‹ Les circulations en banque: ou, L'impasse du monopole, émission et changeChapitre 22 sur 40 · ÉMISSION SOLIDARISEE. — L'ÉCOSSE ET LE SYSTÈME SUPFOLK · texte numérisé non relu

ÉMISSION SOLIDARISEE. — L'ÉCOSSE ET LE SYSTÈME SUPFOLK

ff La loi àe% intelUgences, c'est la dÎTcrsité. w iaioijlate.

L'Unité a ses avantages, mais elle a ses bornes. C'est à quoi ne songent pas quelques esprits, qui feraient volontiers coucher la France dans le même lit, pourvu que cela fût possible, et qui lui mettraient sur les épaules la même ca« saque. J'aime les grandes allées de Versailles et des Tuileries; mais, tout admirateur que je sois des jardins de Lenôtre, j'ai quelque peine à croire qu'on puisse traiter les mœurs, les facultés puissantes et variées d'un peuple comme une belle rangée d'arbres ou d'orangers, dont le feuillage, passé deux fois par an à la cisaille, figure assez bien des murs de verdure. Muraille pour muraille, je préfère le Louvre. C'est pour Versailles assurément et à l'adresse des idées tirées au cordeau comme une avenue, qu'on écrivit ceci en guise de poétique adage :

<c L'ennui naquit un jour de runiforinité. »

Est-on bien s&r d'ailleurs, à part le sentiment fade que fait naître un spectacle toujours le même, pense-t-on qu'en

faît d'organisme, la force, je veux dire le progrès, réside daDs rilDité ? Le coup d^œii que présente un régiment est certes un beau coup d'œil, comme régiment surtout, et cela est infiniment préférable & une troupe d'Arabes sales, dépenaillés, n'ayant ni ordre, ni enseignes, ni consigne, qui se ruent ici et là sans être jamais sûrs de rien et qui s'en vont, la plupart du temps, comme ils sont venus. Mais si Tordre, la tactique sont tout pour l'Armée qui, elle, répond à un effet de masse, les bataillons du Négoee et de l'Industrie n'emboîtent pas précisément le même pas. Là-bas, c'est de l'unité ; ici, c'est' de la variété grande que part et procède incessamment la force. Marseille n'est pas absolument Paris, et si Toulouse voulait se modeler sur le Liverpool français, la noble ville des Capitouls risquerait fort de perdre son temps et sa peine Pourquoi vouloir, par suite, que le Crédit batte partout monnaie à la même empreinte? Est-ce que ses conditions sont partout, est-ce qu'elles peuvent être exactement les mêmes? Qu'il ait partout, — dès qu'il a la prétention de s'égalera la Monnaie en vertu d'une formule supérieure, — qu'il ait la même consistance, je le veux ; mais est-il bien nécessaire qu'il soit assujetti aux mêmes procédés, qu'il ait même costume et soit étendu, avec le billet de la Banque de France, sur le même lit de Procuste?

Je n'en vois pas la nécessité. Il y a mieux : j'y vois le très grave inconvénient de C immobilité substituée à cette loi du progrès qui procède bien moins d'un mouvement de masse que de l'effet individuel. Penses-tu, ami lecteur, que si tous les métiers à bras eussent été porteurs d'un numéro d'ordre, enrégimentés, formés sur le même modèle avec défense de faire mieux ou autrement, cette collection d'appareils se fût aisément rendue à l'idée du métier Jacquart ? Il me semble voir le métier-type, sorte de Banque de France ayant ici la haute main ; le moyen d'envisager sans pâlir cette révolution dans l'art du tissage de la soie I Mais le simple individu, le pauvre et noble ouvrier à qui l'on va de-

voif m àê ces perfeotiontiementi qtie te miâistfe jugeait Im^ possiblëdi Jâcquflrt n'a point pâli, lui^ eti (éce de son idée. S^ayançant, comme un autre Christophe Colomb, rerscenou* teau monde de Fart industriel, cet homme tout seul a ptl doter la France d'une de ces inventions qui feront place nette là où s'étalaient des centaines de métiers défectuetix.

Le Progrès, c'est l'individu; c'est l'effort multiple autant que diversifié qui agit sur la masse, dont il a en quelque sorte brisé le cadre. Si l'on veut avancer, il faut se placer, non sur le terrain de l'unité mais sur celui au contraire de la ta- HIÉTÉ laquelle substitue un jour, avec la vapeur, les roues à aubes à la rame, et l'hélice puissante à ces roues latérales, dont le moindre inconvénient sera de ralentir la marche du navire par l'extrême mobilité de Taxe.

Au nom du Progrès, je repousse donc, partout ailleurs qu'an régiment, les mêmes procédés, la même consigne, la même armure, la même tunique. Avec cet excellent esprit qui se montre chez M. Laboulaye, et qui devise à ses heures de l'avenir du jP«r/2 libéral, je sens qu'à l'endroit du Crédit, de même qu'ailleurs, « la loi des intelligences, c'est la diversité. » Là est seulementl'évolution aussi vive et prompte qu'elle opère lentement au sein de la collectivité soumise aux mêmes lois. Les monopoles à règlements concentrés et uniformes ne sont d'ailleurs point faits à l'image de la Société, laquelle, en son unité, n'est, « comme celle de la nature, qu'un harmonieux ensemble de variétés infinies (1). î> Non-seulement cela va à montrer que les hommes, au lieu d'être jetés dans le même moule, ont besoin d'instruments appropriés à leur génie et faits à leur main, mais c'est ainsi que des tendances individuelles et diverses, résulte le plus salutaire des concours, et par suite le triomphe des meilleures choses.

Rien n'est donc moins dans l'aire du Progrès, qu'il s'agisse

(i) M. LatKralaye, lirre cité plas haut.

