DU DANGER DE LACHER LA PROIE POUR L'OMRRE
Les griefs s'accumulant contre le gouvernement de la Banque, et les mille petits filets d'eau du mécontentement public menaçant de se faire torrent, Ton s'est pris, dans le moderne Portique, d'un bel amour pour des choses dont le plus grand nombre n'avait pas hier l'idée et que d'aucuns connaissent à peine par ouï-dire. La belle caution pour entrer jusqu'aux aisselles dans cet océan britannique du Banking System! — Ne dirait^on pas qu'il suffit de vouloir? Jointstock-banky Check ^\ C/^aniry-AoM«^, c'est bientôt dit; mais ce n'est pas, n'en déplaise à ce bon docteur Compostus, qui nous a appris à faire rimer check avec pastèque^ de beaucoup sitôt fait. On n'introduit pas ces choses-là tout d'une pièce dans un pays, comme on pourrait faire d'une balle de coton ou de quelques surons d'indigo. Non, il y faut le temps, plus que le temps marqué par la distance de Douvres à Calais. Qui compte, par exemple, sans l'HABITUDE, — ce monolithe immense, plus difficile à déplacer que celui venu un jour des bords du Nil, — s'expose pour longtemps « à mâcher du brouillard. » C'est l'expression dont se servait un malin Belge parlant à M. Frère Orban, qu'il voulut en vain détourner de l'idée d'opérer, en un tour de main, la démonéli-
sation de For français. Qu'est-ce en effet que Teau, à Tendroit de la pierre, sans le secours du temps 1 (1).
Pour se faire une idée des obstacles qu'apporte l'habitude et de la désespérante lenteur qu'elle met à s'en aller après s'être péniblement implantée quelque part, qu'on voie où en est chez nous, après soixante ans de droit de cité, le billet de banque. Il est telle succursale comptant dix ou quinzeans d'existence parmi les cinquante et quelques comptoirs maintenant à l'état de satellites de la Banque de France, qui n'opère en cours d'escompte qu'argent en main. On diraitunedépendance de l'Hôtel des monnaies. Angers, par exemple, qui, en 1863, manœuvre un portefeuille en moyenne d'un peu moins de quatre millions» dispose d'une Réserve correspondante supé* rieure, soit 5 millions de francs en or ou en argent. Strasbourg, qui remonte à 1846, possédera en 1860 quelque chose comme un fonds d'espèces de 27 millions en face de 10 millions d'escomptes en moyenne. Or dans le même temps, la circulation est représentée par 90,000 fr. — C'est honteux, n'est-ce pas? Mais, honteux ou non, le fait subsiste; il montre où nous en sommes pour l'Émission convenablement partout accréditée. On peut dès lors comprendre, par le chemin qu'a fait jusqu'ici l'alné de la famille, — j'entends le billet payable à vue et au porteur, — quels succès attendent son frère puiné le check. Non que celui-ci ne soit digne d'une haute faveur ; il est plein de bonnes qualités et ne peut manquer de réussir dans le monde, mais plus il sera poussé par son aîné, plus il avancera chez nous ses affaires. Pour que cela se fit, il faudrait que, de même qu'en Ecosse ou dans le pays de Galles et en Amérique, le billet de banque se trouvât d'abord solidement établi, ce qui n'est pas. *
Hais que dire de ces trente-sept départements qui ne con«
(1) M. Malou, membre de la commission saisie il y a quelques années de l'examen de ce projet. C'est, je crois, le seul commissaire qui, s'inspirant de Tétat de Topinion et de l'exigence du Commerce, ait eu le courage de combattre finqualiflable mesure rêvée en 1858 par le ministre des finances et enterrée depuis en grande pompe.
naissetit ënboFe là Banque ëi son billet ({iie sur mémoiret Est-ce pour eux (jd'bn rêve dfe chèckô, dé clearifag-hdùseî C'est |)éu probable. C'est Jiouhahtlà France que telti; non la Fi-ancé de 4*oildIchërjr ou dé Cohstàiitînë, ttais celle des Côtés-dtt-îîord, de la ttordôgne, de la fiàdte-Loire, dés Tosges, de la kaute-Saôrie, etc. îl y a ainsi, je le i^pète, deuà; cinquièmes du territoire bii là Banque n'a pas jugé à propos, après plus de soixante ans, d'élire doriâicilè.
