‹ Les citations et les allusions poétíques dans ÉpictèteChapitre 3 sur 5 · AID T · texte numérisé non relu

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6 Jbid., 1, 28, 14-19

les causes de leurs actes, c'est-à-dire leurs opinions erronées sur ce qu'il est bon de faire ou de né pas faire. « Fut-ce un grand malheur pour Alexandre, quand les Hellènes vinrent attaquer les Troyens, massacrer ses frères et saccager Ilion? Non; son malheur

fut de perdre sa réserve, son honnêteté, son affection pour son hôte,

son respect des convenances. Quel fut le malheur d'Achille? Quand Patrocle fut tué? Jamais de la vie. Ce fut quand il s'emporta, quand il pleura pour une femme, quand il oublia qu'il était là, non pour gagner des maîtresses, mais pour se battre!. De même les autres hommes, quand sont-ils malheureux? quand est-ce qu'on emporte d'assaut et qu'on saccage leur ville ? C'est quand ils se laissent enlever et détruire leurs opinions vraies?. » Voilà la véritable prise de Troie du moraliste. De ce point de vue l'aspect des batailles change singulièrement pour le spectateur, et on ne peut nier qu'à cette alliance avec la philosophie la littérature ne prenne un aspect tout à fait inattendu.

Mais ce n’est pas pour en renouveler l'intérêt qu’'Épictète fait des incursions dans le domaine de la littérature ; c’est pour la philosophie seule qu'il travaille. Ce qu'il rapporte surtout de ces incursions, ce sont des exemples destinés à illustrer sa théorie des passions, des noms propres à inscrire au-dessous des analyses abstraites, qui deviennent autant de portraits animés. Toutes ces analyses peuvent chez lui se réduire à un principe unique : toute passion, par à même qu'elle s'applique à un objet extérieur et indépendant de la volonté, rend homme malheureux et coupable. Voilà ce que le théâtre grec lui permet de démontrer en plus d’une occasion.

Parmi ces passions, l'amour est cité à deux reprises. Si ce senti ment ne Joue pas dans la tragédie grecque le rôle principal qu'il tient dans notre théâtre ?, 1l occupe du moins le premier emploi dans la Comédie Nouvelle : il est naturel qu'Épictète emprunte un de ses

! Épictète, Entretiens, 1, 28, 22-25.

2HMbid "x, 128, 8btet 21:

# Encore Ovide affirme-t-il {Trist., 2, 388 et suiv.), avec preuves à lappui, que la tragédie emprunte à l'amour tous ses sujets : Haec quoque materiam semper amo ris habet. Mais il a à se justifier d’avoir écrit l'Art d’aimer, et il est sujet à caution

comme trop directement intéressé dans la cause qu'il défend.

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exemples à celle-ci. Horace, conformément aux traditions de l'école,

J’avait déjà fait avant lui. Dans la satire où le stoïcien Stertinius dé-

montre à Damasippe que toutes les passions rendent fou, étant en opposition avec la raison, il reproduit une scène de l’Eunuque, imitée directement de Ménandre. Phédria, mis à la porte par Thaïs, prend subitement, sous le coup du dépit, les plus sages et les plus viriles résolutions ; mais l'esclave Parménon reste sceptique, et explique à son Jeune maître que, l'amour étant une folie, il y a contradiction à vouloir le traiter par la raison !. Épietète procède exactement comme Horace, ou plutôt comme Stertinius, sauf qu'il veut démontrer à son disciple que l'amour, comme toutes les passions, prive l'homme, non plus de sa raison, mais de sa liberté : « Qu'est-ce qu'être esclave, si l'amour n'est pas un esclavage? Dis-moi ; ta maitresse ne t’a-t-elle jamais rien commandé contre ton gré? pour elle n’as-tu jamais été la nuit où tu ne voulais pas? n’as-tu pas dépensé plus que tu ne voulais ? ne t’es-tu pas laissé injurier, mettre à la porte? Mais peut-être as-tu honte d'avouer ta propre histoire? ?... » Alors il présente au jeune homme, sûr que celui-ci s’y reconnaitra, un personnage du Missÿu:zves de Ménandre, le soldat Thrasonidès, qui avoue qu «une simple fille a fait de lui son esclave, — et sans grand’ peine encore — ce que jamais ennemi n'avait pu faire. Î[l envoie des cadeaux à celle qui le déteste, il supplie, il pleure ; par contre, qu'il obtienne la moindre faveur, et il ne se possède plus. Mais alors même n'a-t-il plus rien à désirer ni à craindre? Est-ce donc là être libre? ? »

L'amour tragique, celui qui engendre les grandes douleurs et les grands crimes, est représenté par la Médée d'Euripide. Cet exemple, qui devait revenir fréquemment dans les écoles#, se rencontre deux fois dans Épictète. Outre le principe général : «toute passion. appliquée

1 Horace, Sat., 2, 3, 258-270 ; Térence, Eunuque, 46. et suiv.

2 Épictète, Entretiens, 4, 1, 17-18.

