PATHOGÉNIE -EXPÉRIMENTATION
Les considérations écologiques et l'expose anatomique qui précèdent semblent établir sur des bases certaines le processus pathogénique de la cirrhose d'origine alcoolique, tel que nous l'avons admis.
Rappelons brièvement, et dans ses lignes essentielles, cette interprétation classique.
Le liquide irritant, absorbé par la muqueuse gastro-intestinale et charrié par le sang de la veine porte jusque dans le système veineux intrahépatique, détermine à ce niveau de la phlébite et de la périphlébite avec prolifération, dans la trame interstilielle de l'organe, de cellules embryonnaires destinées à se transformer en élé-
ments fibreux1. Cette hyperplasie conjonctive aboutit bientôt à la formation d'anneaux scléreux plus ou moins épais, encerclant des îlots de parenchyme d'étendue variable. Quant aux cellules hépatiques, le même agent étiologique, l'alcool, peut le laisser normal ou, plus souvent, l'impressionner. Dans la genèse de ces lésions cellulaires, d'autres facteurs interviennent d'ailleurs encore et non des moins importants, tels que la compression exercée par l'anneau scléreux, l'insuffisance de l'apport sanguin et la possibilité d'infections intercurrentes.
La simplicité apparente de ce mécanisme de physiologie pathologique a pu faire croire qu'il serait aisé de reproduire expérimentalement les lésions de la cirrhose.
\. Talma (d'Utrecht) a invoqué [Zeilsckrifl f. kl. Med. 1895) une pathogénie différente. Pour lui, l'ascite est l'alTection primitive, essentielle ; elle est la conséquence de l'irritation directe du péritoine par l'agent toxique provenant de l'intestin ; secondairement, les produits nocifs contenus dans la sécrétion péri- 'tonéale pénètrent dans le foie par la voie sanguine (portale et capsulaircjet parla voie lymphatique, provoquant ainsi l'hépatite interstitielle et parenchyrnateuse.
Or les résultats sont loin de répondre à cette prévision d'une façon concordante.
Dahlstrom1, Duckek, puis Lallemand, Perrin et Duroy ne mentionnent aucune lésion hépatique à L'autopsie de chiens qu'ils intoxiquaient avec de l'alcool.
Kremiansky a noté, sans y insister, des lésions légères du foie ; d'autre part, Magnan, Ruge n'ont déterminé, avec le vin et l'alcool, qu'un certain degré de dégénérescence graisseuse chez leurs animaux en expérience.
Tous ces auteurs ne parlent qu'incidemment du foie; car ils étudiaient l'intoxication alcoolique à un tout autre point de vue que celui de ses effets sur la glande hépatique.
Pupier, au contraire, s'est attaché particulièrement à cette recherche. Il a produit également de la dégénérescence graisseuse avec le vin et l'alcool ; puis, avec l'absinthe alcoolée et l'alcool
i. Voir pour les indications bibliographiques de ce chapitre la thèse de LafÛtte (Paris, 1892) : l'Intoxication alcoolique expérimentale et la cirrhose de Laënnec.
absolu, il aurait provoqué de l'hépatite interstitielle.
De son côté, Sabourin n'a obtenu, chez des cobayes alcoolisés pendant quatre et six semaines, avec des solutions titrées de plus en plus fortes, que de la sténlose sus-hépatique avec phlébite capillaire de la même région.
Les expériences de Dujardin-Bcaumetz et Audigé sont plus importantes par leur nombre et leur durée. Dix cochons furent intoxiqués pendant trois ans avec diverses espèces d'alcool dont ils absorbaient chaque jour environ 200 grammes. A l'autopsie, on ne constata aucune trace de sclérose; le parenchyme hépatique était seulement friable et congestionné.
Jusqu'ici donc les insuccès sont, pour ainsi dire, constants. Ce furent MM. Straus et Blocq qui, les premiers, en 1887, purent réaliser la production d'une cirrhose hépatique.
Ces expérimentateurs faisaient ingérer chaque jour à des lapins une dose moyenne de 10 à 15 grammes d'alcools éthyliquc et amylique mé-
langés : le liquide était introduit dans l'estomac à l'aide d'une sonde. La plupart des animaux ont succombé accidentellement dans les premiers mois; trois sont morts le troisième mois et un autre vers le septième. Le dernier a été tué au bout d'un an.
L'aspect du foie des animaux ainsi alcoolisés n'était d'ordinaire pas modifié. Sa surface était lisse, sans épaississement de la capsule de (ilisson. Son volume n'était pas augmenté. Dans les cas où l'expérience avait été poursuivie pendant un certain temps, la structure lobulaire était plus accusée que normalement.
Les lésions histologiques devenaient appréciables vers le troisième mois, sous forme d'infiltration des espaces portes, surtout de ceux de dernier ordre, par des cellules embryonnaires. An septième mois, presque tous les lobules étaient circonscrits par des traînées de cellules migratrices plus abondantes au niveau des espaces portes. Mais ce tissu embryonnaire n'avait subi en aucun point l'organisation fibreuse.
La veine sus-hépatique a été trouvée constamment indemne. Les cellules n'étaient lésées qu'au contact môme des infiltrats leucocytiques.
