‹ Les circulations en banque: ou, L'impasse du monopole, émission et changeChapitre 11 sur 40 · A PROPOS D'INTÉRÊTS SIR DÉPOTS EN COMPTE · texte numérisé non relu

A PROPOS D'INTÉRÊTS SIR DÉPOTS EN COMPTE

« Le numéraire ne manque pas en France ; ce qui manque, c'est une méihode facile et économique de l'employer. » M D'ESTERNO. 1838.)

On a beaucoup disserté, beaucoup écrit sur ce sujet dans ces derniers temps. L'honorable auteur de la Question des Banques nous apprend notamment qu'en Amérique les Dépôts qui côtoient TÉmission « ont lieu sans intérêt. » De 15, continue M. Wolowski, la majeure partie des profits réalisés « sans supporter autant d'embarras et <le périls que du côté de rémission (1) . » Il y a là, que notre éminent collègue me permette de le lui faire observer, une double erreur. D'abord, dans les banques américaines, Fusage ou plutôt l'abus de cette constante épargne fait courir journellement au créditprivé des périls fort grands. Il est notoire que le fonds de ces Dépôts s'engage dans une foule d'affaires d'où il n'est pas toujours facile de retirer les capitaux censés disponibles. L'on est ainsi aux prises avec des emplois — actions de chemins de fer et autres, — qui vont se déprimant et qui constituent le prêteur en perte. La criée de 1857, aux Etats-Unis, est née de cet excès en grande partie, suivant que le prouvent les lignes

\) V. pages 89, 872 cl 401.

suivantes, extraites d'un rapport adressé par le consul général de Belgique au ministre des affaires étrangères.

« Le mal a commencé, écrit-il de New- York, par le discrédit dans lequel étaient graduellement tombées les valeurs de chemins de fer. Cet intérêt, qui était représenté par une valeur nominale de 8 à 900 millions de dollars (4 milliards et demi de francs environ) , a fini par être frappé de paralysie; toute confiance dans sa solvabilité a disparu pour le moment. »

On voit ce qui arrive. Les banques ayant, à l'aide de riches Dépôts s'ajustanl à TÉmission, fait par voie d'escompte ou autrement largement crédit, sont un jour ou Taulre débordées par les exigences du remboursement. L'une des plus importantes, l'OAîV? life and trust, ayant succursale à New- York et qui opérait « sur une grande échelle » manque à cette époque subitement : « ce fut, dit le consul belge, un coup de tonnerre par un ciel serein. « Delà une suite non interrompue de désastres. Leur rapidité « produit une anxiété générale; les banques voient diminuer leurs dépôts » et le désordre est alors porté au comble.

Tel fut le point de départ de cette immense crise. C'est ainsi que se succéderont les faillites « d* abord dans les grands chemins de fer, dans les grandes usines et manufactures, puis dans le commerce de détail, et par suite chez les importateurs de produits étrangers. » Ne parlez donc plus d'exploiter sans embarras, sans péril, les Dépôts en banque. Ce chapitre est tout aussi scabreux que celui de l'Émission. Là comme ailleurs, tout gît dans la sagesse de l'emploi que feront les banques de l'épargne qu'on leur confie. Ceci répond à ceux qui voient moins en de tels cas la gestion de l'Escompte que les procédés dont il use à l'occasion.

Mais où M. Wolowski commet une erreur beaucoup plus grave, c'est lorsqu'il avance que les Dépôts des banques américaines ne produisent pas d'intérêt. C'est le contraire qui est la règle, les dépôts gratuits dans ce pays du Check et du ClesL-

