L AVIRON DU CHANGE
Voici du reste commentmanœuvrentsur ce terrainduChange que la Banque déserte ceux qui exercent celte fructueuse industrie. On se souvient quen 1857, l'escompte porté en France jusqu'à 10 0/0 imposa au commerce les plus rudes sacrifices. Or, on va voir l'usage que faisait le trafic cambiste des métaux précieux ainsi enlevés à la Réserve des banques. Certaines maisons profitèrent des embarras du marché américain pour faire racheter à bas prix leurs propres traites par delà l'Atlantique, l'or y faisantprime.On vendait dès lors avec de gros bénéfices les métaux précieux, dont on déclarait en France ou en Angleterre l'exportation inévitable. Ainsi, les
deux premiers établissements du monde comme puissance de Crédit et d'Emission fonctionnaient simplement au profit de quelques gros spéculateurs ou marchands de numéraire. C'est pour eux qu'on reconstituait péniblement les encaisses, qu'on doublait en France le capital de la Banque , qu'on soumettait enfin les affaires aux plus dures exigences.
On lit ce qui suit dans les pièces de l'enquête ouverte à Londres en 1832, à propos des crises commerciales dont le ministère britannique s'occupait à cette époque. C'est M. de Rothschild qui se charge d'expliquer comment il arrive que l'Angleterre, et notamment Londres, est le lieu de règlement général [settlment] du monde entier, l'or de tous les pays venant s'y rendre :
« J'achète des lettres de change à Liverpool, à Newcastle, etc., dépose au cours de l'enquête l'honorable gentleman; j'expédie sur le Continent, on me retourne du Papier sur Londres, et en son absence des métaux précieux. Yoilà comment les lettres sur Londres attirent l'or des pays étrangers. »
Certes, nul ne s'avisera de reprocher à Fémule des Baring et des Goutts de puiser ainsi à la mine du Change; il fait son métier en travaillant fort à propos l'encaisse des banques; mais s'il est dans son rôle, l'émission du Monopole fait-elle son devoir en lui laissant les voies entièrement libres? Est-ce bien surtout le cas de s'écrier avec un ministre dont le commerce louait naguère les aspirations de réforme :
(( Le taux de l'escompte n'est pas une œuvre spontanée ni volontaire de la Banque ; la Banque la subit^ et quand elle élève le taux de l'escompte, elle ne fait que constater la diminution du numéraire.» Et plus loin : (c l'élévation du taux de l'escompte devient nécessaire » ne fût-ce que pour empêcher l'exportation du numéraire. » (V. le Moniteur àw 31 mai).
Lorsque l'Emission voudra chez nous comme quelques fortes maisons bien connues, aborder le Change, qu'elle
achètera comme ces hauts barons da trafic extérieur le bon Papier sur Londres , sur Hambourg, sur Turin, Francfort, Trieste, ou même sur ConstantinoplC) de façon h faire jouer à ce Papier, suivant Texpression de la Banque nationale, le rAle « de réserye supplémentaire », ce jour -là, si Ton en vient à hausser le taux de l'escompte , on pourra dire des banques qu'elles subissent la loi générale des marchés, partout et toujours solidaires. Alors, on pourra qualifier de frein puissant et rationnel, à l'endroit de l'épuisement du stock métallique, la hausse de l'escompte. Mais jusque-là, il reste évident que le Monopole de l'émission n'est sous la main des hommes du Change adossés en banque à leur Compte courant comme à un respectable contre -fort gu'un instrument de r^gne[\). Il est surtout étrange de trouver dans la bouche de Tex-gouvemeur d'un établissement de crédit si peu fidèle à son rôle modérateur, des paroles comme celles-ci :
<( On ne peut maîtriser les courants en matière de numé^ raire, pas plus qu'on ne peut maîtriser la direction des vents. »
Il est clair que l'homme, dans un bateau, qui jette son avi<^ ron à la rivière pour s'en tenir au gouvernail s'expose par cela même à être totalement entraîné parles courants. La Banque fait ainsi ; on dirait qu'elle ignore que, pour bien nager, il faut pouvoir s'aider à la fois de la rame et du gouvernail, l'un n'étant pas moins nécessaire que l'autre. VEconomist contemple tout cela béatement, mais fort peu scientifiquement, du haut du rivage britannique. C'est vraiment la peine de tailler sa plume pour tirer le chapeau à cette grande vassale des marchands de traites et de lingots de la Cité qu'on nomme la Banque d'Angleterre, et sur laquelle tout se règle (2). Ou ne faites rien avec les maîtres duChange, ne leur
(1) Ces expressions sont celles dont je me servais, à une époqne, pour caractériser la domination du trafic cambiste. {Y, lé Sol et la haute banque; Paris, Guillaumin, 48»0.) J'ai eu depuis l'Insigne avantage de voir Tauteur du Sys^me financier de la France incliner vers cette pensée.