L'estomac présentait, lorsque la mort était survenue rapidement, des plaques ecehymotiques, des ulcérations, dans un cas môme un abcès. Quand les lésions étaient anciennes, il y avait une gastrite scléreuse extrêmement prononcée.
Ainsi, concluent MM. Straus et Blocq, « l'alcool longuement ingéré provoque, en même temps qu'une gastrite chronique intense, des lésions du foie nettement systématisées dans la gaine de Glisson. Malgré la durée relativement longue de nos expériences et la vigueur avec laquelle l'alcoolisation a été poussée, ces lésions n'ont pas dépassé la phase initiale, embryonnaire de la cirrhose ».
Dans les travaux publiés ultérieurement1 sur
1. Toutefois M. Masius (de Liège) a rapporté, en 1892, à l'Académie de médecine de Belgique, les expériences de M. de Rechter (de Bruxelles), qui aurait obtenu, sur un grand nombre de lapins et de chiens, les lésions caractéristiques de la cirrhose.
104 CIRRHOSES ALCOOLIQUES M FOIE.
l'intoxication alcoolique expérimentale, ces altérations du foie n'ont pas été retrouvées.
Nous ne citons que pour mémoire les expériences de Mairct et Combemale, de Strassmann, qui avaient surtout en vue l'influence de l'alcoolisme sur le système nerveux et qui n'ont observé, à l'autopsie des animaux intoxiqués, que de la dégénérescence graisseuse des cellules hépatiques.
De Grandmaison, qui intoxiquait des cobayes par injection intra-péritonéale d'alcool absolu dédoublé et avait pour principal objectif les lésions cellulaires du foie, n'a trouvé, comme lésion conjonctive, que de la sclérose embryonnaire disséminée par petits nodules, sans systématisation nette.
La thèse de Laffitte qui a spécialement trait aux rapports de la cirrhose de Laënnec et de l'intoxication alcoolique, contient des faits très instructifs qui doivent nous arrêter plus longtemps.
Cet auteur a fait absorber à 20 lapins des
liquides alcooliques variables comme nature et comme quantité : de 50 à 250 grammes de vin; de 5 à 25 grammes d'alcool; de 15 à 40 grammes d'absinthe. Ces liquides étaient mélangés à du son et l'on donnait chaque matin cette pâtée, à jeun, aux animaux. Beaucoup d'entre eux n'ont été autopsiés qu'au bout de 8 et 10 mois; l'un d'eux a survécu 15 mois.
Dans ces conditions, LaHitte a produit des lésions qui n'ont rien de commun avec la cirrhose de Laënnec. .
Le foie était augmenté de volume, plus ou moins congestionné, non induré : sa surface était lisse. Au microscope on ne trouvait ni phlébite, ni artérite. La lésion primitive était uniquement une lésion cellulaire.
Au début la cellule perd ses angles, s'allonge, pendant que les capillaires s'élargissent; mais ses lirniles restent nettes et le noyau se colore bien.
Dans une deuxième période, les cellules forment des boyaux aplatis parallèlement à la direc-
tion des capillaires; les contours des cellules ont disparu et leur individualité n'est reconnaissable qu'à la persistance du noyau plus ou moins atrophié.
Plus tard enfin, les cellules ont disparu presque complètement et ne sont plus représentées que par des filaments protoplasmiques mal colorés et disposés en réseaux, entre les capillaires dilatés. Le noyau n'est plus apparent. Celte lésion, qui marque le dernier stade, évolue par ilôts et se montre comme des taches incolores disséminées sur la coupe.
Ainsi la trame conjonctive de l'organe était habituellement intacte. Exceptionnellement, on y voyait une infiltration embryonnaire légère, que Laffitle considère comme une lésion d'ordre infectieux et qu'il rapporte aux altérations profondes de la muqueuse gastrique constatées dans ces cas.
C'est aussi de celte façon qu'il explique les résultats obtenus par MM. Straus et Blocq, qui pratiquaient chez leurs animaux un calhétérisme quotidien. Les lésions produites par ce mode
opératoire auraient, suivant lui, permis aux micro-organismes de l'estomac d'arriver au foie par les conduits veineux ou lymphatiques, pour y provoquer la réaction interstitielle que ces auteurs ont signalée.
Les conclusions qui se dégagent de ces documents sont trop disparates, il faut l'avouer, et leur signification est trop en désaccord avec les données de la pratique médicale pour qu'il n'y ait pas place à des recherches de contrôle. Les animaux sur lesquels ont porté les expériences présentent-ils un état particulièrement réfractaire? Est-ce chez l'homme seul que l'alcool peut produire une sclérose hépatique véritable? Celle-ci se produit-elle seulement lorsque certaines conditions préalables se trouvent réalisées? Faut-il incriminer les différentes techniques employées jusqu'ici? Telles sont les objections immédiates, et non sans valeur, que suggèrent les résultats incomplets ou négatifs que nous avons rapportés. 11 y a là entre la pathologie expérimentale et l'observation clinique des dissidences que
d'autres travaux expliqueront sans cloute tôt ou tard, mais qui ne sauraient prévaloir, en tout cas, contre une notion étiologique surabondamment démontrée.