ring-housene formant guère qu'une fraction infime. L'intérêt servi en compte est là, si Ton en croit Carey, sur le pied habituel de 4 0/0, tandis qu'en Ecosse les banques ne servent guère que 2 1/2 0/0. Cette façon de rendre productifs les capitaux en banque n'est pas même exclusivement propre à ces deux pays. C'est ainsi que la Suisse entrait plus tard dans une Voie où se sont à leur tour engagées les banques d'émission de Leipzig, deBreslau, l'ex-Banque royale, aujourd'hui Banque de Prusse, fondée au capital de 60 millions de francs, ainsi que d'autres Banques qui se livrent au Change combiné avec l'Émission, et qui servent un intérêt de 2 1/2 à 3 0/0. N'est-ce pas, du reste, cette méthode que suivait à ses débuts la Banque de France, et ne lui arriva-t-il pas, en Tan XIII, de réduire de 5 à 4 l'intérêt servi aux Dépôts en compte? La chose est donc pratique, outre qu'elle est rationnelle. On est surpris d'entendre un ministre, heureux promoteur d'une grande réforme, repousser dételles pratiques sous le spécieux prétexte que ce service d'intérêt « est étranger à la Réserve métallique. » Cette Réserve, dit-il, « ne saurait être augmentée par les dépôts qu'on faciliterait, puisque la Réserve métallique reste toujours la même, »

Je comprends fort bien que, les Dépôts pouvant consister en espèces ou en billets de banque, on dise que l'Encaisse pourra se ressentir seulement en partie de cette mesure ; mais l'intérêt en compte servant ici de stimulant, ou, si l'on veut, de propulseur, n'est-ce-donc rien que de recevoir en espèces métalliques des capitaux qui élèvent de moitié ou du tiers le niveau de la Réserve? Puis enfin, celui qui dépose des billets exonère d'autant l'Emission, c'est à-dire la circulation des banques, ce qui, indirectement, profite aux encaisses. Ceci n'est pas si étranger qu'on veut bien le dire « à la Réserve métallique. » — Dira-t-on qu'être obligé vis-à-vis du porteur de billets ou envers le créancier par compte c'est tout un? Qu'on y prenne garde ; cela s'accorde mal avec le système qui voudrait voir partout les Dépôts en compte par

les Joint^stovk'banks supplanter l'Emission. Ou les Dépôls productifs d'inlérêl présentent, en banque, d'inappréciables avantages, ils réduisent d'autant, par exemple, la marge de l'Emission et suscitent de moindres embarras — or, pourquoi, dès lors, ne pas entrer dans une voie qui profite, d'une manière ou d'une autre, à la Réserve? — ou c'est le contraire qui est la vérité, et laissez là vos Joint-stock-banks, qui ne seraient qu'un leurre, un nouvel écueil créé à côté de l'Emission. — Expliquez-vous enfin, logiciens d'aventure.

La vérité est que le service d'intérêts est là quelque chose comme un frein mis à l'escompte, outre que c'est pour la Banque un indice. Le compte Courant non productif d'intérêt, voilà le péril. Rien ne conduit à abuser comme ce qui ne coûte rien. Non seulement le déposant auquel on sert un intérêt en compte, si minime qu'il soit, hésite à déplacer sans nécessité son capital, mais l'établissement grevé d'un tel service s'attache, d'une façon particulière, à de bons et solides emplois. Dans un pays qui possède, on le proclame bien haut, plus de richesse métallique au repos ou en circulation que tous les autres peuples ensemble, cet appel puissant fait au capital disponible doit influer notablement sur la tenue des encaisses; et, puisqu'il s'agit de puiser dans ce nouveau Pactole , prenez, par l'intérêt servi en banque, les seaux les plus grands.

Mais ici se place un singulier scrupule. Ne voilà-t-il pas qu'en opérant ainsi la Banque court risque d'entreprendre sur le commerce libre? Voici comment s'étale cette thèse assez neuve :

« Il y a des institutions, continue M. le ministre d'Etat, qui reçoivent des dépôts et leur payent un intérêt. Ces institutions, ces Joint'Stock-banks ont été importés d'Angleterre en France, et rendent d'immenses services. Vous voulez qu'une banque de privilège fasse concurrence aux institutions libres et leur enlève l'avantage de recevoir eri compte courant des dépôls dont elles servent l'intérêt? Ne voit-on pas (le ministre s'a-

dresse à M. Michel Chevalier qu'il interpelle nommément) qu'on créerait ainsi un nouveau privilège au profit de la Banque de France? La Banque de France fait très bien de ne pas donner d'intérêt à l'argent déposé chez elle. Ce service d'intérêt, cette opération de plaament doit rester dans le mouvement de la liberté des banques d'escompte et ne pas entrer par une voie directe ou indirecte dans le mouvement d'une banque ;7nW/^^/^^. » {Moniteur an 31 mai, p. 796.)

