou on a it pendant tant d'années, le Cercle où on a des is, les gens qui vous connaissent, le pays où on . la place des arbres, le chemin qu'on suit tous jours, tout ce qui est connu pour tout ce qui est 3nnu, en somme une vie agréable, et qu'est-ce viendra ensuite ? tout pour elle, mais elle I oir à lui, rien que pour lui !
Ct alors il ne dit rien, elle devina ; la lampe Jait sur la table ; dehors avec la solitude, le nd repos est descendu. Tout autour se tiennent champs, les bois, le lac et la montagne ; si une ile brille, l'autre brille à côté ; elles font une ix ou le dessin d'un chariot, il y a comme un re lac, on l'appelle la voie lactée; et la lune qui t est coupée en bas par la colline, de sorte elle n*est pas ronde et semble posée là; et puis hausse encore, et son cercle est parfait. C'est le ips où une petite force travaille dedans les bouis, afin qu'ils percent à l'aurore et le doigt du eil les ouvre en passant.
jimile avait toujours les pieds nus dans ses panifies, pas de veste, son col défait; elle le baisa sur 30uche, ses bras se nouèrent autour de son cou. Le lendemain, elle monta chez Emile, mais non ;s par derrière, par devant, en présence de tout monde. C'était Theure du midi. Quelétonnement ' eut ! Cavin qui écrivait laissa tomber sa plume, eda traversa la chambre sans rien lui dire ; elle ,ra tout droit dans le bureau.
176 LES GIRGONSTANGES DB LA VIB
— Je suis vile venue te dire adieu, dit-elle. Quand est-ce que je te reverrai ?
— Un de ces jours.
— Alors à bientôt.
— A bientôt.
La boulangère était sur sa porte^ rhorloger était
sur sa porte, le coiffeur était sur sa porte, tout le monde la guettait au moment où elle sortit. On la vit, on ne pouvait plus douter de rien. Quelle ho^ reur ! Car on n'avait pas tellement reproché à Emile d'avoir eu « des relations », que de les avoir eues si peu de temps après la mort de sa femme. Les hommes qui savent ce que c'est d'être homme, tout au moins au dedans d'eux, ont quand même un peu d'indulgence ; mais cette fois il y avait ea scandale. C'était comme un affront qu'il faisait ait ville, à la bonne société ; et il devait êire puni.
Si on a un rang il faut le garder ; ou encore, plus on est en vue et mieux il faut se conduire. Qui est-ce qui donnera le bon exemple, si ce n'est pas ceux qui ontde l'argent et de l'instruction? Les uns font faillite, on ne les connaîtra plus ; les autres ont des affaires avec la justice, on ne 1 connaîtra plus non plus ; on nettoie l'arbre oùs( . les chenilles ; il en fut ainsi pour Emile.
Les groupes se dispersaientsitôt qu'il approdiait; on faisait semblant de ne pas le voir; ou bien, à j certaines fenêtres, les rideaux s'écartaient quand il ! passait.
Le pasteur Gaudin l'ayant aperçu prit une aatrs rue.
Le préfet aussi le rencontra et fut obligé ds
['aborder, parce qu'ils étaient trop près Tun de l'autre ; mais il avait d'abord détourné la tête.
— Eh bien! comment ça va? dit-il.
— Pas mal et vous...
— On a le beau.
— Peut-être bien.
Et ce fut tout.
« Ah oui, se disait Emile, il faudra bien que je n'en aille », et il était déjà décidé de partir, puisjue Frieda l'avait voulu. Mais le triste était surtout l'y être forcé par les autres. Et encore il avait espéré qu'il pourrait peut-être revenir en arrière, îar les femmes sont changeantes de nature ; mais ion, il ne pourrait pas.
Alors il se cacha. Il prenait ses repas tout seul à 'auberge. Là, on le servait au bout d'une table, ivec un coin de nappe jeté sous son assiette; et il nangeait rapidement, étant pressé d'avoir fini. Cependant, à la grande table, sur du beau linge blanc, [es commis-voyageurs faisaient des bons dîners, puisant dans la soupière. L'auberge de la Croix- Blanche se trouvait tout près du bureau. On aurait dit, quand Emile rentrait, marchant rapidement et la tête dans ses épaules, quelqu'un surpris par une averse. Et plus les jours passaient, plus la vie était difficile.
Cavin donna son congé, l'étude était maintenant vide. Parmi les clients, la plupart ne revenaient olus, et ils écrivaient seulement. D'autres, les hypocrites, arrivaient, avec des prétextes et des Paroles bien aimables, comme s'ils n'étaient au ourant de rienk On est encore plus malheureux
avec ceux qui mentent, parce qu'il faut mentir aussi.