^ 176 — de Crédit ou de Marchandise, que runiformité, coudition de tout monopole. Cette uniformité est un cadre ; et toutes les fois que, sans danger pour la chose publique, on peut rompre le cadre, on retombe, par cela même, sous Faction de ces lois générales en dehors desquelles c'est Timmobilité et non la force. Lorsqu'il arrive àRossi de déclarer dogmatiquement que « la libre concurrence en matière de banque n'est pas le perfectionnement, la maturité du Crédit ; qu'elle en est C enfance ou, si Ton veut, la rf^cr^/^iïwrf^;» j'en demande pardon à ce maître éminent, mais, outre qu'il va indifféremment du premier âge à la vieillesse, comme si, dans ces phases si opposées, la vie était semblable à elle-même, il me semble qu'il s'inscrit en faux contre la loi de l'humanité, le Progrès, dont il dédaigne et conflsque la condition première. En banque comme ailleurs, la Concurrence ménage une série d'épreuves, de succès qui épuise, sans qu'on s'en doute, la marge des améliorations possibles. Il eût d'ailleurs suffi de jeter ici un regard sur ce qui se passait dans divers pays, pourne pas tomber dans des excentricités qui causent quelque peine venant de si haut et font du tort à certains noms.

LES BANQUES D ECOSSE ET LES ANCIENNES BANQUES DEPARTEMENTALES DE FRANCE.

Est-il permis, en effet, d'ignorer que ces banques d'Emission voulant éviter le discrédit qu'eût pu faire planer sur leur papier remboursable à vue et au porteur la mauvaise gestion ici ou là de l'Escompte, entraient, par un mutuel contrôle, dans la voie de la solidarité? Quoi de plus logique? où le public vous confond à un moment donné et vous fait solidaires, au moindre choc, ce qui reste de mieux à faire, c'est de se placer, par le crédit mutuel, dans uneniutuelle dépen-

dance. — Ce fut ainsi la plus complète liberté d'allures, Témulation s'alliant à la plus parfaite sécurité. M. Wolowski sait cela comme nous ; il a même pu voir qu'à l'honneur de ce système, aussi intelligent que ferme, le chancelier actuel de l'échiquier, M. Gladstone, a proposé do restituer aux banques d'Ecosse le chiffre total d'émission porté par le statut de . 1845, et que la réduction du nombre de ces banques avait sensiblement restreint. C'est l'observation que M. Michel Chevalier a faite à son honorable collègue, au sein de l'Institut, comme pour conclure îu rebours de l'expansion du Monopole, c'est-à-dire à^C Unité dans la Grande-Bretagne. Mais M. Wolowski , persuadé, comme l'immortel chevalier de la Manche, qu'il a fait un grand carnage deTennemi parce qu'il a crevé dans l'obscurité quelques outres pleines de vin, appelle Sancho pour le rendre témoin de sa victoire. C'est ainsi qu'on le voit, de plus fort, brandir l'épée du Monopole, qu'il persiste à nous montrer, en 1864, reprenant le terrain concédé à la liberté, en 1845, quand c'est juste tout le contraire qui s'étale en plein soleil. science 1 histoire I respect de tout ce qui sait lire et qui désire apprendre tous les jours davantage. Public, mon ami, que te semble avec Sancho, de ce vin répandu au lieu de sang par la chevalerie errante du sophisme ?

On sait comment, tous les huit jours, et jusqu'à deux fois par semaine, fonctionne enÉcosse le contrôle qu'exercent respectivement entre elles les banques à l'endroit de l'Émission. Chacune reprend son papier, et l'on règle au comptant, soit par voie de checks, soit par des tirages de tout repos les divers soldes. Après quoi, tous étant suffisammentédifiés à l'endroit de la solvabilité respective, on recommence. Le crédit qu'on s'est ainsi mutuellement reconnu est comme le point de départ du crédit que fera ici à tous et à chacun la publique épargne. De là une solidarisation, en banque, je devrais dire une solidité qui présente tous les avantages de l'Unité, sans impliquer, comme celle-ci, la forme définitive et station-

nair^. Ces ckoses ^nt connues ; mais on trouve infiniment plus commode d'en nier la portée et le mérite que d'en faire bénéficier le public là où cela est possible.

Ce que Ton sait moins, c'est qu'il n'a pas tenu chez nous aux banques départementales d'entrer un jour d'elles-mêmes dans ces voies merveilleuses du libre et mutuel contrôle aboutissant à un papier fiduciaire partout égal à lui-même quoique émanant de diverses sources. Mais on avait compté sansler^^o de l'Etat, guidé, inspiré par ceux qui comparaient, comme H. Emile Yincens, à quelque incendie la propagation du mécanisme des banques. Ce directeur du commerce intérieur, bornant systématiquement l'Émission à cinq ou six villes, regardait comme un immense danger de faire, par l'échange constant du Papier, ce que les banques d'Ecosse pratiquaient avec tant de succès de temps immémorial. C'est ainsi que la Banque de Dy on demandait par son projet de statuts, art. 17, qu'il lui fût permis de recevoir, outre les billets de la Banque de France, ceux des autres établissements placés ou non à sa portée. Le Conseil d'Etat, refusant d'aller siloin, borne la faveur insigne réclamée à un échange de Papier avec Lyon et Paris. La raison qu'on en donnait fera sourire, envoyant ce qui a lieu en Ecosse dans le môme temps : « On a mis en avant, remarque à cette occasion H. d'Esterno, le danger de créer entre les banques une espèce de solidarité. »

Les malheureuxl ce qui fait la force, le salut de l'Émission multiforme est précisément ce dont on s'épouvante I Gomme si le monnayage en banque n'impliquait point pardessus tout le lien intime, la mutualité et ce contrôle d'autant plus salutaire et efficace qu'il est incessant et que nul n'y ^happe 1 Les banques doivent fonctionner isolément^ s'écriera du haut de son trépied officiel cet excellent M. Emile Yincens, conduit en grand pompe dans le cénacle de la scienoe moderne pajr M. Woloswki^ à peu près comme on ti-*

rerait uoe momie bien desséchée de son étui pour serrir de parfait modèle à l'art sculptural de nos jours. — Isolément ! On se croirait au milieu d'un orchestre où chacun bat la mesure pour son compte et part d'une tonique différente, pensant faire ainsi de meilleure musique.