Ces paroles portent la marque visible d'une rare préoccupation. Ne dirait-on pas, à voir formuler d'aussi graves scrupules, que> partout ailleurs qu à la Banque, le Crédit relève chez nous du droit commun. Qu'est-ce cependant, sinon un monopole de création moderne, que ce Crédit foncier de France qui bat monnaie à sa manière et qui joint à ce merveilleux privilège le droit de se placer, sur le terrain des Dépôts productifs d'intérêt, côte à côte de quelques libres compagnies, telles que le Comptoir d'escompte, le Crédit commercial et industriel, la Caisse de dépôts et de comptes courants, sans parler de moindres établissements privés? Est-ce que le privilège ne fait pas là aux banques libres s'occupant de prêt ou d'escompte la plus rude concurrence ? Mais laissons ces choses pour ce qu'elles valent et pénétrons, sans plus tarder, jusqu'au vif de la question.

On éprouve quelque surprise en voyant certains esprits, quelque richement doués qu'ils paraissent d'ailleurs, aborder avec confiance et de prime-saut un terrain où le génie de Law, de Paterson, de Locke, de Newton fut bien souvent pris de vertige. La matière des Banques et de la Monnaie n-estpas précisément de celles qu'on peut débattre sans préparation. Il y faut, outre les dons particuliers de l'esprit, plus rares qu'on ne croit dans un certain monde, il y faut une longue étude jointe à un véritable mérite d'observation. Que dirait, par exemple, M. Dupin aîné de l'homme qui, voulant trancher du légiste, agiterait les thèses les plus hautes du droit civil sans être quelque peu familiarisé avec Domat ou

l'auteur iUusUedes Pandectes? Chacun son métier et, comme dit Sancho, que celui-là seul joue du violon qui sait en jouer. Lorsque M. le ministre d'Etat pose en principe que la Banque de France fait trh bien de ne pas donner d'intérêt à l'argent déposé chez elle, cette opération de placement « devant rester dans le mouvement de la liberté des banques d'escompte et ne pas entrer, par une voie directe ou indirecte, dans le mouvement d'une banque privilégiée, » il fait quelque chose d'analogue à ce qui a heu lorsqu'on veut isoler en un couteau le manche de la lame. L'outil peut, sans doute, faire au bois plus d'une entaille avec ou sans manche; mais on fera bien moins de besogne dans un cas que dans l'autre. Ainsi de l'Emission. A moins de croire que celle-ci puisse fonctionner, se plier aux lois de la conversion sans l'aide d'un certain disponible, il faut que l'intérêt servi en compte stimule ici l'afflux de l'épargne et qu'il la concentre au sein des banques. C'est méconnaître cela que de parler, comme le fait M. Wolowski, de prétendus Dépôts non productifs d'intérêt pour élever un mur d'épaisseur entre j'Escompte et l'Émission. Celle-ci ne se sépare pas de l'autre, et l'intérêt produit journellement est, en ce cas, un puissant condensateur de l'épargne. Laction^m comme partout, implique la provision. Sans le balast du capital disponible, l'Emission ne saurait être qu'un dangereux artifice.

Nul n'ignore, en effet, que l'objet essentiel des banques de circulation est de recueillir les fonds sans emploi pour les acheminer par le prêt et l'escompte là où ils peuvent fructifier. Créez tant que vous voudrez des comptoirs d'escompte qui chercheront à suppléer l'Émission par des apports de capitaux journahers qu'allèche et rémunère un intérêt plus ou moins élevé ; mais le jour où vous priverez l'Emission en banque du Compte courant productif d'intérêts, vous lui ôterez de sa réelle consistance et restreindrez fatalement son champd'opérations par cela même. — Où serait le mal, repart le pauvre noctambule qui ne peut retrouver sa roule à Ira-