Emile se dépécha donc de mettre en ordre ses affaires. Comme il avait toujours été travailleur et consciencieux, les choses avancèrent vite. D ne quittait plus son bureau ; ou bien s'il le quittait c'était pour aller à Lausanne.
On était à la saison où les étrangers reparaissent; car le chaud reparaît aussi ; et les grandes villes sont abandormées par tous ceux qui sont assez riches; ils viennent vers le lac et la fraîcheur des bois ou celle des montagnes ; et ainsi on a beaucoup d'ouvrage ; et Frieda était bien utile, aidant son amie dans l'hôtel.
Près d'elle, le notaire se sentait consolé^ et par sa seule vue, sans qu'elle eût besoin de rien dire. Car Me savait rire à propos : elle boudait un peu comme font les vraies amoureuses; elle semblait tellement heureuse. Quand il arrivait :
— Enfin ! te voilà.
Aussi, comme une plante qui a besoin d'eaa, qu'on arrose, et qui reprend ses feuilles vertes avec une belle vigueur, Emile retrouvait du plaisir à la vie. Et en remontant dans le train d'Arsens, il pouvait se dire : « Bientôt les ennuis seront finis. » Allons, allons toujours.
Il ne savait plus rien de madame Buttet, ne l'ayant môme pas revue. Toutefois, ayant oublié des ' objets à lui aux Lignières, Frieda lui avait dit :
— Tu vas aller les reprendre.
Il avait refusé^ tant il redoutait madame Buttet
El comment aussi l'aborder après ce qui s'était
passé? Mais Frieda l'exigeait, il fallait obéir. D'abord il écrivit, on ne répondit pas. Et alors il se décida.
On mit longtemps à lui ouvrir. Enfin Adrienne parut. C'était elle, provisoirement, qui avait remplacé Frieda.
— Est-ce que madame Buttet est chez elle? dit Emile.
— Je ne sais pas, dit Adrienne. Auriez-vous quelque chose à lui faire savoir?
Emile expliqua ce qui l'amenait. Au même monent, dans le vestibule, une voix appela. Et il dut ittendre devant la porte, comme un mendiant qui nendie son pain. Madame Buttet ne pouvait pas le recevoir, mais s'il voulait entrer...
Il revit la chambre à coucher. Là ils avaient été Les deux pendant un peu plus d'une année. C'est bien les rideaux de cretonne à fond vert, à ramages [aunes. Comme ils étaient tirés, le soleil passait à travers; et dans la transparence, ils prenaient une [couleur, chaude, mais les deux bordures, à droite et ï gauche, appliquées contre la paroi, avaient une teinte fanée. A un endroit, les coutures d'une pièce 3e voyaient à des lignes noires.
Dans l'armoire, il trouva son chapeau de paille. [1 n'y avait presque rien d'autre, et pourtant sur le avabo, la carafe coiffée de son verre est près de la )Oîte à savon. Le même tapis, le même lit sous la oile blanche tendue, mais tout semblait mort et ibandonné.
Il arrivait dans la salle à manger :
—J'ai encore oublié, dit-il, mon étui à cigares;
— Comment est-ce qu'il est?
— Il est en cuir jaune.
Il se souvenait bien d'un soir où elle cassait des noisettes. On n'avait pas d'outil pour cela ; lui, il tapait dessus avec le manche de son couteau; elle se servait de ses dents. C'était dangereux.
— Tu vas te casser les dénis, disait madame Buttet.
Sous la coquille brune, dure, il y a une amande douce. Toutes ces choses, toutes petites, refont ensemble le passé. La lampe à suspension lui parlait de l'hiver ; alors on l'allumait très tôt ; la flamme ne fait point de bruit, car elle est domestique et douce; l'abat-jour la rassemble, ellese répand surla table : et là sont rangées les assiettes, celles qu'on possède depuis longtemps, qui viennent du grand-père ou de la grand'mère ; là sont ces tasses blanches où on voit des paysages en noir. Ou bien la soupière, avec son couvercle où le bouton est une pomme avec deux feuilles étalées.
— Eh bien, dit Emile, à présent, j'ai tout. Adrienne, derrière lui, refermait la porte des
chambres ; et il n'y rentreraitjamais. Une fois dans le vestibule, il hésita encore un peu, comme s'il attendait quelque chose, mais rien ne pouvait plus venir. 11 n'avait plus qu'à s'en aller.
