CHAPITRE PREMIER
Si r*t>st Paris qui est chargé du dtner, faites do luoiiis qiril ▼ ait à diner |iour toDt le monde.
LA IIÉCE^TRAUSAT-.OV.
DE LA PLACE QU'oCCUPE DANS LES AFFATRES LA BANQUE DE FRANCE
Dans un pays fortement centralisé , le Monopole de l'émission en banque est aux affaires ce qu'est en mécanique Tarbre ou grand axe. Crédit public, allures plus ou moins vives du prêt foncier, Emprunts des villes-et des grandes compagnies de chemins de fer, Commerce d'expcfttation et
d'importation, essor de la Fabrique par suite, Bourse, consommations, Salaires, c'est là que tout vient aboutir, et c'est là-dessus que tout se jègle. C'est ainsi qu'en France, quand la Banque hésite et s'arrête, tout s'arrête, tout se ressent, au loin comme auprès, de ses moindres mouvements. On dirait l'araignée au centre de sa toile ; elle ne peut bouger qu'à l'instant même ne s'ébranle ce léger tissu. C'est que les banques de circulation ne sont pas seulement de riches entrepôts de métaux précieux; comme elles possèdent la vertu rare de pouvoir suppléer à l'aide du papier la Monnaie dans une certaine mesure, la puissance de cet appareil est telle, que, dans le champ du Crédit comme dans celui des affaires, tout converge bientôt de ce côté. Que l'on décrète ici le Monopole, et l'on crée, du même coup, pour les gouvernants comme pour le public, un souverain arbitre, auquel rien ne résiste.
Lorsqu'en Amérique le président Jackson, usant d'une violence peut-être intempestive, forçait la Banque de New- York à se ranger sous la commune loi, ce qui amena sa prompte liquidation, il montrait par ce seul fait le danger qu'il y a à mettre dans la main iie quelques particuliers exclusivement des engins qui, par leur constante aciion sur le Crédit, dominent tout le reste.
Les pouvoirs qui ne conviennent pas de cela sont dupes ou complices.
Dans une discussion parlementaire qui a eu chez nous beaucoup de retentissement, un ancien gouverneur de la Banque voyait dans cette toute-puissante institution ce qu'en un langage aussi expressif que pittoresque il appellera a la vigie des affaires. » La Banque de France est mieux que cela, aujourd'hui surtout, puisque c'est sur elle que se règlent certains grands marchés, entre lesquels on peut dire qu'il p' existe ni mers ni frontières. Déjà, en 184,4, un de ses censeurs était amené à reconnaître que le taux de l'escompte est là a un régulateur fort important pour toute la France. » D'où les plus grands avantages commerciaux, ajoutait-il.
pour pea que cet établissement hors ligne donne Texemple de la modération à Fendroit du taux de l'intérêt (1).
S'il en était ainsi, alors que par la pluralité des banques le pays échappait, dans une certaine mesure, à Faction d'un monopole qui avait pour siège et pour levier une grande capitale, combien cela est devenu plus vrai le jour où la fusion des banques aura pour premier effet à' unifier le taux de l'escompte I Tant que les banques de Lyon et de Nantes ne relevèrent que d'elles-mêmes, on put voir les conditions de crédit local se maintenir par le fait de l'Emission au-dessous du taux invariablement fixé par la Banque de France. Mais le jour où ces mêmes comptoirs ne sont plus que les agences d'une direction centrale, tout change , tout s'aggrave. Le loyer des capitaux devient uniforme , quel que soit le rapport de l'offre à la demande; il ressort à un taux plus élevé que Paris impose, dans sa fébrile activité, au pays tout entier, sans égard aux faits qui modifient, selon la distance, l'état des divers marchés. De là une double et grave atteinte (2).
Ce nivellement du taux de l'intérêt par en haut n'eut pas, en effet, pour seule conséquence d'empirer l'état du Commerce là où sa condition était des plus satisfaisantes. Comme dans un pays soumis aux mêmes lois, acquittant les mêmes tributs, obéissant, sur un signe, à la même direction centrale, tout se meut fatalement autour d'un point fixe, les monopoles trouvent dans ce point fixe le levier qui leur sert à étendre leur action à mesure que grandit leur puissance.
(1) Depuis trente ans et plus, écrivait en 1839 M. Gautier dans V Encyclopédie au droit, rencaisse de la Banque a été, à de rares exceptions près, U dépôt le plus considérable d'espèces qui existe en Europe.