vers les banques? L'Emission râle, elle perd tous les jours du terrain, — témoin, n'est-ce pas, Tlndeet l'Italie? — tandisque l'usage en cours d'escompte des Dépôts à intérêt, est en train de devenir le grand pivot des circulations. — Pivot, tant que tu voudras, mon bon petit homme; certes, c'est au mieux, pour qui n'en a pomt d'autre ; mais si je puis avoir, dans mon écurie, deux chevaux avec lesquels j'alterne au heu de surmener mon unique cheval, et s'il arrive qu'un de ces chevaux au pied agile, soit d'ailleurs d'une faible dépense, j'avouerai sans honte que je préfère ici avoir double mon^ ture. Non, le public n'est pas près de renoncer aux banques de circulation, parce qu'il plaît à quelques monopoleurs de les faire marcher à cloche-pied. Et puis, je fais grand cas, sans doute, de l'arithmétique de M. Wolowski lorsqu'il croit voir là une économie de métaux monnayés quasi nulle ; mais je me défie beaucoup de son examen un peu rapide. L'honorable, auteur dé la Question des Banques , qui donne en passant une leçon à Ad. Smith pour n'avoir pas confondu, comme lui, en traitant de la Monnaie, la navette qui ne produit rien avec le champ de blé qui produit quelque chose, calcule, tout compte fait, que l'Angleterre peut réaHser, par le billet de banque, une économie de 600 millions sur le capital circulant, dont elle a en ce moment besoin. Ce serait, ma foi, obtenir de fort minces avantages en retour du risque auquel on s'expose. Voyons, raisonnons un peu à notre tour; c'est le cas ou jamais d'appeler à son aide cette maîtresse femme qu'on nomme la Raison et dont le bonhomme Richard faisait plus de casque certains hommes. L'honorable écrivain, quitraite si légèrement des avantages qu'offre l'Émission , pense-t-il, oui ou non, que moins un service coûte, lorsque son utilité est de tous reconnue, plus il est assuré d'un large débit? Il me paraît qu'ici l'abaissement du tarif postal, en France comme en Angleterre, sans parler des autres utilités que chacun échange, fournit une réponse satisfaisante autant que pcTcmptoire. Donc, plus le

lauï (le rinlérêt peut être ramené à rexirême limite du bon marché, plus le Papier doit, par cela même, affluer à Tescompte, et communiquer par suite aux affaires un essor qu'elles n'auraient pas si le loyer du numéraire était infiniment plus cher. Or, une banque de circulation pouvant généralement acheter avec son papier le triple de ce qu'elle pourrait faire, espèces en mains, lorsqu'elle escompte, il suit naturellement de là qu elle peut réduire, par exemple de deux tiers, soit à 3 ou à 4 0/0 au plus le loyer du numéraire, qui ressortirait dans une circulation purement métallique à

9 et 12 0/0. C'est ce qui arrivait à l'origine des banques d'Angleterre et de France, le jour où l'Émission faisait tomber de 32 à 8 0/0 et de 12 à 4 0/0 le taux de l'intérêt en cours d'escompte. — Donc, sidanscesystème, toujours comme dans le penny-post^ — il se fait trois fois plus d'affaires qu'auparavant, s'il se débite trois fois plus de main-d'œuvre, s'il est arraché aux entrailles de la terre trois fois plus de richesses qu'auparavant, s'il se construit trois fois plus de navires, avec d'immenses docks, sans parler des railways, voyez un peu au bout d'un certain temps où cela mène (1).

(1) Gomme il faut qu'ici le vain mirage des cliiffres de M. Wolowski soil de chacun apprécié, je crois devoir reproduire les paroles ci-après, que M. Dumon, un des partisans déclarés du Monopole de la Banque, faisait entendre il y a quelques jours en pleine Académie. Gela aurait dû frapper Tauteur de la Question des Banques.

« Tout le monde connaît l'importance de la Monnaie fiduciaire, remarque l'ancien ministre du gouvernement de Louis-Philippe : elle se fabrique presque gratuitement, elle se transporte presque sans frais. Aussi a-t-elle dans la circulation un emploi bien supérieur à la proportion dans laquelle elle se trouve avec la monnaie métallique. En France, par exemple, la Monnaie fiduciaire n'excède pas 800 millions, tandis que la monnaie métallique est habituellement évaluée a 4 ou 5 milliards; mais il n'est douteux pour personne cependant que les billets de banque n'occupent dans les payements du Commerce une part bien plus yrande que le sixième. L'habile gouverneur de la Banque, notre confrère, m'a dit que, sur une échéance de 'iOO millions, la monnaie inélalli{(ue figurait pour