Or, là Mohiiaie, coitimë tout ce qiii se moule Sûr elle par un heufàùx ^tocédé, est non-seulement afftiiirb d'habitude, je veux dire de tâtonnement et de longue ëxpéritnentation, liiais é'est surtout affaire d'échelle ; on en gravit les degrés une un. Qui croirait qu'elle â débuté par l'Oi" serait dans une erreur profonde. Èd Angleterre, au tempS de la reine Afane, l'Argent était selll partout reçu ; aujourd'hui cela est bon pour l'Inde ou là Chitie. Voyez d'y iaire accepter autre chose que la piastre où l'argent iaîd-Sl Maintenant, chez nous, db même qu'enAngleterre, YOï à quasi détrôné l'Argent. A quoi cela tieiit-il? A delix chbfees particuliërèment : plus de lumières, et, en outre des gîtes aurifères, pliis dé tichesse. Aussi le Crédit fait-il irruption t)àr cette splëfadide porte de l'Or. — Tel est lé sentiment de Léon Faucher , ùh ésl)rit sérieux qui ne se payait pas de mots et dont le sens droit vit dans la science économique, l'étude des îaits et des lois qui régissent la Société et par cela même un guide :
« Choseremarquable, dit-il dahs son mémbitéstlrl'Ôr, c'est au moment, bù l'or à coihmencé à gouverner là circulation éfa Angleterre, que le papier de banque s'y est infiltré, i Et il en conclut, avec qùelqUe ràisbh, que « toute circulation dont l'or e*sl la base a pour conséquence nécessaire le développement des institutions de crédit. »
Ceci revient à la remarque faite un jour par lord Liverpool <c que la monnaie de papier vient alors s'ajouter comme auxiliaire à la circulation. »
Assurément, le check doit quelque jour, en France de
— êî — tnêteë qu'ailleuts» rertaplir , parallèlement à rEmission, uil rôle iiQportatit ; mais il faudrait que Futilité de la Monnaie de papier fût de tous mieux comprise, et, comme en Angleterre, partout généralement accréditée depuis plus d'un siècle. Là, le billet de banque s'est trouvé naturellement investi du rôle d'introducteur ; cela était d'autant plus nécessaire que c'est sur la Banque, puissance de crédit hors ligne, que viendront s'ajuster tous les soldes en checks partis du Clearinghouse. En Ecosse il en est de même» Non-seulement les banques, une ou deux fois par semaine, se font raison, à vue de billets rendus et repris, de leurs dettes respectives, mais les appoints se payent ou s'éteignent, soit par la remise de quelques batik-notes de la Banque d'Angleterre, soit à l'aide de checks (1).
Là où fonctionne en grand l'Émission, là est le tronc même de cet arbre du Crédit qui étend au loin ses jets vigoureux. Le billet de banque est essentiellement initiateur, je devrais dire éducûleur. Olez rÉmission, et non-seulement c'est un centre, c'est un foyer qui disparait, mais on tombe de toute la hauteur d'un quatrième ou cinquième étage dans ce rezde-chaussée où git Tinstrument primitif des échanges d'un maniement si lourd. Quiconque ne voit pas cela n'a jamais rien compris à ce puissant engrenage d'Outre-Manche qui montre, ajustés l'un sur l'autre, le Crédit et la Monnaie.