Mais, pauvreshabitués des Quinze-Vingts, le Crédit, c'est un immense orchestre, aux instruments nombreux et divers, oîi ne se doit faire, pour ne point blesser le sens, que de la mu* sique d'ensemble. Le thème est partout le même ; seulement il est rendu par des centaines de voix qui, pour être différentes, n'en sont pas moins d'accord, et qui détonnent si elles se tiennent à une trop grande distance l'une de l'autre. Supprimez l'un de ces instruments, ou mieux, faites qu'ils cessent de se répondre, -^ Billet, Lettre de change, Monnaie de banque égale à elle-même, Check, Compte courant pro* ductif d'intérêt, et vous risquez d'être incomplet lorsque vous n'êtes pas d'une parfaite discordance. — Que les administrateurs comme on les façonnait, ou mieux comme on les équarrissait il y a quarante ans, n'aient pas compris cela, nul n'en saurait être étonné. L'homme entrait dans un bureau comme la fonte daos le moule, et c'est à peine si, au sortir de là, onrecoimaissait l'individu. Mais qu'au temps du libre trafic (free trade) qui ne verra nulle part de frontières et met tout de niveau, toute richesse à pied-d' œuvre ; qu'avec ces chemins de fer qui suppriment partout la distance, élargissent la zone des anciens marchés de plus en plus en contact, alors que les nations vivent plus que jamais d'emprunts mutuels, de façon à mieux faire, conçoit-on que l'Émission soit réduite, comme en 1837, à demander a qu'on admettais perfectionnements dont l'expérience a démontré la nécessité; qu'on ne restreigne pas les Ubertés dont elle a précédemment joui; qu'on ne lui inflige pas, en^, la réclusion solitaire^ le régime cellulaire adopté dans les pénitenciers (1) ?••• »

(1) H. d'Estfflrno, 1887. X>e« mmqu^ départementaUt. — Le jour oA cet écrit, dans lequel brillent, avec un esprit si fin et si droit, des ynes fort neuves pour

— iSO —

Ce langage est celui que faisaient entendre inutilement il y a bientôt trente ans, les banques départementales, s'avançant d'elles-mêmes par une sorte d'instinct, d'accord intime, sur le terrain de la Solidarisation monétaire si habilement conquis par le crédit écossais. L'esprit humain est partout le même : il n'a pas deux logiques, c'est-à-dire qu'il ne sent pas différemment ; mais il est plus ou moins laissé libre. Par la pression d'en haut, plus ou moins grande ici et là, s 'expliquent les écarts, les dissonances qu'on remarque. Le gouvemementalisme a fait de grandes choses, en France particulièrement ; mais il en a empêché d'infiniment précieuses pour l'époque.

Dans la Grande-Bretagne, les banques provinciales — Country banks — purent, jusqu'en 1826, s'établir sur le terrain du Change. On les vit ainsi tirer et remettre sur Londres {Banks ofremittancé) y suivant que le rapporte Gilbart, ancien administrateur de la Banque de Westminster. Elles payaient, en outre, un intérêt sur les sommes ou dépôts qu'on leur confiait, et sous ce rapport « elles se montraient vraiment supérieures à la Banque centrale, » en ce sens qu'elles recueillaient beaucoup mieux qu'elle, en vue de l'escompte, les épargnes du pays. Mais tout ceci ne faisait pas le compte du Monopole. Aussi viendra-t-il un moment où l'on retirera aux banques nouvelles, dans une certaine mesure, les opérations de Change. Il leur est, en conséquence, interdit de faire payer à Londres les billets émis par elles. Cela se passait en 1826, et ces restrictions au regard du Change ne sont rapportées que lorsque, à quelques années de là, on en reconnaît l'effet déplorable. De même en France, c'est la bureaucratie inspifée, dominée faut-il dire, par les exigences du Monopole, qui non-seulement s'opposa à la multiplication des banques départementales, mais qui jeta

époqne, a frappé mon attention j'ai conçu poar Tautenr la plus Tire- estime.

1 m'est arrivé bien souvent de fortifier, de son témoignage, mon sentiment sur les Banques de circulation. Je saisis cette occasion de le déclarer, pensant que la Justice est le premier devoir de récrivain.

Tinterdit sur la circulation des billets d'une banque à l'autre, ce qui aurait restreint la marge du Change de place à Tintérieur. C'est le Monopole qui, les fiaisant mettre en cellule, s'opposera à Tagglomération des petites villes et à tout rapport intime, constant;— c'est lui que les banques départementales signalent sous couleur d'association puissante « dont rhostilité est poussée jusqu'à l'injustice ; qu'on abatte enfin, disent-elles d'une voix unanime, les barrières qui protègent V intérêt illégal^ et qu'on cesse d'élever par des moyens factices le taux de l'argent dans le Commerce ; qu'on permette d'attaquer, par la voie la plus constitutionnelle et la plus pacifique, — celle de la Concurrence^ — les usuriers patentés ou non qui dévorent la France (1). »

Voilà les griefs qui résonnaient partout; à Bordeaux, en 1847, à propos du renouvellement, du privilège de la compagnie qui maintenait invariablement l'escompte à 5 0/ ; à Dijon, où la Décentralisation essaye en vain de faire triompher le principe de l'égalité commerciale. Ce système de restrictions aussi inintelligentes qu'arbitraires, qu'a-t-il produit, sinon des embarras plus grands à mesure que le champ de l'Industrie prenait une véritable ampleur? Le Monopole, cet unique convive à l'intention duquel se dressait une table d'une grande étendue, a compris trop tard ce qui lui manquait dans ce cruel isolement, et voici ce qu'il a imaginé pour n'en point trop souffrir dorénavant.