10 millions à peine; Irenîe millions se compensent par des virements de comptes sur les livres do la Banque, et 60 millions se payent en billets. »

Je n'ai pas Thonneur d'être de l'Institut ; je suis un très modeste arithmétii'ien,et n"ai jamais vu que de loin le porliijmi ou les galons de l'Ecole polytechnique. Mais il me semble, h Mie do nez, qu'un enjrin monétaire (pu fait, entre les mains du Monopole, six fois plus de rhtMuiii que les espèces molalliques, occupe dans le service des circulations une i»lare nss z large pour être tenu en quelque PstiiiiP, —Cela correspond en France, nulauiiiieut. avec une masse descompte de plu? dp îJ milliards, :\ beau, oup mieux que 600 millions d'espèces économisées.

Les Dépôts en compte- productifs d'intérêt et exclusivement métalliques,— car il faut cela lorsqu'on raye de la carie du Crédit l'Emission , — les Dépôts, dis-je, sont, sans doute, avec leur va-et-vient du déposant à l'emprunteur, une excellente chose; mais ce n est jamais, à tout prendre, que la location des espèces coûtant d'autant plus cher en cours d'escompte, qu'elles se font servir un intérêt de 2 à'3 0/0, outre qu'elles sont d'un déplacement onéreux et difficile. — Le billet, lui, ne coûte presque rien, et se loue par cela même peu de chose : là est surtout le grand profit, — je devrais dire le grand côté qui paraît avoir échappé à l'œil un peu trouble de M. Wolowski. — Et cependant ce n'est tout, dans ce système où l'on voit l'Union américaine porter, à un moment donné, le chiffre de ses prêts et escomptes, dans un bon système d'Émission et de Dépôt productifs d'intérêt, à 3,500 millions de francs. Ce fut là un simple état mensuel; d'où, en fixant l'échéance moyenne à quarante-cinq jours, un chiffre annuel d'affaires d'environ 30 milliards, c'est àdire six fois plus que ne fait chez nous , dans ses meilleurs jours, le Monopole.

Ces résultats mesurent, bien mieux que le taux comparé de l'intérêt d'un pays à l'autre, l'étendue dès services que l'Emission peut rendre. Qu'importe ce qu'on paye, si les profits sont grands et plus qu'ailleurs nombreux? On croirait que M. Wolowski, lorsqu'il fait ressortir à 24 0/0 le taux de l'intérêt en banque sur les bords de l'Atlantique , contre toute vérité au surplus, a perdu cela de vue; mais, ici, comme dans Tarmée, c'est moins à la dépense qu'à la taille des hommes qu'il faut regarder, et le résultat est ce qu'il faut voir. Ne serait-ce donc rien que de mouvementer en grand, par l'heureuse alliance du monnayage en banque et de l'épargne convenablement rémunérée, les vingt milUards de papier qui sont mis chez nous au ban de l'Escompte à prix réduit et qui relèvent journellement des plus dures lois?

En ce qui touche l'économie des métaux-précieux, Tavan-

tage n'est pas moins sensible. Croit-on par exemple que l'Angleterre pourrait faire face à un commerce immense, bien supérieur au nôtre, avec le tiers ou le quart du numéraire dont la France dispose , si tous les artifices du Crédit n'allaient pas là à l'amoindrissement constant et notable du stock métallique : 1,500 millions au lieu de nos 4 à 5 milliards d'espèces sur un marché dix fois plus occupé que le marché français? Que deviennent, à ce compte, les 600 millions de métaux précieux mesurant l'économie dont parle Fauteur de la Question des Banques'? Esi-ce que le Banking System, comme on dit chez nos voisins, ne constitue pas là , avec la Banque d'Angleterre pour axe, le plus merveilleux des engrenages?