Sous le maigre régime des émissions en banque, l'on ne peut donc attendre que fort peu de chose de l'arrivée du nouvel agent de virements qui apparaît sous forme de check. Sauf Paris et deux ou trois grands centres d'affaires, tels que Marseille, le Havre, Lyon ou Bordeaux, le pays se ressentira peu ou point de cela. Il faut dire^ d'ailleurs, que le check suppose les dépôts à intérêt installés partout en grand par
(1) Voici ce que chacnn a pu lire dans la Presse en juin dernier. Après avoir rappelé que TEcosse possède 460 banques ou succursales, ce journal ajoute :
« Par la multipliciié des banques S'EXPLIQUE Tusage des chèques rempligsani dans les transactions commerciales le même rôle que remplissent les jeton! dans les maisons où l'on joue et où Vàr n'apparaît qu'après que, toutes les parlies étant finies, pertes et gains, sauf le solde, ont été compensés. » )
les Joint'Stock'banks ei fonctionnant à miracle. C'est ainsi que Londres possède aujourd'hui plus de quatre-vingts banques par actious ou autres, qui reçoivent les fonds en compte courant et où Ton fait le service de caisse des particuliers. On n'évalue pas à moins de 3 milliards àp francs, au dire d'un homme fort au courant de ce mécanisme, M. CouUet, Tensemble des capitaux ainsi déposés en banque et productifs d'intérêt. Sans doute, on n'arriva pas là du premier coup ; les Joint^stock-banks qui coipptent quelque trente années d'existence, et que le Clearing-House n'admit dans son giron qu'à grand*peine il y a dix ans, ont fait, avec le temps, des progrès qui po\irront ailleurs s'accomplir à la longue. Mais on oublie trop que Londres, de même que le Royaume-Uni, partait, il y a trente ans, de l'habitude plus que séculaire où chacun était d'installer sa caisse et de domicilier ses effets chez son banquier. Là est de temps immémorial le Doit et C Avoir en compte de tout Anglais. Chez nous, le fond des habitudes est autre. Le paysan, l'ouvrier ont leur cachette pour les temps difficiles ; le bourgeois a son tiroir, où il empile ses jécus avec son or, quand le plus gros de son épargne jie dort pas chez le Notaire en vue de quelque acquisition prochaine. Le commerçant a enfin sa caisse, en telle sorte que le banquier-caissier constitue, à vrai dire, une exception. Or, ce n'est pas. sur cette pointe d'aiguille qu'on peut asseoir un banking-system de quelque ampleur ; il y faut ces larges assises de l'habitude qui ne s'établissent, comme ailleurs, qu'à grand renfort de temps, je veux dire de moellon perdu. Là où le terrain se dérobe sous les pieds, comment bâtir? Pour faire un civet, il faut un hèvre ; or, chez nous le Uèvre manque et court encore les champs.
Sans doute, c'est un puissant stimulant que l'intérêt servi en compte. Mais qu'est ce donc, sinon le plus solide, le plus commode des placements productifs d'intérêt, que celui représenté par la Rente ou par l'empruntdes Chemins de fer,
sans parler des Villes? Cela est à couvert de la faillite et donne un intérêt de 4 à 5 0/0 régulièrement servi, outre que le Capital se peut reconquérir sur l'heure. — Veut-on son argent?... on se rend à ce grand marché toujours ouvert, accessible à tous, qu'on nomme la Bourse, et là on est certain de trouver acheteur pour les valeurs de portefeuille, absolument comme s'il était question de faire argent de son blé ou de son chanvre. N'est-ce pas merveilleusement commode? Aussi, compte-t-on là quelque chose comme quinze à vingt milliards alimentés, remués, blutés en tout sens et à toute heure par la quotidienne épargne. Cela ne laisse pas que de devoir beaucoup gêner T installation en grand de nos premières banques de dépôt à responsabilité limitée ou non. J'ai beau regarder où Ton prendra les quelques milliards dont sont riches et s'alimentent les JoinUstock-banks de Londres, sans parler de l'habitude généralement contraire : je ne vois rien. — Regarde donc, sœur Anne, à cette heure même.
