LE BILLET PAYABLE A VUE ET AU PORTEUR
Ce qui caractérise le billet de banque, ce qui le distingue profondément du check, c'est que, pour celui qui le donne et vis-à-vis de celui qui le reçoit, il opère à l'instant libération complète. Il en est de cela comme des espèces.
Le check, au contraire, de même que la lettre de change ou le billet à ordre, ne libère que sauf encaissement. De la Banque au public, le billet payable à présentation fut sans doute une promesse de payement, — promissory note^ comme on dit ailleurs, — mais de vous à moi, c'est le Comptant même, c'est-à-dire un payement parfait, ni plus ni moins que si j'avais reçu de Targent monnayé ou des pièces d'or. C'est si bien cela, que le jour où la Banque ferme ses guichets et tombe en faillite, le dernier porteur n'a aucun recours contre son cédant. Il n'a d'autre débiteur que la compagnie émissionnaire, qui a ainsi battu monnaie au vu et au su de tout le monde. Avec le check, il en est
autrement : votre débiteur unique et constant, jusqu'à acceptation ou encaissement par le banquier tiré, c'est le donneur de ce bon de caisse. Le check vivrait cent ans, il aurait pour point d'attache la caisse la plus notoirement solvable, la Banque elle-même, qu'il n'est pas en son pouvoir de faire sur-le-champ ce que fait le billet payable à vue et au porteur ; celui-ci libère à peine reçu, tandis que celuilà n'est et ne sera jamais qu'une créance, un bon accepté sauf encaissement (1).
C'est donc quelque chose d'essentiellement encaissable que le check, si l'on peut ainsi dire, tandis que le billet de banque est de sa nature circulable comme la Monnaie « qu'il reflète, » selon Theureuse expression de M. Wolowski. L'honorable maître a seulement omis d'expliquer, à ce propos, ce qui se passe. Les Anglais sont allés si loin sur ce terrain de la Monnaie de banque, car c'est une monnaie sui generis, puisqu'elle va de pair avec les espèces, qu'ils ont un jour déclaré légal tender, c'est-à-dire monnaie courante, la bank-note, en tant que la Banque l'échange à vue contre des métaux monnayés. C'était aller bien loin. Si cela fait le compte des circulations, il est, d'autre part, douteux que l'escompte gagne quelque chose à ce* système. La loi n'avait pas là à intervenir. L'Émission tire, en efiet, sa principale force de T acceptation volontaire du billet de banque sur un grand marché, suivant que cela existe chez nous. Outre que ceci concorde mieux avec la nature des choses, il est presque inévitable que la déclaration de légal tender ne réagisse pas contre l'escompte, en enchaînant la Banque et lui traçant un cercle plus étroit que
(i) Nulle pan je ne vois notée la profonde différence qui sépare ici le billet de banque des autres instruments de crédit. Tous les traites d'Economie politique enseignent au contraire que c'est une simple promesse de payer. De la Banque au public rien n'est plus vrai; mais ce n'est pas sur ce pied que le billet circule, qu'il est pris et passe de main en main. La preuve, c'est : lo qu'il éteint la dette à l'instant même où on consent à le recevoir, et que nul, en second lieu, n'bésite à donner et changer son argent contre ce chiffon de papier. De quel aulre engagement ppul-on en dire autant?
— »f — si les choses étaient laissées à leur libre cours. La Hon-^ naie et tout ce qui participe de son rdle relèie bien plus du trébuchetde l'opinion que des injonctions delà loi (1).
A une époque où quelques hommes semblent s*étre donné pour mission de faire remonter à tout un peuple le cours des âges, on a vu se débiter d'étranges choses à Tendroit de rÉmission en banque. Pour ne parler que d'un de ces esprits d'élite qu'attire la question des banques, où H. de Girardin voit*il que le Cours forcé est, comme il l'écrit dans ces derniers temps, « la conséquence fatale » de l'émission bien conduite?... caria question est là, elle n'est que là. Qu'il nous montre, en Ecosse, le Cours forcé ayant frappé une seule fois, depuis 1695, à la porte des banques de circulation, dans ce pays classique de la monnaie de papier et des dépôts en compte productifs d'intérêt. Parce qu'il a plu un jour à la politique de William Pitt d'engager la Grande-Bretage dans une lutte à outrance contre la révolution française, et d'embarquer le Monopole de l'É mission dans cette querelle sans nom, voilà que la banknote sera solidaire de ces sanglantes folies. C'est à peu près comme si l'on condamnait la royauté sur les preuves de démence que donnèrent Charles VI et le roi Georges. Tous les hommes ne sont pas des épileptiques parce qu'il arrive, de temps à autre, qu'on en rencontre par les rues donnant le plus triste spectacle.