(3) Voici comment cette feuille amnistiait, en octobre dernier, les exagérations
repassez pas une portion de votre crédit en prenant leurs acceptations, — faisant gratis leurs encaissements, sur lesquels ils virent en compte sur vos propres livres sans rien dépenser, — vousabstenant, enfin, de servir un intérêt à toute somme déposée, ce qui pousse incessamment vers eux de préférence les capitaux et les espèces dont vous. Banque, restez démunie; — ne faites rien de tout cela, n'ayez enfin nul compte, nul contact ensemble, de façon à avoir tous vos mouvements libres; — ou bien, à Texemple de quelques banques étrangères, qui sont loin d'avoir votre importance et votre force, prenez position sur ce terrain du Change pour disputer pied à pied les avantages d'un tel trafic. En dehors de cela, il faut s'attendre à rester tributaire de ces maisons puissantes. Par cela même qu'on est à leur merci, on met le commerce tout entier d'un même pays dans leur dépendance. Ne représente-t-on pas, en effet, le crédit collectif porté, poussé par TEmission à sa plus haute puissance? Cette émission n'est-elle pas partout au pair des espèces? Ce portefeuille, enfin, n'est-il pas le fonds riche sur lequel repose une puissance qui triple, par l'émission, les moyens d'opérer sans dommage pour personne? Une banque dans ces conditions exceptionnelles, c'est la marchandise, le crédit mis à pied d'œuvre pour celui qui connatt le prix d'un tel voisinage. Donc, élevez entre l'homme du Change et vous une épaisse muraille, afin qu'il
du taux de Tescompte, dont la Banque d'Angleterre donne invariablement le signal. On croit rêver. Il s'agit de la rentrée dans les caisses de la Banque de tout ou partie de la Réserve, ensuite dju payement des salaires et dividendes à l'expiration du trimestre :
«Aujourd'hui (M octobre), remarque VEconamist, cette émission extraordinaire est rentrée dans les caisses de la Banque. Plui le taux de Vargent est élevé, et plus promptement les capitaux tendent à rentrer. Quiconque a des fonds disponibles ne les laisse pas dormir, etc., etc. »
Si l'écrivain qui chante sur un si beau rhylhme les bienfaits de l'escompte hors de prix avait eu des fonds engagés dans quelqu'une des maisons dont la faillite a désolé en dernier lieu le commerce de Liverpool sous l'influence de l'escompte officiel , il mettrait, je pense, une sourdme à son enthousiasme. En examinant de prés ce dont il parle avec cette abondance, il comprendrait qu'il y a mieux à faire, en banque, pour mettre l'argent à son véritable prix, que de constituer des monopoles qui reçoivent l'épargne en seconde main et qui la font payer en conséquence. — Et voilà pourtant ce que Ton prend parfoiç pour parole d'oracle.
soit livré à ses propres forces, ou placez-vous sur le même terrain que lui, pour faire ce que mieux que personne vous êtes en situation de faire. Si vous prenez ce dernier parti, vous aurez fait un fort grand pas vers les encaisses qui se touchent et qui se mettent par cela même de niveau, c'està-dire que le loyer des capitaux ressortira chez vous au prix réel du marché.
De bonne foi, est-ce que l'Or, l'Argent peuvent être demandés ou faire défaut partout au même instant? Et cependant, quand le taux de l'escompte hausse sur un point, ce ne sont que hausses à Tenvi déclarées, comme pour donner au Papier des diverses places l'occasion d'une plus riche moisson. Le trafic cambiste fait ainsi aisément la loi, il double ses profits. — Faites comme lui, car vous disposez de forces bien autrement respectables.