(i) M. d'Esterno, ouvrage cité

OU l'on voit l'oeuf de la fusion des banques couvé

PAR LE monopole

« la feût eui prodeek. »

La Banque de France avait fait partout la solitude ; de là d'inévitables défaillances en temps de crises qui aboutiront un jour au Cours forcé. N'est-ce pas ce qui devait arriver, à un moment donné, puisqu'on avait eu soin de faire décréter, faute d'un lien puissant, rin^o/îrfflmV^. de la Monnaie fiduciaire? ce Si vous ne voulez pas écouter la raison, dit

quelque part Franklin, soyez sûr qu'elle se fera écouter. » Voilà donc que le Papier des banques, partout repoussé, partout également suspect etremontant à sa source, — puisqu'on dehors du département ce papier c'est Y inconnu, — voilà qu'on sera tenu de finir par où il aurait fallu commencer : la monnaie de banque égale à elle-même, c'est-à-dire solidarisée. Qu'attendre, sans cela, du cours forcé, ailleurs qu'à Paris?... Où était l'impasse, il fallut, coûte que coûte, trouver une issue.

La fusion des^ banques sera cette issue.

« Vunité de la banque, remarque M. Wolowski à propos de la fusion décrétée quelques jours plus tard, devenait la conséquence inévitable du Cours forcé (dites donc le complément 1) ; mais on ne saurait trop le redire, celui-ci a été simplement Voccasion d'une attribution de privilège général, il n'en a pas été le principe. »

Que ce mot Voccasion fait bien, ami lecteur, et comme il est ici à sa place!...

Je trouve, dans ce même livre, où l'auteur a travaillé plus qu'on ne croit au triomphe de la thèse opposée,

je trouve ceci formulé en plein parlement par Thonorable M. d'Eichtal, le 22 février 1848; — la date est précieuse à recueillir. On discutait le renouvellement du privilège de la Banque de Bordeaux, et, suivant que le rappelle Tauteur de la Question des Banques, Ton agitait, dès cette époque, la thèse de TÉmission unique. M. d'Eichtal, Régent de la Banque, — remarquez encore ceci, — prononce un fort beau discours dans le sens du Monopole unique; ce discours débutera ainsi :

« Je ne viens pas, ici, faire de théorie, comme M. le rapporteur l'a reproché aux orateurs qui l'ont précédé ; mais je demanderai à la Chambre si on peut dire que, si on arrive à démontrer que les banques départementales n'ont pas pour le pays les mêmes avantages qu*une banque unique^ il nous soit interdit de traiter ici, dès aujourd'hui, la question du remplacement des banques départementales par les comptoirs de la Banque de France. Il ne s'agit pas non plus de dépouiller les banques départementales des avantages qu'elles se sont assurés ; ces avantages sont représentés par le prix de leurs actions, que M. le rapporteur disait avec raison être très élevé, et je ne nie pas que, dans certains cas, le prix même de ces actions ne soit en proportion avec les services rendus. Le gouvernement est depuis loxgtemps saisi par la Banque de France d'une proposition qui se borne à ceci:

LA BANQUE DE FRANCE RACHÈTERA LES ACTIONS DES BAN- QUES DÉPARTEMENTALES, ELLE SE SUBSTITUERA A ELLES.

Il n'y a donc pas spoliation : au contraire, la propriété est maintenue tout entière. » '

M. d'Eichtal ajoute à l'appui de cette thèse : « Il semble qu'il y ait en France deux êtres distincts et séparés : Parîs^ qui fait ses affaires spéciales, et les départements qui font les leurs. On nous dit toujours que si la Banque avait des comptoirs partout, elle sacrifierait les départemenis à Paris. Rien de plus loin de la vérité ; il n'y a

qiCun corps f qu'un seul avec ses membres, Paris et les autres villes. »

Comme il a raison et comme il est ici un historien fidèle, Fauteur de la Question des banques, alors qu'il voit dans le Cours forcé décrété en 1848 Y occasion fournie au Monopole de réaliser, par la fusion des banques, (( cette inévitable conséquence, » le rêve ici caressé depuis longtemps! Comment ne pas saisir Tinvisible trame? La foudre vientelle à éclater, les plus gros arbres sont-ils courbés par Forage qui fond tout à coup sous forme de révolution sur un pays? Le Monopole, depuis longtemps aux aguets, le Monopole qui ne songe qu'à se substituer aux banques départementales, suivant le langage de M. d'Eichtal, — le Monopole qui, par Forgane de M. Benoist d'Azy, déclarait, dès 18i7, « la nécessité où Fon était de modifier Forganisation des banques locales ou de préparer leur incorporation à la Banque de France^ » cette dernière solution étant jugée, par Fhonorable rapporteur de la loi sur la coupure de 250 fr., de beaucoup la meilleure, — le Monopole n'aura, on le. comprend, qu'à profiter de la tourmente pour atteindre d'ùnbond le but auquel il vise.

La fusion des banques nous apparaît donc, moins comme une solution logique empruntée aux circonstances, que comme un de ces fruits patiemment attendus sinon même poussés à leur maturité dans l'étuve de la Haute Banque.

L'on ne saurait blâmer une grande compagnie, suivant qu'il m'est arrivé un jour d'en faire la remarque, de la persistance et de Fhabileté ici déployées. La Banque fut dans son rôle. Mais si le Conseil de régence a su ce qu'il faisait lorsqu'à la faveur de certains embarras il recueillait en 1848, par l'absorption des banques, le prix d'une savante manœuvre ; si, comme le fait voir avec tant de clarté, pièces en main, notre excellent collègue, M. Wolowski, le Cours forcé ne fut, en réalité, que V occasion de cette conquête dès longtemps rêvée, on s'explique les difficultés qu'opposa

incessammeot la Banque de France au rayonnement de ce puissant appareil. De là T impossibilité de voir s'établir entre les banques de département, par l'échange du Papier, les utiles et fortes relations qui ont fait la fortune des banques d'Ecosse en même temps que Tavantage de ce pays industrieux. Ne pouvant ni le déraciner, ni le transplanter, « on tenait Tarbre nain, » suivant Fheureuse expression de Dupont de Nemours. Le Monopole sentait fort bien qu'il est plus facile d'avoir raison, le moment venu, d'un pygmée que d'un homme fortement constitué.