Est-ce à dire pour cela qu'il faille se complaire dans la vieille ornière? repousser le check, se faire invariablement son seul caissier, multiplier les agissements, les courses, les encaissements et les décaissements inutiles, quand virer et compenser est chose de si grande expédition, outre l'économie qui en résulte au point de vue de l'emploi du temps et des services du numéraire? Assurément non. Mais, tout en s'engageant dans ces nouveaux sentiers, il convient d'élargir le chemin battu. Il y a là, en effet, une force acquise qui doit mener toujours plus loin. C'est de l'Émission en banque qu'on peut surtout dire : Vires acquîrit eundo. Plus cela se propage et plus l'on gagne.
Ceci est d'autant plus indispensable qu'on est en possession du fonds métallique le plus riche qui soit au monde. Seulement, comme dans toutes les contrées où le Crédit se maintient à l'état embryonnaire, cette richesse est la défiance même: elle -vise l'opération au comptant pour réaliser de gros bénéfices, et se tient loin des affaires à terme. C'est déjà
beaucoup pour elle que d'aller s'incorporer dans de rares billets de banque; l'inconnu l'effraye. — Puis, enfin, car c'est toujours là qu'il faut revenir, chacun préfère sa propre caisse à celle de l'officieux voisin. Si la Banque de France, qui date déjà d'un peu loin et paye à bureau ouvert, si quelque fondation locale constituée sur ce plan s'astreignait soit en compte courant, soit par le maniement du billet à rente, à rémunérer l'épargne en servant un intérêt, chacun se résoudrait à échanger, à l'occasion, son argent contre du papier. Mais à part cela, la plupart gardent leur trésor en vue de l'occasion, supposé qu'on ne soit pas déjà entré dans quelque bon placement d'un revenu fixe, réalisable en Bourse à volonté.
C'est un fort séduisant tableau que celte exposition récente du mécanisme des compensations qui s'effectuent au sein du Clearing-House^ et qui réduisent à de simples balances les dettes respectives. Mais à Londres comme en Amérique, cela partait d'un point fixe qui, je le répète, n'existe pas en France: V habitude. Cela n'est pas invincible, mais cela dure, le temps pouvant seul détruire ce que le temps a lentement fondé. Le génie d'un peuple est d'ailleurs, plus qu'on ne croit, marqué à telle ou telle empreinte. — Pourquoi Hambourg se borne-t-il à virer en banque au lieu de s'approprier le mécanisme savant de l'Émission et des Dépôts productifs d'intérêt à l'exemple de New-York, de Glasgow, ou de Londres? Voilà deux cents ans que se maintient, au sein de la Hanse, un régime que nous signalaient en 1864 ceux qui sont tout prêts à nous révéler l'existence du Nouveau monde, et le commerce de cette ville libre préfère, en 1857, recevoir de l'Autriche un secours, je devrais dire une aumône de quelques millions de florins durant la crise qui le désole, sinon même battre monnaie avec des obligations municipales, que d'imiter de puissants voisins ! — Non, non, les mœurs commerciales et autres ne sont pas, comme on croit, une selle à tout cheval; leprogrès ne consiste nullement
à étreindre le nuage, mais à rendre plus parfaite l'armure dont on est en possession, et que Ton connaît bien par cela même. — N'est-ce pas ainsi d'ailleurs qu'on lâcherait la proie pour l'ombre ?
La proie, qu'est-ce, en effet, à ce compte, sinon la Circulation, — produits et services en mouvement, — s'aidanl d'un mécanisme qui débite la force à prix réduit, peut donner ample mouture et fait chez d'autres merveille. C'est là ce qui rendit en très peu de temps l'Ecosse la plus riche contrée de l'Europe malgré sa pauvreté proverbiale. C'est l'essor des banques qui affermissait, au sortir des guerres de l'indépendance» l'autonomie et la liberté américaines. — C'est en s'aidant, enfin, de ce puissant appareil que le Royaume-Uni put tenir pendant vingt ans à sa solde les armées du Continent ameutées contre la France. Et parce que le Monopole abuse de ce précieux levier manœuvré à rebours ; parce qu'il condamne une riche contrée à toutes les infirmités du crédit collectif; parce qu'il a fait de ce pays deux zones, dont l'une^ avec trente-sept départements, opère espèces en main comme au temps de Charlemagne ou de Louis XI, tandis qu'ailleurs on bénéficie h grand'peine du mécanisme des banques d'émission, cet engin puissant des circulations serait rendu solidaire de ces fautes? Autant vaudrait faire rentrer dans le port pour l'abattre en carène le navire fin voilier qu'un mauvais équipage a chargé de trop de toile.