(9) Ce vice a déjà frappé en plus d'un lieu le commerce qui a le sens exact des situations. C'est ainsi que VÀvenir commercial, dirigé avec tant de sûreté par M. Bénard, reproduit une lettre du président du tribunal de commerce de Fécamp, M. B. AlUx, qui déclare que la Banque « va se trouver appelée, par la seule force des -choses, à réglementer Tintérèt en France. » C'est déjà fait ; nous avons seulement peine à comprendre que i' honorable signataire de cette lettre TeuiUe aggraver cet état de dioses en augmentant encore le capital de la Banque.
Le mal, dans ce système, ne vient pas se mesurer aux vingt ou trente départements que le Monopole occupe par autant d'agences ou succursales ; il se généralise, gagne de proche en proche, et finalement il devra se mesurer au trouble apporté dans des conditions de progrès et de bien-être partout en germe.
Voilà comment, un jour, le monopole de l'an XI, qui se substituera plus tard à la pluralité des banques pour n'occuper que quelques points, élevait partout, en vertu de son action régulatrice, le niveau de Tintérêt. S'il y a là encore aujourd'hui, après plus de quinze ans de ce régime, un bon tiers du territoire mis tout entier au ban de l'émission, l'on peut dire que ces trente -sept départements n'en subissent pas moins le contre-coup des exagérations auxquelles se livre le Conseil de régence sous Faction de circonstances locales qui n'intéressent et n'atteignent trop souvent que Paris. — Si, du moins, l'excellence de la méthode venait atténuer, dans une certaine mesure, le mal qui résulte de cette malencontreuse étreinte 1 Mais l'aveuglement rend plus pernicieux encore le fatal ascendant de ce pouvoir privé partout également de racines.
La Banque ayant pour principe de ne servir aucun intérêt à ceux qui seraient tentés de lui confier le fruit de leurs épargnes, — jusque-là qu'elle exige de tout déposant une rémunération ou droit de garde, — il va de soi alors surtout que le loyer des capitaux tend à s'élever, qu'elle ne saurait avoir la préférence sur ceux qui obéissent au système contraire. Toute richesse est généralement en quête d'un revenu , à défaut de profit plus grand. L'épargne se rend donc, par une pente générale autant qu'inévitable, partout ailleurs qu'à la Banque. Le Comptoir d'escompte, le Crédit industriel et commercial, le Crédit foncier de France, la Caisse de dépôts et de comptes courants, la Société générale récemment constituée pour l'encouragement du Commerce et de l'Industrie, le Crédit mobilier lui-même, sans parler
des grandes existences de Haute banque, attireront à eux, par un général empressement, la plus grande partie du capital disponible. D'où, pour la Banque, des résidus d'autant plus insignifiants qu'ils viennent en seconde main dans un pays où l'or et l'argent monnayés abondent et constituent par cela même la principale épargne.
Dans ce système, non-seulement l'encaisse de la Banque sera peu ou point approvisionné du nécessaire, mais il descend fatalement alors que les circonstances deviennent difficiles au plus bas étiage. De là, d'inévitables et fréquentes hausses dans le taux de l'escompte, chose qui n'aurait pas lieu pour peu que cette grande institution fût entrée, en donnant un bon exemple, dans la voie de la rémunération des capitaux jaloux de fructifier. Voici, en effet, ce qui se passe :
Nous vivons à une époque qui se distingue par une compétition ardente, universelle à l'endroit de l'épargne. Aussi mal engagée, à certains égards, témoin la dépression surveune dans le niveau d'une foule d'emplois mobiliers et immobiliers, qu'elle est vivement alléchée par les profits qu'on fait miroiter devant elle, l'épargne, dans ce double courant, montre des exigences qui n'ont rien d'ordinaire. Ainsi s'expliquent ces hausses d'intérêt qui, pour être anormales, n'en sont pas moins de celles qui s'imposent. Celui, par exemple, qui est entré dans le 3 0/ lorsque ce fonds effleurait le cours de 71 fr., de même que cet autre qui a fait bâtir, dans l'espoir d'être largement rémunéré de cette grosse immobilisation de capitaux par le chiffre de ses loyers; ces deux capitalistes voyant partout les prix baisser, ne sont pas plus disposés à rentrer dans leur argent avec une grande perte réalisée, qui varie de 9 à 40 0/0, que le voisin n'est d'humeur à s'abstenir d'un placement où le profit espéré mesure de 10 à 20 0/0 Sollicité, primé à divers points de vue, le numéraire voit dès lors démesurément croître le prix de ses services à une époque où les emplois immobiliers
à Paris, se poursuivent en outre, sur une grande échelle. Ce qui contribue à la modération du taux de Tintérêt, c'est moins, en effet, l'abondance que l'extrême mobilité de l'épargne, qui obéit à de faciles et incessantes transformations, bien plus qu'elle ne se renouvelle. On assiste par suite à cette phase particulièrement critique des affaires que, d'une part, le capital mal engagé refuse de se dégager atout prix, — d'où l'épargne empêchée, ici et là, Dieu sait pour combien de temps ; et que ce qui reste libre, journellement activé par l'appât des profits avec art exagérés se réduit à des existences de tout point insuffisantes.