Voilà comment la Banque de France, qui avait toujours fait échec à tout échange de Papier de banque à banque, de façon à n'avoir, comme en Ecosse, qu'une monnaie fiduciaire égale à elle-même, arrivait un jour au même résultat par le chemin du Cours forcé, cette première étape de l'absorption des banques. C'est toujours l'f/mY^ de billet, dans un cas comme dans l'autre ; seulement, ici, le billet est frappé par une manœuvre habile à l'effigie du Monopole insuffisant, tandis qu'avec le puissant déploiement des banques locales, cette Monnaie de papier, partout solidarisée, sinon solidaire, eût été marquée à l'empreinte du Commerce, avec ses besoins aussi nombreux que divers.

Ainsi, pour avoir méconnu la grande loi de la mutualité, qui est l'essence du Crédit, outre que c'est là ce qui fait sa force, on était un jour conduit en France à sanctionner violemment, sous couleur d'unification, les longues visées du Monopole. Loin d'être punie, la Banque se trouvait largement payée, on le voit trop, du mal qu'elle avait fait. Ce pouvait être logique, au point de vue des circonstances générales, mais c'était rentrer dans la vérité des choses par la porte de l'impunité, de l'injustice. On n'a pas toujours le choix des issues. Toute révolution est un incendie ; on y regarde moins aux mains qui font la chaîne qu'aux seaux qu'elles portent. S'il arrive que certains veuillent de très près

compter» een^est pas le grand nombre; celui-ci conrt au plus pressé, et c'est lui qui donne véritablement quittance. La Banque en fit l'épreuve en 1848; — non-seulement elle obtint quittance d*un fort gros arriéré, mais on doublait son apanage. Si Ton ne peut la blftmer d*avoir profité de Vocca^ êion pour atteindre ce qu'elle n'eût jamais pu obtenir en temps ordinaire, le pays n'encourra du moins aucun blâme s'il agit de même à ses heures. Outre que son droit est, de tout point, le meilleur, ce n'est pas lui qui a tracé la route.

DU BIEN DONT ON s'EST VOLONTAIREMENT PRIVÉ DANS CE SYSTÈME

« Baste! Si nostre dame La RoyneyoulOjrt, nous ferions aussy grands covoie tous. Ce sera quand il lui plaira. » PANTAcaUEL.

\a Banque de France ne s'est pas contentée d'exploiter plus ou moins avantageusement, au point de vue des intérêts généraux, un riche monopole; elle a incessamment opéré dans le sens d'une absorption puissante, inévitable prochaine de rémission départementale. Par le bien qu'elle aurait pu faire ici, on jugera mieux du mal qu'elle a fait

Qu'au lieu de suivre d'un œil jaloux, comme il est arrivé pour Dijon, pour Alger, l'établissement des banques en ins« tance, pendant qu'elle empêchait et faisait interdire tout contact sur le terrain de l'Émission; qu'au lieu de prétendre gouvernera son gré « tout le mouvement financier, tout le crédit du Royaume, «> ainsi qu'elle en fut accusée, en 1846, par le commerce de Bordeaux à propos du renouvellement du privilège de la Banque locale, Tinstitution fondée en Tan XI se fût bornée à lexploitation de son propre privilège, voici, en face du Cours forcé conduisant à l'absorption des banques, ce qui serait arrivé en 1848 :

Les Banques de Lyon, de Bordeaux, de Lille, de Rouen, de Nantes, du H&vre, de Marseille, d'Orléans, de Toulouse, de Dijon» sans parler d'un plus grand nombre que le Commerce plus libre n'eût pas manqué d'ajouter à cette liste, échangeant depuis longtemps ensemble et avec rétablissement central leurs billets, c'est-à-dire faisant Tespectirement répreuve de leurs forces, de leur crédit, comme celaaliea en d'autresGontrées, auraient de longue main, par cela mémei familiarisé les populations du Nord et du Midi, du Centre, de rOuest et de TEst, arec une émission de même consis* tance quoique d'aspect différent. On eût, comme ailleurs, puisé dans ce mutuel contrôle, «( né de la concurrence et d'une rivalité d'opérations intéressées à se surveiller réciproquement, » de sérieux motifs de sécurité. A époque fixe, ces banques, servies par de nombreux comptoirs, -^rancien royaume des Stuarts en compte à lui seul plus de 400 —auraient pu « solder par réchange de leurs billets ou, par des remises sur la capitale, leurs comptes respectifs, i» Si Tune d'elles avait forcé le chiffre de l'émission, les au* très, appelées périodiquement à contrôler sa marche, a se seraient entendues pour refuser simultanément un papier dont l'admission compromettait leurs intérêts. » C'est ainsi que chaque banque serait devenue , en peu de temps , « le contrôleur et la sauvegarde des autres (!)• »

Ce système aurait, bien mieux que l'infinie contrainte, mûri la pensée, assoupli, conduit toujours plus loin les forces d'un peuple qui n'est en reste avec ses voisins ni pour l'aptitude ni pour le sens pratique. C'est ainsi qu'il se fût familiarisé, en moins dQ temps que d'autres peut-être, avec la formule supérieure du Crédit lui venant de divers côtés, mais toujours digne d'une égale estime.

(1) C'est là le tableau que faisait, en 1837, un inspecteur des finances, M. Bailly, du Crédit et du monnayage en banque, tels que r£cosse les pratiquait. Hossi n'est pas excusable d'avoir agi el parlé dans le même temps, comme s'il ignorait ces choses. Et M. Wolowski donc ? Il est Yrai que l'honorablo auteur do la QuestiùH d$$ ¥a»queê peut objecter avec M. Wersque l'Ecosse est un pays de . montagnes.

La Banque ne Ta pas voulu; et les gouvernements qui se sont succédé ont servi, sans le savoir, d'étroits calculs.

Sans doute, la Monnaie de banque frappée à cette double effigie du progrès et de la mutualité bien comprise diffère de cette unité busquée qui comprime à la fois l'estomac et les membres. C'eût été le crédit collectif arrivant, par la voie de la solidarité, à une perception plus claire des rapports véritables de X Offre et de la Demande, Cela aurait beaucoup mieux fait l'affaire du pays que le tohu-bohu qui garde depuis quinze ou vingt ans l'apparence d'un marché, et où ne voit clair que la race des aigles.