11 descendit les marches une à une ; chacune semblait avoir un sens et comme une signification. Elles étaient usées au milieu par un long usage, l'escalier tournait deux fois à angle droit. Au bas était la boîte aux lettres. Le vieux Borle toussait toujours»
LES GiaCONSTANGES DE LA VIE 181
Soudain toutes ces choses lui devinrent plus chères, parce qu'il allait les quitter. Continuellenent il y revenait en pensée. Et, la veille de son lépart, le goût de s'y reprendre encore le poussa usqu'au cimetière.
On était au commencement de juillet. Le soir nontait depuis la rive dans une grande tranquillité. 3n voyait s'en aller la route, cette bande blanche )armi les prés gris. Qui est-ce qui se tient devant la naison? une femme, la domestique, qui égousse les pois dans le creux de son tablier, elle pèse avec jon pouce au milieu de la cosse gonflée et les graines roulent en tintant dans Técuelle devant elle. L'herbe 3st bien fauchée à plat, toute rase, comme du poil ^ui pique, parce que les foins sont finis. Encore pourtant un char qui monte, c'est un édifice carré. Les deux chevaux soufflaient, attelés à la grosse [lèche, avec le collier de cuir qui s'enfonce dans l'épaule, et la peau est toute plissée. L'homme marchait un peu en avant, se retournant parfois; et : « Hue ! Eh! du diable, vas-tu bouger? » Et claquait du fouet.
Puis une petite bise se leva. Elle ne remuait pas la masse des arbres, mais, à leur surface, seulement les feuilles. Il suivit le même chemin que le jour de 'enterrement. Surtout le soir, quand on a dépassé a ville, on se trouve tout à fait seul ; et dans le ciïietière on est encore plus seul, ayant poussé la jrille. On dirait qu'on est un peu mort comme les norts qui sont là.
Il y avait des drôles d'ombres sous les ifs aux tranches très serrées et les saules qui traînent par
terre ; les sentiers éclairaient par place et tout était rempli de fleurs. Des fleurs ; puis venaient les oiseaux, mais ils ne faisaient plus que bouger encore un petit peu, car déjà ils lèvent l'aile et mettent la tête dessous ; alors on n*entend plus que des plumes froissées dans les branches d'en haut, un petit mouvement qui cesse et c'est comme- un couvercle qu'on laisse retomber^
Où était cette tombe? Il se rappelait les deux allées, la première, la seconde; quand il fut dans le bas, il vit enfln la place. On n'avait pas encore apporté la pierre, mais l'endroit était bien nettoyé, entretenu; le jardinier avait fait» une bordure; et dans la terre encore un peu bombée, il avait planté un rosier, un cinéraire, un fuchsia avec les pots de terre jaune, afin que ce ne fût pas trop nu. Des fleurs fraîches aussi étaient déposées ; quelqu'un au moins pensait à elle.
Lui, il allait l'oublier, se dit-il, et ôta son chapeau. Sans doute qu'il l'oublierait. Un chemin est à droite, un autre est à gauche, il faut choisir entre les deux. Mais un moment encore elle vivait en lui. Elle avait été bonne et douce ; il ne trouvait rien à lui reprocher.
Et voici, s'il avait pu, déjà à ce moment-là, il lui aurait peut-être dit : « Lève -loi et viens de nouveau avec moi. » Il ne pouvait pas. Il la laissait derrière lui, l'ayant rejetée. Alors il s'étonna d'être fait comme il était fait, car ce qu'on a en soi n'est pas ce qu'on montre au dehors; il y a l'homme et il y a ce que fait l'homme.
Une nouvelle, ombre tomba comme une toile qu'on
étend. Le ciel était tout vert au-dessus du Jura ; le Jura était un mur bleu, presque noir et tout en longueur. Et là-haut parut la première étoile, celle qu'on appelle Vénus.
Le vendredi suivant, un peu avant onze heures, M. Curchod, M. Gailloud et M. Piguet, le voyer, faisaient leur partie de billard. De la première salle du Cercle, on voyait juste ce gros meuble avec ses quatre pieds trop courts. Ils supportent un bloc de bois épais en noyer poli, où le tapis vert bien lisse est collé. Et le Général Dufoursur un grand cheval caracole au mur.
Les trois messieurs tournaient tout autour da billard; tantôt ils se montraient de dos, tantôt de face. Aussi longtemps que les coups réussissent, le même joueur continue à jouer, il fait sa série, comme on dit; et plus elle est longue, meilleure elle est ; et plus on a chance de gagner. Alors quand un avait fini, parce qu'il avait manqué sa bille, le deuxième prenait sa place, puis le troisième. Il se tenait tout penché sur le billard, la main gauche posée dessus, pour y appuyer sa queue; avec le bras droit, il faisait un balancement; et puis il donnait un coup sec : la bille partait, filant droit sur les deux autres, heurtant la première, et puis la seconde, par un angle bien calculé.