Est-ce que le check des /om/-5/ofA:-6^;?A5, est-ce que le Ctearing-kouse, rivés étroitement à l'Emission, à laquelle ils s'ajustent, n'épargnent pas à la Grande-Bretagne un capital métallique de plusieurs milliards? Écoutez ce que dit à cet égard, il y a trente ans, un des grands banquiers de la Cité :

(( Nous combinons, remarque M. David Salomon , au rapport de Léon Faucher, la plus grande épaission possible de papier avec hplus étroite circulation d'espèces, et nous restreignons la base de ce papier à celui des mélaux précieux qui est le plus rare et a le plus de valeur. »

C'est ainsi qu'il justifiait la préféreiico donnée à TOr sur l'Argent dans le Royaume-uni, comme étalon de la valeur. — Le système qui tend à économiser le plus possible le capitalespèces est on ne peut plus clairement formulé dans ces quelques lignes. Non-seulement le fait concorde avec la théorie, mais toutes ces compensations que facilite le check, tous ces virements en compte sans déplacement de numéraire, cette émission que soulage, comme la Monnaie elle-même, le mécanisme du Clearing-house, tout cela aboutit à une immense économie de valeur qui serait improductivement fixée dans les métaux monnayés.

Considérer ce puissant appareil en dehors de TEmission, suivant qu'il arrive à M. Wolowski de le faire, ce n'est pas seulement décapiter tout un grand système de crédit, mais c'est supprimer dans la monnaie fiduciaire oii autre l'un des échelons qui font l'échelle. C'est ainsi qu'on monta toujours plus haut : crédit Personnel et crédit de Marchandise par la lettre de change et le warrant; garantie de crédit collectif par l'Emission en banque; Virement qui supplée en grand le numéraire par les compensations sans fin dont le check est l'instrument et le Clearing-lionse le centre de suprême et générale liquidation. Allez donc, dans un tel organisme, supprimer l'Émission en banque, et vous verrez ce que devient à l'instant même ce puissant engrenage.

Si l'on évalue à 5 milliards de francs, chiffre infime, le numéraire métallique dont se passe ici la Grande-Bretagne pour reverser ce même capital dans les consommations courantes ou dans un fonds en plein rapport, on voit oii conduit une telle économie. En fixant à 10 0/0 les profits du commerce, on trouve que cela répond à un revenu annuel de 500 Bâillions,, sans parler de la plus value du capital épargné. Ceci s'éloigne un peu des supputations qui s'élalen avec tant de confiance dans le livre de la Question des Banques.

A tous les points de vue donc, comme économie de matériel ou comme moteur puissant des affaires par la réduction du taux de l'intérêt , l'Émission est chose de grande conquence. L'isoler du Compte courantproductif d'intérêts, c'est non-seulement lui ôter de sa force, mais c'est aller contre l'essence des choses. L'Ecosse, pas plus que les banques de rUnion, n'ont songé à séparer deux forces qui se prêtent un mutuel secours. N'est-ce pas ainsi d'ailleurs qu'on juge mieux deTétat réel du marcha des capitaux? Plus l'épargne, sollicitée par le service de l'intérêt abonde, moins il sera nécessaire de recourir à l'Émission, que cela soulage et fait se contracter comme un ressort. Le Papier n'est pas ici autre chose qu'un suppléant actif et puissant des espèces. Voilà ce

qui n'a pas suffisamment frappé ceux qui, lisant mal le bilan des banques, ont cru pouvoir conclure de ces contractions savantes à Téliraination de cet appareil. Ce sont simplement deux rouages qui alternent et qui vont se complétant, loin qu'ils s'excluent. Une banque bien conduite aiira ainsi un œil sur les Dépôts en compté, tandis que l'autre est fixé sur le Portefeuille; de ce double aspect de Y Offre et de h Demande se conclut l'Emission, qui n'est jamais qu'un appoint, uQais un appoint nécessaire autant que variable, ce qui en fait le mérite. L'organisme des banques de circulation , sans cela, reste incomplet; ce n'est plusqu'un appareil débile, dont la parfaite inconsistance n'est qu'un dangereux artifice. Si le privilège ne peut s'accommoder de cela, c'est qu'il opère à reboui?s; aussi présente-t-il pour certaines gens, plus d'inconvénients que d'avantages.