Si l'on veut remarquer, en outre, que les prix de plus en plus élevés se traduisent en cherté presque générale, de façon à réduire la marge du capital disponible, on se fera aisément l'idée du nombre et de la nature des compétitions auxquelles est en butte le peu qui s'offre. Que penser, en pareil cas, d'un grand établissement de crédit qui, placé dans ce double courant, refuse de rien faire pour fixer près de lui l'épargne si généralement, si vivement sollicitée par ailleurs? — Comment! c'est lorsque le poisson de l'étang oii chacun pêche en amorçant du mieux qu'il peut sa ligne est à ce point devenu rare, que ce pêcheur qui s'appelle la Banque se croirait dispensé de garnir son hameçon du moindre petit ver en guise d'appât 1... Cela est, en vérité, trop drôle.
J'admire surtout ce professeur d'outre-Manche qui, dans un tel moment, ne voit rien de mieux que l'usage du fameux spécifique dû, en 1844, au génie de Robert Peel, heureux expédient dont le Royaume-Uni s'est particulièrement bien trouvé en temps normal, je veux dire alors que la maladie avait disparu 1 L'éminent professeur de Cambridge eût bien mieux fait, au lieu de chercher à donner ainsi le change au commerce britannique, de voir jusqu'à quel point, dans ce système de l'émission en banque, démantelée faute d'une richesse qui est partout ailleurs largement rémunérée, les banques d'Angleterre et de France n'étaient pas manifeste-
ment complices des hausses désordonnées de Fescomple dont elles donnent ensemble le signal.
Dans cette poursuite effrénée de l'épargne, non-seulement la Banque ne voit pas les capitaux en quête de profits aller à elle, mais ils s'éloigneront de plus en plus de cette station ingrate qu'on appelle le Compte courant sans intérêt. C'est ainsi que les crises s'annoncent invariablement par celte double caractéristique : l'abaissement de niveau des encaisses, et les retraits nombreux, persistants, qui font que le chapitre des comptes courants particuliers se déprime (1). Les ressources tendent donc à s'épuiser fort vite, et cela d'autant plus promptement que la Banque, il ne faut pas l'oublier, est le plus riche dépôt d'espèces en évidence qui soit au monde. C'est à cette heure qu'intervient, pour conjurer ce double mal, la hausse de l'escompte. Vain palliatif; outre que le commerçant qui tient à maintenir intact et hors d'atteinte son crédit sur place saura ici subir les plus dures lois plutôt que de faillir à ses engagements, les détenteurs de capitaux suivent la Banque sur ce terrain, dussent-ils porter à 5 ou 5 1/2 le taux de l'intérêt servi aux dépôts qui s'en viennent à eux de préférence ; quitte à faire de plus dures conditions à l'emprunteur. N'est-ce pas ainsi que se comportent à l'occasion la Société générale pour favoriser le Commerce et l'Industrie , ainsi que celle des Dépôts et des Comptes courants, dont la fondation est
(1) Voici qui atteste, en i86i el 1863, celte parfaite concordance, suivant qu'il m'est arrivé d'en faire la remarque dans le Journal des Economistes, au mois de mara dernier, à propos du rapport sur la Banque de France durant l'exercice nouvellement clos.