— Ahl ça, c est un beau coup !
— Eh bien, j'étais sûr de le faire. Avez-vous marqué?
C'est un vrai jeu géométrique, qui est joli à re-
garder. Les deux billes blanches et la rouge qui vont et viennent, font des carrés, des triangles ou des losanges, tout est prévu. Il faut d'abord mesurer la force du choc, attaquer la bille en bas ou en haut, selon les cas; s'assurer de la direction; c'est pourtant l'angle qui est l'essentiel, parce que s'il est faux sur la bille ou bien sur la bande, le coup est perdu. Il faut être maître de soi, ne pas se presser, ne pas s'énerver.
— Allons, à vous, monsieur Curchod.
Et les boules du boulier qui sert à additionner les coups glissaient sur les tringles.
L'un après l'autre, le docteur Beausire, le préfet, le boursier communal, M. Devin, le buraliste, tous ces messieurs étaient entrés. Ils s'asseyaient dans la première chambre, chacun à sa table ou bien deux ou trois autour de la même, selon qu'ils étaient seuls ou en compagnie, et prenaient un journal. M. Beausire avait commandé un madère, le préfet un vermouth. Et M. Milliquet montait l'escalier avec les verres et les bouteilles. De temps en temps, quelqu'un disait un mot; puis on se taisait de nouveau; et on entendait tout le temps le petit claquement des billes.
Le boursier qui lisait la Gazette leva tout à coup la tête et dit :
— Nous n'aurons bientôt plus rien à envier aux Chambres françaises; quand on voit ce qui se passe au Grand Conseil, on se demande quelquefois où on va.
— Je ne suis pas de votre avis, dit le préfet, qui est-ce qui fait tout ce bruit? C'est le groupe socia-
liste. Combien est-ce qu'ils sont? une dizaine, iaissez-les seulement crier, ils ne peuvent pas faire grand mal.
— Est-ce qu'on sait?
— Regardez-moi la majorité, c'est des hommes lûrs.
— Quinze, dit M. Curchod. A vous, monsieur jrailloud.
— Dites-moi, monsieur Milliquet, dit le docteur 3eausire, qu'est-ce que vous avez fait du livre l'adresses ?
— Une démocratie comme la nôtre, reprit le )réfet, combien est-ce qu'on en trouve? Allez! les )uvriers le savent bien. S'il n'y avait pas cette )andede fainéants qui les excite, ils se tiendraient ranquilles. Et puis encore trois ou quatre ans, on irerra bien les élections.
Après quoi, quelqu'un se mit à parler de la guerre iesBoers. Depuis assez longtemps on n'en avait plus de nouvelles. D'abord les Anglais avaient été battus, puis ils avaient été vainqueurs. Est-ce que la chance allait tourner? mais on espérait bien que non. Il n'est pas juste qu'un grand peuple s'attaque à un tout petit ! Et encore les Boers défendent leur pairie ; les autres veulent leur prendre ce qu'ils ont, i*est à cause de ces mines d'or. Quelles vilaines ^ens que ces Anglais!
— Ah ! ils sont rudement courageux, ces Boers, lit le buraliste, se défendent-ils ! hein?
Mais M. Curchod ayant remis sa queue au 'atelier :
— Ils ne tiendront plus bien longtemps.
Il fumait toujours des cigares cbers avec des anneaux de papier rouge et il tenait pour les Anglais parce qu'il était riche et d'ancienne famille.
— Etes-vous sûr?
— Raisonnons, dit M. Curchod; T Angleterre a la plus grande Hotte du monde, elle a d immenses colonies, elle a des réserves d'hommes et d'argent inépuisables, inépuisables ! Admettons qu'elle soit battue, une fois, deux fois, dix fois, elle pourra toujours recommencer la lutte, et la onzième fois, elle l'emportera.
Le buraliste n'était pas assez sûr de lui pour répondre, il parlait trop difficilement. Ce fut le préfet qui le remplaça :
— D'accord. Seulement où est-ce qu'il faut qu'ils mènent leurs troupes? à quelle distance ? Combien est-ce qu'il peut d'hommes dans un bateau? Et puis les subsistances et les munitions? C'est ça qui coûte cher ! Et le temps que ça prend. Et puis, à mesure qu'un vide se fait, on le bouche, je veux bien. Mais c'est tout ce qu'ils peuvent faire. A quoi est-ce que ça les mène?