Les brusques hausses descomple par lesquelles on passe incessamment, depuis quelques années, à Paris comme à Londres, ont une double cause : en premier lieu, l'abdication du Monopole de l'émission à l'endroit du Change, et, d'autre part, son isolement funeste du marché des capitaux par le compte courant non productif d'intérêts. On se jrègle sur la Banque, à Londres comme à Paris ; mais sur quoi la Banque se règle-t-elle? Où est placée son horloge quand elle ne reçoit que les miettes d'un riche disponible , et que la provision lui arrive par ricochet, puisque l'épargne, au lieu de se trouver à pied d'œuvre de l'Émission est partout ailleurs qu'à la Banque? Plutôt que de scinder celle-ci en deux départements pour prévenir les crises, Robert Peel eût infiniment mieux fait de se guider sur l'Ecosse, et de réunir sous la même main ce qui ne saurait être divisé , le Capital disponible et son suppléant, la Monnaie de banque. Mais un ministre, quelque grand qu'il soit, a plutôt pris la barre d'anspect du pouvoir et dit au Commerce , dans sa folle manie : « Tu n'iras pas plus loin », qu'il n'a pris" conseil de l'essence des choses. Cette méthode, qui s impose au train des af-

faites, rappelle assez bien les restrictions mises à Tappétît de Sancho par son médecin, dans Tîle dont Tincomparable écuyer fut un moment nommé gouverneur. Sitôt que Sancho avançait la main vers quelque plat : absit, faisait Finflexible docteur; et, touchant le plat de sa baguette, il le faisait aussitôt enlever de table. Notre pauvre gouverneur voulant savoir la raison de cela :

(( On ne mange ici, seigneur gouverneur, que selon qu'il est (t usage dans les autres îles oii il y a des gouverneurs, lui répond avec beaucoup de calme le docteur Pedro Rézio. Je suis médecin, et suis gagé pour élre celui des gouverneurs de cette île; je veille sur leur santé bien plus que sut la mienne, étudiant nuit et jour et consultant leur tempérament pour mieux le soigner en cas de maladie; mon principal office consiste à être présent lors des repas, pour voir ce qui convient à leur estomac et en éloigner tout ce que j'ima- GTNE devoir être nuisible...

» Mais ce que peut manger le seigneur gouverneur, pour-tt suit l'abominable docteur, car cela doit l'entretenir en santé et fortifier son tempérament, c'est, par exemple, un cent de ces oublies enroulées avec quelques fines tranches déjeune coing; ces choses-là conviennent à f estomac et facilitent la digestion. »

On sait le reste. Sancho se leva plein de colère pour chasser de l'île de Barataria, l'affreux docteur qui le condamnait à mourir do faim sous prétexte qu'il savait mieux que lui ce qui pouvait convenir à son estomac.

Lorsque l'illustre Robert Peel, dans sa division de la Banque d'Angleterre en deux départements, celui de l'Émission et celui des opérations der banque, part de ce principe que « le montant de la circulation doit toujours être dans un certain rapport avec la circulation métallique » pour mesurer la première à celle-ci et lui poser d'infranchissables bornes, le grand ministre jette simplement l'ancre dans le

nuage. Rien de moins certain qu'un tel rapport, et dès lors rien de moins rationnel qu'un système qui part de cette base. Les épisodes de 1847 et 1857 l'ont fait voir.

Mais, objectera- t-on, cela dure encore, et depuis bientôt vingt ans cela fonctionne. Sans doute; que de choses qui vivent ftge d'homme et qui ne sont pas meilleures pour cela? Où sont aujourd'hui chez nous l'Échelle mobile, le Système protecteur qui s'imposa durant soixante ans? Qui peut dire pourquoi le Système décimal est si long à triompher de l'orgueil britannique, quand les deux plus grands marchés du monde sont si intéressés à n'avoir qu'un poids, une mesure? — Est ce qu'on ne rencontre pas sur nos places publiques des acrobates qui s'ingurgitent bel et bien quelque liquide, appuyés sur la tête et mettant en bas ce qui doit être en haut? Le succès couronne tous les jours ces défis portés à la nature et au bon sens. Il en est de même à Londres, où l'on en est venu à désarticuler un appareil dont l'unité, en vue des plus libres mouvements, fait tout le mérite. Mieux vaudrait mettre par le Compte courant productif d'intérêts les vivres à portée de l'estomac du Commerce, que de se livrer à ces tours de force.