Le Crédit et la Monnaie sont choses qu'on doit faire à la main de tout le monde ; sans cela, tous ne peuvent manquer de souffrir de l'impuissance et de l'ambition de quelquesuns. Les crises par lesquelles on passe incessamment n'ont pas d'autre cause que cette eihérédation en masse, aussi impolitique qu'elle est dénuée de justice.

Qu'on dise, au surplus, comment ce qui se fait ailleurs avec un constant succès n'eût pu avoir lieu chez nous dans le même temps, à la faveur d'aussi bons exemples? Est-ce que le Check anglais ne tourne pas aujourd'hui toutes les têtes sur un simple signe des pouvoirs publics? Pourquoi les institutions séculaires de l'Ecosse auraient-elles été moins bien accueillies, le besoin aidant et le Commerce restant libre de faire?

Rassuré par l'efficacité d'un mutuel contrôle entre les diverses banques, qui donc eût fait une différence entre le Papier émis dans la Gironde et celui frappé par les banques d'Orléans, ou de Nantes, alors queParis,ToulouseouleHAvre ne distinguaient pas? Est-ce que chaque comptoir local n'eût pas été là une caution sérieuse, en même temps qu'un guide fidèle et sûr? Est-ce que le public eût répugné à suivre et à croire de tels guides? M'est-ce pas ce même public qui, en

1848, acceptera les yeux fermés, de par le Cours forcé et au pair des espèces, les billets non remboursables de la Banque de France? de cette Compagnie qui comptait dans son portefeuille jusqu'à 80 millions de papier impayé à un moment donné? N'est-ce pas lui qui rapporte bientôt et verse aux caisses de la Banque plus d'espèces que celle-ci ne veut en recevoir (1). Tout cela est de Thistoire. — C'est rabaisser un peuple à la taille des habitants de Lilliput que de l'entretenir dans de constantes défiances. En France, plus qu'ailleurs, les grandes initiatives, pour pouvoir se flatter de quelque réussite, doivent venir d'en haut ; aussi Ton ne court point risque de se tromper en faisant un grief aux gouvernants de tout le bien qui ne se fait pas et qu'il aurait été facile de faire. C'est de ce pays qu'a dit, entre autres vérités, l'abbé de Lubersac : u L'administration fait valoir la terre et les hommes. » La France est surtout ce qu'on la fait, ou, ce qui est la même chose, elle est ce qu'on la laisse libre de faire ; elle ne se laisse alors devancer par personne. Le système métrique d'où vient-il? D'où, ce supérieur contrôle en finances, de même que cette école Polytechnique, cette organisation militaire, et, dans l'Industrie, ces riches tissus qui font l'admiration de l'étranger?

Si le pays, sur d'autres points, est notablement en arrière, il le doit à ses chefs, plus prodigues de hautes faveurs, plus amoureux de délégations prétendues et de monopoles , qu'amis du travail et du perfectionnement en toutes choses. Le Pouvoir est fait, en France, plus qu'ailleurs, à l'image de celui qui gouverne ; si la personnalité est au-dessus du com-

(1) yeif4e compte d'administralion de la Banque pour I8i9. Elle se voit forcée

Circulation, le Conseil général abrogeait ou diminuait ces prescriptions. péroutés par ces continuels changements, les porteurs de titres sur la Banque, ne savaient plus & quoi s'en tenir. — Ce langage est celui que tient la Banque •lie même.

mtiti, cela va bien. Vtm voit alors se fi&ire en peu de temps de fort bonnes choses. Mais si c'est la médiocrité qui commande, adieu les grandes et belles œuvres, adieu les hautes conceptions! On s'agite plus qu'on ne marche, la tracasserie est à Tordre du jour, les petites misères stationnent et vous guet^ lent au coin des rues ; on crie, on se chamaille, le gouvernement reçoit plus de coups qu'il n'en peut donner, et pour une bome-fontaine à installer quelque part, il se fait autant de bruit, il s'use autant de crayons et de papier que s'il s'agissait de la colonnade du Louvre ou de reproduire Saint-Pierre de Rome.

Ces temps de médiocrité gouvernementale sont particulièrement favorables à l'éclosion et au maintien des monopoles, vu que le rachitisme n'est guère propre à enfanter des géants. Ce n'est pas autrement que l'Émission, en France, monopolisée, a tenu depuis quarante ans le Commerce aux lisières. Les exemples ne manquaient pas pour suivre une autre voie, mais le Pouvoir,- avec son veto, s'opposait à ce qu'on changeât de route. — Cependant avec les abus d'un tel système, le mal a pris une grande extension, et le veau, selon l'expression d'un vieil humoriste, est devenu bœuf. Il semble qu'en haut cela semble tel. Aussi, quelque confiance que puissent avoir dans le maintien du statu quo ceux qui en vivent, ce qui suit n'est point propre à donner là-dessus de nouvelles et plus fortes assurances. Le libre trafic n'a-t-il pas un jour fait irruption en plein système protecteur, au moment où on s'y attendait le moins? 11 n'est que les sots dont on désespère. Les bonnes causes sont pour l'esprit un aimant et la vérité a son heure un jour ou l'autre. C'est aSaire d'horloge.

L*ENQUÈTE ET LES RÉSERTES FAITES AU PROFIT DE l'aVENIR

Lors de la discussion, dans le sein du Sénat, des griefs que le monopole de rÉmission voit s'amasser de toutes parts contre lui, on a été frappé de la vivacité avec laquelle M. leMinistre d'Etat s'est porté au secours d'un privilège ainsi battu en brèche. Cela n'a rien d'étonnant. Tout ce que le Corps politique n'est pas résolu d'abandonner, — qu ilsoitpeu disposé au changement, ou que la clarté ne se soit pas suffisamment faite dans certains esprits, Ton incline à le défendre, et cela sous peine de parailre déserter son rôle. Au regard de la publique garantie, dont tout intérêt , grand ou petit, croit pouvoir se couvrir trop souvent, une conduite différente ne serait pas comprise.