Les cliiffres ci-après expriment des millions :
4961 ises
Comptes courants. — Maximum au 10 janv. 206 Au 6 mai 186 l/a » Minimum au 10 sept. 131 Au 27 ocl. 117
Encaisse. Maximum au 6 juin 431 Au 3 juin 406
» Minimum au 14 nov. 285 Au 17 nov. 196
Ce parallélisme, disions-nous alors, n'a rien que de rationnel. C'est même un fait d'une haute portée et qui montre combien le commerce proprement dit a peu de part à l'épuisement de la réserve métallique.
toute récente (1) ? La Banque de France ne fit donc que stimuler la rémunération déjà fort large du capital disponible, en même temps qu'elle provoquait de grandes compagnies à faire payer plus cher leurs services comme intermédiaires du capitaliste et de l'emprunteur. Quant au commerce, c'est-à-dire quant aux consommateurs qui voient par là tout renchérir, ils feront comme toujours les frais de la campagne.
Telle est, aux heures particulièrement critiques, lacllon régulatrice et saine du Monopole. Placé à une trop grande •distance du marché des capitaux, il n'a aucune prise sur eux par cela même, et tout part en haut comme en bas de cette abdication volontaire. Le chiffre splendide de certains dividendes fait clairement voir, d'ailleurs, que le tarif répond mal à ce que sont ici les mercuriales. Si la Banque, avec les moyens dont elle dispose sans vouloir en user, débitait le loyer du numéraire à ce prix normal qui mesure l'échelle générale des profits, on ne la verrait pas, avec quelques compagnies placées sur ce terrain, distribuer à ses actionnaires, en temps de crise, des bénéfices qui varient de 15 à 25 0/0, et qui monteront à Londres, dans maint joint-stock-bank, à 73 0/0.
Les profits excessifs se lient presque toujours à quelque grand abus. Tel est l'effet fatal de tout riche monopole dénué
(1) En septembre dernier, alors que la Banque venait de porter de 6 à 7 pour 100 lejtaux de son escompte, chacun a pu lire Tavis ci-après dans divers journaux: "
« Société anonyme de dépôts et de comptes courants, 3, rue de Ménars, capital, 60 millions.
» La Société vient d'élever de 4 à 5 pour 100 le taux de Tintérèt des fonds qui lui sont versés en compte de récépissé de dépôts remboursables à sept jours de vue. -- Les comptes de chèques sont productifs d'intérêt à 3 1/2, et les comptes courants à 4 pour 100. »
Cest le 13 octobre que la Banque portait de 7 à 8 pour 100 le taux de Tescomple; le lendemain, la Société générale donne, d'autre part, ainsi la réplique :
« Par décision prise en date du 14 octobre, le conseil d'administration de la SOCIÉTÉ GÉNÉRALB aporté l» l'intérêt des comptes courants avec chèques à 4 pour 100 l'an ; 2o l'intérêt des dépôts sur reçus à 5 1/2 pour iCO. »
Au début de ses opérations, cette même société offrait de servir pour l'intérêt des comptes courants avec c/ié<7ue5 2 1/2 pour 100 par an seulement, et 41/2 pour 100 pour les sommes remises h titre de dépôts sur reçus.
Voilà comment laBanque et les joint-stock- banks français, travaillent de concert à l'abaissement du taux de l'escompte.
de raison comme d'excuse. Il doit faire d'autant plus de mal qu'il reste, faut-il dire, désarmé, et ne garde pour lui que les périls de l'Emission. Aussi est-ce à sa propre faiblesse qu'il mesure son onéreux service. L'intérêt en banque est l'indispensable corollaire, la force en même temps que le frein de l'Emission, qui sent ainsi jusqu'où elle peut et doit aller. En dehors de cela , il n'est que folles initiatives^ approvisionnement médiocre, escompte restreint et hors de prix, par suite, arbitraire, — conversion, enfin, tenue incessamment en échec parles trafiquants de numéraire, ces véritables dominateurs de la Banque, puisqu'ils sont les maîtres du marché de l'argent. La force, qu'on renonce à utiliser, on la donne forcément, par cela même, à quiconque en connaît le prix. Il faut qu'elle réside ici ou là. Les banques d'Ecosse n'ont jamais séparé de TÉmission la juste rémunération de la publique épargne. Aussi peut-on dire d'elles qu'elles exercent sur le loyer des capitaux une action régulatrice en même temps qu'elle est modératrice. Il est dans les lois de l'épargne d'obéir à un va-et-vient constant; elle entre, elle sort, elle s'engage pour se dégager l'instant d'après d'un emploi plus ou moins bon, et le papier n'est qu'un appoint sans cesse mesuré sur la puissance, sur la lenteur de ce mécanisme. Il faut donc qye ces choses se touchent si l'on veut qu'elles concordent.