Ce n'est pas la cause de l'Émission en banque qui paraît petdueà ce compte, mais la cause du Monopole, lequel affaiblit et déforme tout ce qu'il touche. Que l'on pousse plus loin les reconnaissances, mais qu'on use de la force acquise avec le temps, car le temps , ici, c'est surtout de C argent.
CBECK. — BILLET DE BANQUE. — BILLET A RENTE LE COMPENSATEUR OU CUEGK (1)
Ce que les Anglais nomment ciieck et qui n'est pas sans quelque analogie avec notre yieux mandat en blanc constitue une assignation payable à vue sur un fonds de caisse toujours en mesure d'y faire face. Le check implique dans le Royaume-Uni l'usage presque général du compte en banque. C'est là ce qui fait sa force en Angleterre, tandis qu'en France particulièrement, le principal obstacle natt, on l'a dit, de ce que chez nous chacun est son propre caissier. De là , le compte en banque peu ou point répandu. Aussi peuton dire que ce qui nous distingue ici des Anglais, c'est moins l'emploi de tel ou tel mode de solution que certains usa< ges qui, réduisant ailleurs la Monnaie à n'être qu'un mince appoint, supposent une merveilleuse entente de son rôle.
Si le billet de banque économise, à propos de l'escompte, les 2/3, les 3/4 même parfois de l'or ou de l'argent nécessaires, le check va infiniment plus loin dans les échanges. Le billet passant de main en main substitue incessam- 4feit un nouveau créancier à celui de la Banque; c'est un virement constant qui s'opère de celle-ci au public, lequel compte avec elle et fait ainsi nombre d'affaires au comptant, sans nul besoin d'espèces. Par le check et le compte en
(1) On croit devoir, avec tout bon toxique Anglais, écrire cheek et non chèque, on s'écartant de l'usage qui semble dans ces derniers temps s'accréditer .—Je n'ai pas la ridicule prétention de vouloir lutter presque seul contre tout le monde. Un homme ne se flatte pas de jeter à bas une muraille en la poussant de l'épaule. J'éprouve simplement peu de goût pour le charabia, anglais ou autre; et lorsqu'on dit stocks échec, sec, il me semble qu'il y a même raison de dire avec Walker, Fleming et Tibbing, avec MM. Pereire, entin check et non chèque. — Puisqu'on prend la chose, autant prendre le mot.
banque qui en est inséparable, tous comptent ensemble, la Banque aussi bien que les particuliers; de là le virement universalisé^ ce qui dispense, dans la plupart des cas, de recourir au numéraire espèces ou bank-notes. C'est ainsi qu'une infinité de comptes agissant l'un sur l'autre voient aboutir à de simples balances, avec peu ou point de numéraire en appoint, l'immense roulis d'un grand marché. Qu'on se figure, appliquée à la Grande-Bretagne la théorie du virement, tel que la Banque de France l'emploie chez nous. Il y a là des comptes particuliers, dont le solde pris en masse flotte aux environs de 200 millions, et qui donnent lieu à des mouvements annuels de 25 à 30 milliards d'un compte à l'autre. Aussi le Clearing-hotise de Londres a-t-il pu chiffrer, dans une seule année, par 50 milliards l'importance de ses affaires. Et pourtant cela n'a pas exigé journellement plus de 12 à 13 millions de francs versés, comme débit de compte d'un clearing banker chez l'autre. — Là est le rôle considérable et large du check. C'est bien moins une façon de comptant suppléant journellement le numéraire, — or, argent, bank-notes, — qu'un mode de règlement ne laissant partout surnager que des soldes qu'on éteint sur l'heure par de l'argent ou de simples écritures en banque.