Cela ne veut pas du tout dire, lecteur bénévole, que je

repousse les enquêtes; au contraire. Placé sur le terrain de

certaines initiatives je raisonne, comme elles à l'occasioD.

Le pouvoir, dès qu'il n'est pas prêt pour l'action, est

ainsi par nature, sinon même par devoir, conservateur.

On comprend dès lors qu'un ministre, pénétré de son rôle, défende une cause grave qu'il juge très sérieusement menacée, bien avant l'heure marquée pour le triomphe de l'opinion contraire. Mais cela même fait que le langage ou, si l'on veut, l'extrême réserve, dont on use ici, ne sauraient, autant qu'on peut croire, tirer à conséquence. Lors donc qu'en parlant de l'enquête sollicitée de divers côtés à propos du monopole de l'Émission, l'honorable M. Rouher, rayant eo quelque sorte un psireil sujet de l'ordre du jour, dans le monde économique, ajoute qu'avant 1857, époque à laquelle prend fia le privilège de la Banque, cette enquête serait illégak ; qu'il s'^puie notamment sur ce que « la l^slatioa

de 1857 est intenrenue, et qu'elle ne constitue pas une de ces lois que le souverain peut modifier, mais une de ces lois qui ont le caractère d'un contrat et dont on ne pourrait retirer le bénéfice à ceux qui en sont investis sans violer le principe le plus sacré, celui des droits acquis... n non-seulement H. le Ministre d'Etat est dans son rôle, mais il s^arme avec une puissance incontestable des principes constants du droit pour couvrir des intérêts auxquels TEtat doit protection. L'enquête consentie, officiellement ouverte, en quelque sorte, ne serait-ce pas, au point où l'on en est^ une menace? Tout dépend du terrain sur lequel on se placerait.

En face de ces droits acquis, la question n'existe pas, elle ne pourrait se poser, à vrai dire. Aussi, est-ce d'un point autre qu'il faut ici opérer, sous peine de ne pouvoir faire un pas. C'est ce que paraît avoir compris M. Rouher, lorsqu'abandonnant la question générale de la Constitution du Monopole, il cherche à en fixer l'étendue et les limites. Beaucoup moins absolu, on remarque qu'il a les mouvements plus libres. Voici en quels termes le ministre déterminait en quelque sorte les confronts du privilège et le droit de l'Etal tout ensemble. Chaque mot a sa valeur :

« On s'est cependant demandé, continue M. Rouher après avoir hautement repoussé l'enquête, si, à la rigueur y le gouvernement n'aurait pas le droit, en vertu de la législation de 1840, d'établir sur un point déterminé une banque départementale. Je ne veux pas examiner si, en droit rigoureux, le gouvernement s'est dépouillé de cette faculté à l'égard de la Banque de France ; mais ce que je déclare, dans la situation, c'est que l'esprit,- la doctrine et la loi de 1857 étaient exclusifs de l'exercice de cette faculté, même en la supposant tacitement réservée à T étude. Mais le ministre (il s'agit de M. Fould résolvant le débat soulevé parla

Banque de Savoie] n'avait pas à se prononcer sur une ques^ tîon ainsi restreinte. Ce qu'on demandait, je l'ai dit, c'était l'autorisation de créer une seconde banque de France, avec un capital destiné à se développer successivement (1). »

Avec quelque habitude du formulaire officiel, on voit aisément où tendent ces réserves. L'Etat se retranche. S'il proclame le droit général hors d'atteinte, s'il combat de ce côté toute entreprise, il ne veut pas qu'à l'endroit des banques départementales on puisse, plus tard, lui opposer un droit rigoureux. Ce droit, il le déclare dores et déjà en opposition avec la loi de 1840, sans parler du statut organique de l'an XL La seule chose qu'il veuille reconnaître, c'est qu'on pourra en l'absence d'un texte précis^ se prévaloir de Y esprit delaloi de 1857. Ce langage, avec les réserves ici commandées, est d'une haute signification. C'est une pièce d'attente, ou mieux c'est la poterne par où l'on pénétrera, le moment venu, dans la place.

Le Monopole, en effet, sous un pouvoir qui fait profession d'écouter partout l'intérêt du grand nombre, ici gravement entrepris, semble, à certain point de vue, médiocrement couvert par la garantie publique. L'intérêt de Trésorerie estil de taille à balancer longtemps encore cet intérêt bien autrement grand qui consiste à ne pas s'aliéner dans une large mesure le Commerce et l'Industrie, c'est-à-dire le Travail du pays tout entier? L'Etat, qui n'a pas reculé devant des monopoleurs puissants habitués à faire trembler la monarchie élue comme la monarchie séculaire, l'Etat hésiterait-il à faire raison de cet autre Monopole, le jour où il lui serait démontré qu'il est incompatible avec 1^ sécurité, la prospérité générales? Ce serait folie de le croire. Si l'intérêt de la masse est là, aussi profondément engagé qu'on est de plus en plus porté à le penser, cet intérêt ne peut beaucoup tarder à obtenir satisfaction. Le mal qui s'aggrave exerce d'ailleurs

(1) V. le Moniteur du 31 mai.

une pression dont l'effet est sensible. De là vient que les esprits les moins suspects de porter les choses à rextrême ont pris, en dernier lieu, une attitude des moins équivoques. On les voit, en conséquence, descendre dans l'arène, et prendre à partie le Monopole. C'est un signe des temps que eette arrivée des timides brebis sur le champ de bataille où ne se rencontrent d'ordinaire que les béliers ou le bouc batailleur.

RAYONNEMENT DE l'eMISSION OU MONNAIE DE BANQUE DÉCENTRALISÉE (1)

Autre considér^ition noi^ moins grave.