Mais, repart l'émiaent publiciste, si fécond à l'endroit des initiatives, « qui dit billet de banque au porteur et à vue dit fiction en temps de prospérité, et cours forcé en temps de crise (2) . »
Fiction? Eh bien! après? — Allez- vous point rayer du monde des affaires, de la statique, des mathématiques enfin,
(i) La valeur des monnaies, remarquait Oaudin il y a soisanta ans, tfest pat louvrage de la loi », — c'est Vmwjr^ du temps, a dit de ion c^ M. lialou. (i) V. la Preue du 9 juin.
tout ce qui part de Thypothèseet conduit, par un savant artifice, plus loin ou plus haut? La rude besogne! outre qu'enfermé, à ce compte, dans la réalité, le monde moral, serait quelque peu borné. J'engage ceux auprès desquels Yà peu près est banni des affaires à rester chez eux s'il vient à pleuvoir, car le parapluie n'est qu'une assez pauvre fiction de Fhabitacle. Parlons sérieusement. Qu'entend donc M. de Girardin lorsqu'il taxe de pur mirage le fonctionnement des banques de circulation ; serait-ce que le papier ne peut prétendre à représenter la monnaie métallique? Mais à ce compte, il faut se priver du check là où l'on voit entrer et se mouvoir en grand le billet à ordre, le bon du Trésor et la lettre de change. Ce sonilà, en effet, à bien moins de titres que l'Emission, de purs symboles. Point ; ce n'est pas ainsi que l'entendent ceux qui prennent avec la logique de franches coudées. Voilà, par exemple, que l'Émission serait un mensonge parce que le billet part d'un encaisse métallique réduit de moitié ou des deux tiers de ce qu'exigerait le remboursement en masse. — Qu'entend-on véritablement avec cette obligation, prise on ne sait où, de s'acquitter en masse? Est-ce que ce gros mot écrit en travers sur le chapeau du paradoxe, va empêcher la Banque de rembourser à vue les billets qui sont émanés d'elle? Essayez donc un peu. Ah! voilà qu'elle paye sur l'heure. Que prétend-on, dès lors, et pourquoi se plaindre? — Il semble que nos forcenés réalistes sortent de là le gousset bien garni, après s'être débarrassés de cette fiction qu'on appelle des billets de banque.
— Sans doute, fera M. de Girardin, mais ce n'est pas de moi seul qu'il s'agit ; je parle des nombreux créanciers de la Banque qui, venant à se présenter en masse, la forceraient par cela seul de se mettre en faillite, vu qu'elle ne peut payer comptant qu'une assez mince portion de sa dette. Là, est le mensonge, là est la fiction, partant le péril.
A merveille. Seulement, voici où conduit ce singulier système des solutions en masse. Je connais un banquier, dix
banquiers qui font exactement courir chaque jour, à quelques gros capitalistes de pires dangers que ceux auxquels on est exposé avec la Banque. Par exemple, que de nombreux créanciers s'en viennent tous ensemble réclamer leur argent, voilà aussitôt notre banquier dans le plus grand embarras, vu qu'il a engagé par l'escompte ou autrement la majeure partie des capitaux qui lui ont été remis un jour pour les faire valoir. Son portefeuille est bien garni sans doute, mais c'est d'effets de commerce d'un placement long et difficile. Voilà donc notre homme fort empêché par ce retrait subit et en masse du capital enfermé chez lui. En quoi sa situation serait-elle meilleure que celle de la Banque? Équitablement parlant, elle est pire. Le remboursement exigé n'a, en effet, rien dont il puisse se plaindre, tandis que l'Emission est en droit, tant qu'elle est bien gouvernée, et que la Banque paye à bureau ouvert, de taxer d'injustice, sinon même de folie, l'exigence de ses porteurs de billets, venant ainsi ensemble réclamer leur dû. Et cependant le banquier ne se trouble ni ne chôme, sans cesse menacé par cette épéede Damoclès qui s'appelle le retrait simultané de l'épargne déposée dans sa caisse. La Banque fera de même. D'oîi peut venir cela? Le voici : M. deGirardin, qui parle à^ fiction, ne s'aperçoit pas qu'il pose lui-même sa tente en pleine fiction, lorsqu'il part d'un remboursement en masse auquel nul ne songe. Chacun sent fort bien qu'avec de telles pensées il faudrait renoncer à tirer le moindre parti d'une banque de circulation, de même qu'il n'y aurait rien à attendre des chemins de fer et de la télégraphie électrique, si la moitié de Paris voulait partir ou télégraphier à la même heure. C'est là, comme en bien des cas, affaire par-dessus tout de services successifs et non d'exigences affluant en masse. S'il arrivait que, dans un restaurant, les deux cents clients qui sont à table voulussent commander et recevoir à la fois leur potage, ce n'est pas dix garçons qu'il faudrait avoir ensemble sous la main, mais un nombre de serviteurs égal, peu s'en faut, à celui des convives.
Le mécanisme des banques de circulation ou de dépôt, car on se heurte partout au même écueil, repose tout entier, non sur la simultanéité, mais sur la succession des services (1). Cette loi est de plus en plus comprise du public, et c'est lui rendre un fort mauvais office que de le ramener, par un pur non-sens à cent ans en arrière de la pratique constante.