Dans le système des banques de Londres, de Paris, la théorie qui consiste à isoler de l'émission les dépôts productifs d'intérêt est une fausse théorie ; c'est la réglementation du taux de l'escompté par des gens qui ont soin de se tenir loin du marché des capitaux et qui refusent de soumissionner à bas prix quand ils le pourraient mieux que personne. Ces bévues sont de celles qui n'auraient pas besoin d'être discutées si elles n'avaient pas le privilège de tenir en échec pendant soixante ans le monde des affaires, fatalement aux prises avec quelques hommes habiles et fortement reliés ensemble.
Il est aisé de montrer, en outre, combien ce métronome qui s'appelle le Monopole de rémission agit souvent à la façon d'un puissant constricteur.
La Banque de France, qui se regarde très sérieusement comme un entrepôt arrivé chez nous à l'extrême limite des entassements de richesse métallique, — 240 à ^50 millions en ce moment même, là où l'on évalue de 4 à 5 milliards le stock monétaire, — la Banque, donc, ayant appris par une longue expérience que « chaque année, dans le cours de l'été et de l'automne, 50 à 60 millions sortent de ses serres, » (v. le Rapport de M. d' Argout sur l'exercice 1846) ne semble alors possédée que d'une seule pensée. C'est ainsi qu'on la voit mesurant ses services à Tétat, d'un côté, de sa réserve métallique; de l'autre, et surtout, au chiffre de ses comptes courants. De là des restrictions fatales dans Tachât de la marchandise qu'on appelle le papier de commerce. La hausse de l'escompte s'en viendra, au besoin, seconder ces vues. — Cette année, par exemple, si l'encaisse garde d'une semaine à l'autre le même niveau, les comptes courants éprouvent une dépression qui se traduit, en moins de deux mois, par 15 millions, soit finalement, le 30 septembre, une moyenne non plus de 140 millions, comme en juillet, mais de 125 millions. Il faut, en conséquence, que le portefeuille fléchisse et se déprime. On serre le frein de l'escompte, et de 652 millions, moyenne de juillet, il est ramené fin septembre à 612 millions, soit une différence en moins de 40 millions. Pour assurer le succès de cette contraction inattendue^ la Banque portait, dès le 9 septembre, le taux de ses escomptes de 6 à 7 0/0 (1).
Mais le Monopole n'est pas seul ici. Comme toujours , soit qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, son altitude tire à consé-
(I) Les mêmes faits se reproduisent invariablement chaque année. En 1863, comme aujourd'hui, on put voir les comptes courants fléeliir dès le 1er août ce qui conduisait la Banque à élever de 4 à8 pour 100 le taux de l'escompte dés le 8 octobre.
quence. Voilà, par exemple, des caisses d'escompte qui versent à la Banque incessamment le trop-plein de leur portefeuille. Ces caisses vont souffrir de cette marche à reculons ; c'est une cascade, et Tétat du portefeuille traduit bientôt là ce qui se passe ailleurs. Voici des chiffres qui le prouvent.
Le Comptoir d'escompte possède au 31 juillet près de 72 millions de matières escomptables, soit 71,934,907 fr. Ce chiffre décline par degrés ; il tombera le 30 septembre aux environs de 52 millions, soit une différence en moins de près de 20 millions.
Le Crédit industriel et commercial, qui vient ensuite, avait escompté à celte même date du 31 juillet pour près de 59 millions, soit 58,930,449 fr.; ce chiffre fléchit fin septembre à un peu moins de 51 millions, c'est une autre différence en moitis de près de 8 raillions.