Qu'un marchand prenne , en place d'argent ou de billets de banque, un check pour l'encaisser aussitôt et rapporter chez lui sa recette, l'économie de numéraire devient nulle à ce compte. Qu'est-ce, en effet, sinon opérer un simple déplacement d'espèces, lesquelles sont quoique part en dépôt et qu'on ôte d'une caisse pour les mettre dans une autre, où elles resteront plus ou moins longtemps inoccupées? Mais délivrer, contre marchandise , un check sur son banquier, pendant qu'on lui remet dix ou vingt checks reçus de divers et qui s'en vont, dans le même temps , grossir à due concurrence un solde créditeur, c'est acquitter à l'instant même, par voie de balance, sans employer ni déplacer un seul farlhing tout un compte d'achat de marchandises qui
peut monter à des centaines de livres. Si le débit s'enfle, le crédit fait de même, et il aura suffi de veiller à ce que ce dernier garde un certain niveau. De numéraire, allant et venant, s'éparpillant en cent façons, outre rimmobilisation stérile, — nulle trace. La base même de ce compte sera quelque remise ou quelques checks visjâs comme comptant, à heure dite, et tenus pour tels par le banquier-caissier. Réduite au rôle d'appoint dans ce maniement du Compte en banque, la Monnaie avec son principal substitut, la bank* note, a dû acquérir, là où les choses sont montées sur un grand pied, la fixité du rail. De mobile qu'elle était, c'est sur elle que tout passe et repasse. Loin qu'on ne sache où la f^en* dre, elle est le point fixe autour duquel se meut l'échange, et le check n'est plus là qu'une simple fiche 'ou mieux un visa marquant sur les feuilles d'un compte les nombreux accidents, les phases sans nombre du marché.
Voilà comment l'empire britannique atteignait un jour l'extrême limite du minimum des emplois d'or et d'argent reconnus nécessaires;—; voilà comment surtout, dans ce pays, on se trouve avoir épuisé une marge qui est ailleurs beaucoup plus étendue à l'endroit des Réserves métalliques ; — voilà comment enfin, les embarras, les constrictions fréquentes qu'éprouve^ à deux pas de nous, le grand marché de Londres n'ont point ici de raison d'être. Si l'on soufirit, chez nos voisins de l'action du Change, la France est bien moins qu'eux armée contre cette pression, que pourrait combattre partout du reste avec avantage l'Émission.
Hais de ce qui précède, il ressort clairement que la généralisation du Compte en banque, c'est-à-dire l'usage constant où est le Commerce de compter avec le banquier, de lui confier en même temps que sa caisse le soin de ses payements — tous billets et lettres de change prenant là comme port d'attache leur domicile, — est la condition même du fonctionnement du check considéré par son grand cêté. Cek remonte loin dans les fastes du commerce de laJ&rande-Bre-
tagne. Le Clearing-house, qui date de 1780, n'existait pas encore que la riche et puissante corporation des orfèvres, — ces véritables ancêtres de la Banque d'Angleterre et des clea-^ ring-bankers y avait attiré à elle, malgré l'opposition de lord Dudley Morlh, l'épargne ainsi que la conGance du public britannique. Voilà bientôt deux siècles que le crédit anglais, aux mâles et fermes allures, compte en banque , c'està-dire qu'il n'a pas de SECRET pour celui qui tient sa caisse et son échéancier. Croit-on que le commerce français en soit là? N'y a-t-il pas, dans ce besoin d'être le maître de ses ressources, d'aligner comme on l'entend ses payements et «a recette, plus de défiance en ses propres forces que de crainte à l'endroit du commun dépositaire? En voyant à l'œuvre, dans la Grande-Bretagne,puis d'autre part en France, le crédit particulier, on se croit en présence d'un homme là-bas dans toute la vigueur de l'âge