Il est vrai qu'on eut \i.\^SiJoint'Stock-bankSy pour donner 18 et 20 0/0 à Factionnaire, lorsque, comme hLondon and Eastern bank, ou la Banque de Leed, elles ne font pas faillite. Mais ces énormes dividendes, c'est le public qui en fait le fonds, en souffrant d'autant plus du taux de l'intérêt que ces banques servent elles-mêmes un intérêt en compte, et que l'Émission, en Angleterre, ne peut légalement francbircertaines limites. Aussi le Commerce ne cesse-t-il de se plaindre.

Voyez comme il s'exprime dans la pétition adressée en 186 là la Chambre des Communes :

« L'acte de 1844 semble avoir été imaginé et combiné pour accélérer et exagérer cette baisse (l'avilissement de la Marchandise) par l'élévation forcée du taux d'escompte de

— 82 ^ la Banque, qui rend plus cher au commerce anglais C usage de la monnaie dCor et de papier, alors que Tor est meilleur marché à l'étranger; le but désiré et recherché, le résultat obtenu étant d'obliger le commerce et Tindustrie anglaise à vendre leurs produits d prix réduits y de manière que Tétran-* ger puisse être tenté de rapporter de Cor pour les acheter. »

Remarque bien, ami lecteur, que, partout à la même heurcy chaque conducteur de ce train appelé banque fait le même calcul! Combien est édifiant ce tableau du crédit britannique héroïquement voué au scarificateur dès que le moindre embarras se produit I — Continuons :

«Vos pétitionnaires vous exposent respectueusement que le but de la législation, si'tant est queUedût intervenir en pareilles circonstances, devraifétre de retarder et de modérer la réduction des prix jusqu'à ce que la pression ait diminué et que les changes se soient régularisés par l'action d'autres moyens plus conformes ^m^l lois économiques, et que l'adoption du principe contraire a une tendance à produire des variations fréquentes et considérables et des paniques que ton avait voulu empêcher en adoptant cet acte. »

Qu'en pense l'honorable M. Wolowski, et comment ce document, de date si récente, n'est-il pascoUigé dans son livre, d'ailleurs si compendieusement fait? La pétition conclut en ces termes :

« Que l'effet de ces variations sur les affaires et le commerce a été des plus désastreux, toute exportation if or, quelle qu'en ait été la cause, soit qu'elle provienne d'une balance de commerce contraire, de la guerre ou des bruits de guerre sur le continent, d'emprunts étrangers ou de spéculations de banques étrangères ou de marchands de métaux précieux devenant l'occasion d'élévations successives dans le taux de l'escompte de la Banque et causant la dépréciation des marchandises et valeurs commerciales, dépréciation qui s'clcvo A. DES CENTAINES DE MILLIONS, amenant la banqueroiuc et la ruine d'industriels et de commerçants très sol-

vables... la réduction des salaires; enfin, en excitant la SPÉCULATION, source de démoralisation, de ruine gourdes milliers (f individus. »

Tel est le tableau que présente le marché anglais à certaines heures, grAce au régime de TÉmission restreinte se combinant avec les capitaux surtaxés partout ailleurs. Les Joint-stock-banks sont, certes, un précieux auxiliaire, malgré qu'on fasse avec leur aide, dans des conditions généralement onéreiises, ce que FÉmission pourrait beaucoup mieux faire. Aussi, dans ce pays, les crises commerciales sont maintenant passées à rétat endémique; le Change, comme ailleurs, plus qu'ailleurs même, &it sentir là son action. Les affaires, enfin, souffrent de la publique abdication et de l'étroitesse du Monopole, qui sert ici bien mieux la Spéculation que le Commerce (1).

{!) An QU>Q)ent où je trace ce^ ligm le secours donné à la Banque de Madrid par un prêt de 50 millions et le drainage opéré sur le marché anglais par quelques maisoas anglaises au proAt de la Compagnie des chemins de fer de Malaga à Cordova, ont forcé la Banque d'Angleterre de porter à 9 0/0 en quelques jours le taux de l'escompte. De là des plaintes, des fkillités dont lès correspondances ont fait le tableau je plus navrant. La spéculalion internationale s'est donn^, 1% comme loujoui's, une libre carrière aux dépens du commerce.

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