— Et puis eux, les Boers, comment est ce qu'ils boucheront leurs vides? A mesure qu'il y a des tués, c'est un trou plus grand qui se fait. Il finira par oe pas en rester un seul. Voyez- vous, les Anglais savent bien ce qu'ils font ; ils ne s'engagent pas trop avant, ils épuisent leurs adversaires.
— Tout ça, c'est bien beau, mais ce que je dis, c'est que les Boers sont chez eux...
— L'Angleterre, c'est la civilisation.
— Moi, ce que je dis, c'est que les Boers sontt
eux pre:nièrement, voilà une force. Et puis qu'ils ont le bon droit, ça vaut bien quelques bataillons et quelques millions, ça.
— Parfaitement, dit M. Piguet.
— C'est comme la Suisse, reprit le préfet. C'est des agriculteurs comme nous. C'est des bons tireurs comme nous. C'est des républicains comme nous, et leur pays est plein de montagnes comme le nôtre. Ils n'ont pas besoin d'ordres, chacun sait ce qu'il a à faire. Us se mettent sur leurs kopjés, ils se cachent derrière les rochers, un ici, un autre là-bas, tous bien éparpillés. On arrive, on ne voit rien. Ensuite ils choisissent chacun son homme, ils visent bien, sans se presser; à chaque coup, l'homme est à bas. Qu'est-ce que les Anglais peuvent faire ?
— Oui, dit M. Gailloud, ce sera une bonne leçon pour nous.
— Us n'ont pas tellement de ces sabres et de ces panaches, ça n'est pas non plus ce qu'il nous faut.
— Et on ne pourrait pas non plus y aUer en bataiUes rangées.
— Rien du tout, il faudrait tenir dans les montagnes.
— Oui, le système des guérillas...
La conversation devenait générale parce que le sujet était passionnant; et presque tout le monde défendait lesBoers, à part M. Curchod et peut-être le docteur Beausire.
Mais ils savaient répondre.
— Avec les armements modernes, dit M. Curchod, on ne fait rien contre le nombre; il y a encore vingt
ans, vous auriez peut-être eu raison. A présent loat est changé.
— Pas tant que ça.
— Mais c'est l'évidence !
— Moi, disait le préfet, je crois toujours aux vieilles choses. On a tort ou on a raison ; quand on a raison, on a bien des chances d'être le plus fort. Qu'est-ce que vous faites du patriotisme?
— Bien sûr, c'est très beau le patriotisme, seulement ça ne suffit pas. Encore deux ou trois moisel les Boers se rendront.
— Jamais de la vie.
— On verra bien.
— Pariez-vous?
On parlait tout haut, on criait prescfue. On arrive très vite dans la discussion à se fâcher un peu, sans le vouloir, parce qu'on voit mieux les défauts des autres qui se montrent dans l'affirmation, et aussi les siens pour les autres; alors on allait s'échauffer quand M. Leyvraz entra.
— Savez-vous, dit-il, le notaire vient de partir.
— Quand ?
— A présent.
— J'ai bien vu hier devant chez lui le char des bagag-es.
— Eh bien, oui, c'était ça.
— En voilà une histoire! reprit quelqu'un.
On ne jouait plus au billard, on ne lisait plus les journaux, un cercle s'était fait, chacun ayant quitté sa place.
— 11 va rejoindre cette fille.
— Oui, il paraît.
— Et ils se marient,
— Eh bien, dit M. Piguet, moi, je trouve que c'est riste.
— Voilà comment les choses vont aujourd'hui, lit le boursier, on ne peut plus compter sur personne.
— Surtout un homme comme lui, dit le préfet, ^'étaitun homme sérieux.
— N'est-ce pas? dit le docteur Beausire, moi lussi, je me suis trompé. Mais après ce qui s'est 3assé, il a bien fait de disparaître. Au moins on n'en parlera plus.
— Oui, tant mieux, dit M. Gailloud. Cette pauvre madame Buttet !
— Et sa pauvre femme, si elle avait pu voir ce qui se passait !
— C'est un malhonnête homme.
— C'est un triste personnage.
Midi sonnait; on s'en allait. Il y avait là le docteur Penseyre, un vieux médecin de l'ancienne école, qui n'avait encore rien dit.
Il avait le teint rouge, une barbiche blanche, les épaules carrées, et un petit ventre rond qui remuait [uand il marchait. S'étant levé comme les autres, oui à coup il se mit à rire :
— Tout ça, ce sont de bien grands mots. Que roulez-vous? dit-il, il avait trop de sang.