La Société des Dépôts et Comptes courants, fondée récemment au capital de 60 millions, étalait le 31 juillet un portefeuille qui, de 23 1/2 millions descendra deux mois plus tard à 21 1/2 millions. — C'est ainsi que s'opère de proche en proche, à l'exemple de la Banque, une forte contraction dans Tachât des effets de comnierce. Le Monopole exécute-t-il un mouvement de recul qui se traduit par 40 millions en moins dans son portefeuille? les établissements qui marchent à la suite, et qu'on pourrait nommer, depuis le Comptoir jusqu'au moindre banquier escompteur, les détaillants du crédit, sont à leur tour forcés de se restreindre ; leurs opérations, à Tendroit du papier, se chiffrent dans cette même période par un déficit de 29 millions. Rien de plus clair, ce semble, et, pour tout esprit non prévenu, la main qui serre ou qui desserre partout en même temps l'écrou de l'escompte se laisse ici apercevoir. Il faut même renoncer à expliquer ces soudaines dépressions du portefeuille, suivant qu'on serait tenté de le faire en regardant à la surface, par un ralentissement d'affairés qui aurait eu pour résultat de raréfier la matière escomptable. Outre qiie cette époque, aux approches de
l'hiver, est celle des grands approvisionnemeats comme toute nouvelle entrée en campagne, la Banque est à ce point convaincue de l'impérieuse nécessité de ses services, qu'à la faveur d un redoublement de charge se traduisant par l'escompte à 8 0/0 en octobre, ellelaissait croîlre de nouveau son portefeuille. C'est ainsi que, du, 6 au 20 octobre, la masse des escomptes montera de 609 à 621 millions. Il est vrai que, du 29 septembre au 6 octobre, les comptes courants ont regagné par 7 millions une partie du terrain perdu!
C'est donc, contre toute raison, le Compte courant en banque non productif d'intérêts, — c'est-à-dire le plus misérable et le plus détestable engin — qui fait office de ma-nomètre. Les malheureux! s'il est un manomètre qui mérite ce nom, c'est la disponibilité plus ou moins avérée, accentuée de la publique épargne, et celle-ci ne va que là où elle trouve son compte, c'est-à-dire là où elle est convenablement rémunérée. Tant que cela ne sera pas de vous compris, professeurs titrés , financiers émérites de la Cité ou de la rue de la Vrillière, hommes d'Etat qui pensez tout savoir, tout pénétrer sans la moindre étude, parle seul effort de la volonté, vous devrez infliger au Commerce des tortures sans fin, outre que vous faites de l'Emission un danger, sinon même un fléau. Celle-ci, n'est, en effet, on ne saurait trop le redire, qu'une rallonge; si les espèces pouvaient aller, venir avec la mémo agilité que les bank-notes, s'assembler vivement au gré des affaires, la monnaie de banque n'aurait que peu ou point de raison d'être. Reportez-vous, de grâce, à l'origine : ce fut, dans l'idée de l'inventeur, un supplément énergique et actif des métaux monnayés, un concurrent qui s'installait côte à côte des espèces pour faire mieux qu elles et à meilleur marché, pareil office. Or, qui dit suppléant dit rôle secondaire ou pièce d'appoint. Plus les espèces sollicitées par un solide avantage répondent à l'appel des banques, moins il devient nécessaire d'augmenter leur dette par une large émission de papier, car les dépôts jaugent jusqu'à certain point
le disponible, ils fixent le rapport de TOffre à la Demande, rapport qui ne peut être notablement eicédé sans être faussé. Il n'y a d'ailleurs que l'intérêt servi en compte ou justement alloué aux dépôts qui soit là une suffisante et solide assurance, en même temps qu'il fait l'exact départ des profits. En dehors de cela, on est non-seulement dans le vide et le doute, c'està-dire dans l'arbitraire, mais le Compte courant sans intérêt, ce chétif suivant de la Réserve, est simplement un glaive suspendu sur la tête des banques à côté du glaive de l'Émission. C'est donc dans le système de l'épargne convenablement rémunérée que la Monnaie de papier doit prendre son point d'appui, l'une s'ajustant à l'autre. C'est sur ce terrain qu'il faut se placer si Ton ne veut faire courir au négoce d'incessants hasards en se réglant sur des données incomplètes, puisqu'on ignore, en pareil cas, quel est le niveau exact du fonds disponible.
On le voit, par la force des choses, le Monopole de l'émission joue non-seulement le rôle d'arbitre souverain , mais c'est le plus défectueux des métronomes. Les tarifs sont là de faux tarifs; la règle qui s'impose à tout un pays n'est que pur arbitraire; l'appareil, enfin, d'une force immense dessert bien plus qu'il ne sert tout ce qui s'y rattache, et qui s'ébranle ou s'arrête sur un signe de* ce faux régulateur. Tant qu'on n'a pas mis là-dessus la main, rien n'est fait, on est dans une impassf.