A une époque où les pouvoirs publics se montrent particuKèrement touchés des périls d'une Centralisation excessive> comment ne pas voir que le Crédit concentré présente tout autant d'inconvénients, et que cela expose à d'aussi graves mécomptes que la centralisation administrative? S'il est vrai^ qu'en ceci comme en mainte autre chose, qui trop embrasse, mal étreinte pourquoi la Banque ferait-elle exception à cette règle?... Et pourtant, qu'est-ce que Paris auprès de la France entière? Voyez comme, en moins de dix ans, les succursales, malgré le lien de fer qui les soumet et les rattache à la banque-mère, malgré le niveau élevé qu on impose partout également à l'Escompte, parce que Paris

(1) Puisqu'il esl vrai que FEmission est un décalque de la Monnaie, rien de plus naturel que d'appeler, avec le comte MoHien et l'Encyclopédie, JUonnaié de banque le monnayage des effets de commerce. C'est ce qui explique remploi de cette appellation lors de la publication, en 1857, du livre consacré spéciale- Bientà cet ol^et sous ce titre : la MG^maie de banque^ ou VE^ce et le WorU' feuille,

M. Léonce de Lavergne a donné, tout dernièrement, en quelques excellentes pages publiées dans la Revue de& Deux-Mondes, un relief particulier à la thèse de la pluralité des banques ou décentralisation de rémission. Il est parti, dans cet écrit, de ce qui existait chez nous avant 1848.

éprouye parfois de plus grands besoins, voyez comment les succursales ont pris et gardé Uavance sur rétablissement central. — En 1852, la masse des opérations part ici de 1,100 millions de francs environ pour monter à 2,408 millions en 1860. Dans le même temps, la province, qui était montée à 1,306 millions atteindra près de quatre milliards, soit le triple au lieu du double. Aujourd'hui même, les 4 milliards sont largement dépassés. Et cependant c'est avec des espèces qu'on opère là presque invariablement, l'Émission concentrant à Paris son rôle et son action à peu près constante. Que serait-ce dans un autre système ; quels chiffres surtout ne donneraient pas ces quatre-vingt-six départements se désaltérant ensemble au bief de l'escompte servi, alimenté par l'Émission, c'est-à-dire moins cher de moitié I

Songez donc que plus de trente départements sont frappés d'ostracisme, parce que le Monopale n'a pas les bras assez longs I

Ce n'est pas seulement d'Ecosse, on le sait, que nou» viennent depuis longtemps de tous autres exemples. En Amérique, la seule ville de Boston, dans le Hassachussets, compte trente-sept banques manœuvrant, à l'aide d'un capital de 160 millions de francs, une masse de prêts et d'escomptes memuèU montant à 260 millions de francs. Cela répond annuellement à quelque chose comme 2 milliards et plus pour une ville de 160,000 âmes (1). De pareils résultats sont à peine croyables; cependant ces chiffres sont attestés, en 1856 et 1858, par les relevés officiels. Je cite préférablement l'état du Massachussets, parce que la solidarisation du monnayage en banque a donné là une solidité à l'Émission parfaitement reconnue et qui ne se rencontre qu'en Ecosse, La banque de Suffolk, dans ce système, « paye et

(4) Le chiffre des escomptes par mois varie de 50 à 5J millions de dollars. - Voir FilppetNlice pour le détail d'un de ces bilans dans le cours de la même année.

prend au pair tous les billets » émis par les banques en confédération étroite avec elle. Pour former ce lien, il aura sufS de déposer chez elle comme garantie une somme de 3,000 dollars, soit 15,000 francs. Ce dépôt ne produit aucun intérêt, n s'opère là, ainsi qu'ailleurs, un règlement hebdomadaire qui fait que chaque banque reprend son papier et se libère par appoint. L'État du Hassachussets compta ainsi, au 1*' janvier 1857, cent-soixante-treize banques, dont centtrente-six hors de Boston, Leur capital représentera environ 250 millions de francs, correspondant à 480 millions d'escomptes mensuels, soit quelque chose, en portant à 40 jours la moyenne des échéances, comme 4 milliards de francs.

Dans un État de longue main unifié^ les banques départementales auraient abordé, d'elles-mêmes, ces voies de l'Émission solidarisée. Ce qui le prouve, ce sont les tentatives faites à Dijon, il y a bientôt trente ans, pour établir, de banque à banque, un lien aussi précieux que solide. Hais la faiblesse dans l'isolement fera bien mieux l'affaire d'un Monopole qui, par l'administration centrale, garde toutes les issues. Invariablement consultée à l'occasion, la Banque avait tracé, avec un grand soin, le cercle infranchissable dans lequel dut se mouvoir, je devrais dire piétiner, toute cette création nouvelle. Telle est l'œuvre parcellaire et faussé à laquelle vint se heurter fatalement l'esprit gouvernemental. Cette ligne dédouanes que laBanquesut faire maintenir, comment la franchir à un moment donné, sinon par le Cours forcé, doublé de l'absorption des banques départementales dont on convoitait le domaine? C'est là, je le répète, la véritable histoire, chez nous, de V Unité de Caisse et de Billet, où Tinsolidarité complète fit surgir une générale défiance. Le pays ne verra, dans le premier moment, d'autre moyen de salut que d'embrasser, éperdu, les genoux de ce Minotaure, qui va s'appeler l'Émission monopolisée.

Le résultat est bien connu ; il devait consister à mettre Lyon» Nantes, Bordeaux, pour les conditions de l'escompte, à l'unisson de Paris, de façon à imposer partout un intérêt uniforme, à 8 et 10 0/0 alors que, comme autrefois, on eût pu maintenir avec la capitale un écart de 30 0/0 dans le loyer du numéraire. Tels furent, sans parler du progrès nul et des crises solidaires, les avantages les plus clairs de V Unité conquise par la fusion des banques.

Non-seulement, ce qui se passe en France comme ailleurs, ne permet pas de contester, sur ce terrain, les avantages de la Concurrence, mais il est facile de voir que rien n'est plus favorable à la santé du Crédit lui-même. Au lieu de ce lit de Procuste sur lequel on étendit sans pitié, sans motif ni merci le commerce français tout entier pour le livrer aux entreprises de quelques puissants spéculateurs, on s'aperçoit que la solidarisation du monnayage en banque peut seule concilier le progrès avec la force.

Voilà ce que Rossi, et après lui H. Wolowski, ne devaient pas méconnaître.

TI

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