mûr, pendant qu'ici c'est l'adolescent imberbe. Dans ces conditions, le check, ailleurs si puissant, doit longtemps chez nous rester à l'état d'arbre nain. Ce sera un mode d'encaissement perfectionné, mais, quanta devenir un agent de virements sans fin, de larges compensations par suite, il n'y faut pas songer de longtemps encore. La raison est simple : on manque ici de l'outillage indispensable, le compte à peu près généralisé en banque. Or, qu'est-ce que la pièce d'ajustage là où l'appareil manque ! De grandes capitales, de riches ports de mer, comme Marseille ou le Havre, auxquels sont devenus plus familiers les agissements en banque, pourront entrer avec avantage dans cette voie. Mais qu'est-ce que deux ou trois grands centres qui se meuvent ainsi dans un complet isolement? Ce n'est pas le torrent ou même le grand cours d'eau qui fait la rivière; mais ce sont tous ces nombreux petits affluents qui, se rejoignant de divers côtés, depuis le ruisseau jusqu'au simple filet d'eau, font qu'à un moment donné le torrent devient fleuve. En Angleterre, est-ce que le CoujUry- clearing ^ centre de liquidation à l'usage des provinces, ne se relie pas
étroitement au Clearing-house? C'est ainsi que l'œuvre se complétera, outre qu'elle s'élargit sans cesse. Or, où prendre dans ces départements, dont un si grand nombre ne connaît que de nom la Banque de France, où trouver installé le banquier-caissier, cet essentiel pivot, on pourrait dire cette monade du Country^clearing? Il me semble voir un grand clocher auquel il ne manquerait qu'une chose : l'église. Je ne doute point qu'il se rencontre assez de gens pour mettre les cloches en branle ; mais où donc est l'église, dans ce pays où chacun aime entendre la messe à domicile?
Assurément, la cause des dépôts à intérêt est désormais, en France, on l'a dit avec vérité, une cause gagnée ; elle eût mis bien moins d'un demi-siècle à gagner son procès, sans ce monopole de l'Émission, qui semble affectionner le soussol. Mais ces quelques joint-stock banks clair-semés, servant un intérêt en compte, sans lien entre eux, renchérissent sur le taux de l'escompte fixé par la Banque, puisqu'on est privé de la généralisation de l'Emission, outre qu'on paye les capitaux plus cher qu'il ne convient. De cela à ce Banking- System partout répandu, qui fait que l'épargne est merveilleusement recueillie, concentrée sur certains points où le check opère et fait virer en grand, pour tout ramener à de minces soldes, il y a toute la distance qui sépare l'individualité du groupe respectable. Les banques de dépôt feront de bonnes affaires, cela n'est pas douteux, pour peu qu'elles soient bien conduites , mais, outre qu'elles trouveront, par l'emprunt de l'Etat et des Villes, par celui des Chemins de fer, la place occupée, place qui doit s'élargir en vertu de certaines pentes, il faut l'immense appoint du temps pour plier le Commerce et l'Epargne à ces nouveaux usages. Pendant les vingt-cinq ou trente années qu'on mettra à faire ce chemin, les conditions de l'escompte, en France, ne seront ni plus faciles ni plus douces. L'Émission, en effet, aux mains du Monopole, n'est guère autre chose qu'un puissant barrage qui fixe pour tous, à des hauteurs impossibles.
la retenue des eaiw. Joint-stock banks, banquiers-escompteurs, maisons de commerce ayant leur compte en banque, tout aboutit là, on Ta fait voir, et partant tous souffrent de cette hauteur de niveau excessive. — Allez donc escompter, emprunter, virer, pousser le check en grand, l'un sur l'autre ; allez donc bâtir et entreprendre quand la Banque, dont la faiblesse s'impose , aura dit : On ne passe pas , c'est assez !
Voilà chacun encaissant son check et soldant son compte jusqu'à nouvel ordre.