Et le Cours forcé en temps de crise î — Ah 1 j'y pense. Eh bieni que M. de Girardin veuille bien lirQ attentivement Fhistoire d'Angleterre à l'époque où s'établit le cours forcé, notamment en 1797, il y verra que ce qu'il appelle le cours forcé ne fut là que le non-remboursement des billets de banque, conseillé, acclamé en masse par le Commerce de Londres. Ce fut le résultat d'un sublime concert. Or, qui dit concert, dit libre entente, mesure consentie, libre loi. Cela n'eut de Cours forcé que le nom. Aussi le billet put continuer à fonctionner, et la Banque se maintint sur ce pied-là, non pas quelques jours, non pas un ou deux ans, mais vingt ans, ce qui marque l'effort d'une volonté aussi grande qu'elle fut générale et libre. — Le même élan universel s'est produit chez nous en 1848. De là vient que ce prétendu Cours forcé remplit en quelques jours les caisses de la Banque, à ce point qu'elle regorge d'espèces et demande grâce. — Où sont les pertes que la Banque a ici fait subir aux porteurs de son papier? La peur vide un moment sa caisse, mais la raison vient bientôt l'emplir outre mesure. Or, quand on parle Banque, Crédit, c'est sur le terrain de la raison, non sur celui de l'hypothèse gratuite et du sophisme qu'il faut se placer. M. de Girardin le sait mieux que personne.
J'ai dû traiter avec quelque étendue un point qui revient souvent sous la plume d'hommes que le public regarde comme ses guides naturels. Si ceux qui sont pressés d'envoyer à la ferraille un appareil connu simplement chez nous par l'impuissance du Monopole, voulaient faire atten-
(I Cela a été fort au long, quoique inutilement exposé, parait-il, en 1857. dans la Monnaie de Banque, p. 878 et suiv.
lion qu*à la faveur d'une contersion partout bien accréditée les banques finissent par rejeter sur le public la plus forte partie de ce fardeau qu'on appelle le remboursement à vue; qu'il arrive ainsi, suivant que cela a été ailleurs observé, que tout le monde devient « le payeur constant, habituel (1)» des billets aux lieu et place de la Banque, ceux-là laisserait pour ce qu'elle vaut cette hypothèse vulgaire autant qu'anormale d'un payement simultané. Rien ne conclut à cela dès que l'escompte est bien géré. Dans le cas contraire, ce n est pas TEmission qu'il faut limiter, « mais la Banque qu'il faut supprimer, » disait un jour fort sensément Rossi ; elle manquerait alors, en effet, aux lois primordiales du Crédit, qui défend de s'aventurer dans le champ de la mauvaise Marchandise, Papier ou utilités d'une valeur douteuse.
Comparer le billet de banque au check, ce serait, on le voit, confondre deux solutions, deux modes de payements qui se complètent, mais qui sont placés à une grande distance l'un de l'autre. Je dis que ces substituts de la Monnaie se complètent, car lecheck est assez ordinairement payé en bank-notes, lorsqu'il n'est pas appelé à grossir simplement le crédit en compte du porteur. C'est donc un moyen de suppléer comme agent des circulations, non-seulement les espèces, mais l'Émission même. Toutefois, si le check n'opère pas sur l'heure, à l'égal de la Monnaie ou de son principal auxiliaire, libération parfaite, il a sur le billet payable à vue et au porteur ce double avantage, premièrement qu'il répond comme la Monnaie à toutes les divisions d'un marché en francs et centimes, et qu'il est, d'autre part, l'instrument d'un compte productif d'intérêt. Tandis que la Monnaie de banque, comme les espèces elles-mêmes, est frappée de stérilité, le check implique la productivité en banque de la moindre épargne, sans nul transport ni déplacement de numéraire. Il se lie, en effet, essentiellement au Compte productif d'intérêts. Enfin,
vi V. Ut Monnaie de Banque, 1857-1863. Paris, Guillaumin el G*, éditeurs.
chose de grande considération, précisément parce que le check est, sauf le cas de réalisation, ce qui est le très petit côté de son rôle, un moyen de compensation, il n'a d'autre limite que les affaires mêmes, au lieu d'être limité, comme l'Emission, par les exigences de la conversion. Autant de ventes soldées en checks, de lettres de change ou billets à ordre, bons de l'Echiquier ou du Trésor, espèces ou remises versées en compte, — autant de checks qu'on est en droit de fournir sur le banquier débité et crédité à due concurrence, sans employer la plus mince partie de numéraire. Ainsi, par le Compte courant, dont il est l'âme et l'incessant facteur, le check n'est pas seulement l'occasion, la cause d'une concentration plus grande de disponible, en même temps qu'il est le véhicule de l'épargne alléchée parl'.intérêt en compte; c'est le dernier anneau qui relie le Comptant au Terme ^ la Monnaie, toute la Monnaie au Crédit qui lui fait face et la complète.