3 Ibid., 4, 1, 19-20; Ménandre, Fragm. com., éd. Meineke, IV, 169; éd. Kock, ILT, fr. 338.

4 Chrysippe, qui remplissait ses ouvrages de citations poétiques, y avait transcrit, parait-il, presque toute la Médée (Galien, de Hippocrat. et Plat. dogm., WI ; Diog. Laert., VII, 180).

» Épictète, Entreliens, 1, 28, 6-7 ; 2, 17, 19-29.

à un objet extérieur, rend l'homme malheureux et coupable », il s'en sert pour démontrer un autre principe également connu : « l’homme fait nécessairement ce qui lui paraît le meilleur, au moment où 1l le fait ». Deux vers célèbres paraissent en effet prouver le contraire! ; mais Épictète, non content de résoudre l’objection sans peine, la fait encore servir à confirmer le premier principe. « S'il est impossible de ne pas choisir ce qui paraît le meilleur, comment une femme at-elle pu dire : « Je comprends tout le mal que je vais faire; mais ma colère est plus forte que mes réflexions. » C'est que le fait même de céder à sa colère et de punir son mari lui paraissait, à ce moment du moins, préférable à la vie de ses enfants?. Mais, plaçant en dehors d'elle l'objet de ses désirs, elle se condamnait d'avance au malheur en essayant de les satisfaire. Cela est si vrai qu'elle le pressentait elle-même, et voyait bien qu'en punissant son mari elle allait se punir la première. Certes, en passant par dessus cette difficulté, elle faisait preuve d'une énergie peu commune ; mais elle eùt mieux fait encore de savoir une chose bien simple : qu'en ne mettant pas hors de soi-même l'objet de ses désirs, en n’essayant pas de changer la réalité extérieure pour l’accommoder à ses goûts, on n'arrive Jamais à ce qu'on ne veut pas. Si au contraire le désir est en nous et le désir hors de nous, comment pourraient-ils jamais se rencontrer ? Ainsi, tandis que les poètes et les moralistes littéraires cherchent à excuser les fautes par ce qu'ils appellent « la logique de la passion », Épictète les explique par un défaut de logique.

Cette faute de logique, cette erreur initiale sur ce qui doit être désiré, n’a pas causé seulement le malheur de Médée : ellea fait d’elle une mère criminelle. En cela Médée a subi la loi commune: le désir d'un objet extérieur a pour effet de faire oublier à l'homme ses devoirs, même envers ceux qui lui sont le plus chers. Si l'amour peut faire les mauvaises mères, l'attachement à l'existence, sentiment si naturel aux héros grecs, peut faire les mauvais pères : Médée Ôôte la vie à ses enfants, le père d’Admète refuse de conserver celle de son

! C’est l'objection Video meliora proboque ; deteriora sequor (cf. Euripide, Médée, 1078 et suiv.), qui se discute encore dans les écoles.

2 Épictète, Entretiens, 1, 26, 6-7.

RUIbid 2/17 10228:

fils par le sacrifice de la sienne. Autrefois pourtant 1l était sans doute un tendre père tout comme un autre ; quand son fils encore enfant était malade, que n’eût-il pas donné pour avoir la fièvre à sa place! Mais maintenant qu'il est attaché à la vie, il en vient à tenir à son fils ce langage indigne d’un père: « Tues heureux de voir la lumière? Crois-tu que ton père ne soit pas heureux aussi de la voir {? » Les haines entre frères n'ont pas non plus d’autres causes que l'amour des choses extérieures. Etéocle et Polynice, qui dans les Phéniciennes d'Euripide arrivent à s'adresser mutuellement des menaces de mort, prouvent que le. désir de la couronne peut ruiner les amitiés les plus solides, celles qui paraissent à l'épreuve de tout et ne redouter aucune rupture. [ls étaient nés pourtant du même père et de la même mère; 1ls avaient été élevés ensemble; 1ls avaient eu même table et même lit; et qui Îles eüt vus s'embrasser se serait moqué des paradoxes des philosophes sur l’amitié?. Ce qui rendit les deux frères ennemis, ce fut leurs Opinions sur la royauté et l'exil: celui-ci leur paraissait le pire des maux, et celui-là le bien suprême. Or l’homme est naturellement porté à poursuivre le bien et à fuir le mal, et traite en ennemi quiconque veut lui ôter l’un et lui imposer l’autre, füt-1l son frère, son fils ou son père. Aussi, quand on prend ces choses-là pour des biens et des maux, le père n'aime plus son fils, le frère devient l'ennemi de son frère , Les ménages les plus unis ne résistent pas davantage: il a suffi qu'un collier, ou plutôt le désir de cet objet vint se placer entre Eriphyle et Amphiaraos pour que fût brisée cette union qui remontait à tant d'années et pendant laquelle elle avait donné à son mari de nombreux enfants : cette erreur fut la bête sauvage qui mit en pièces leur affection #.

En regard de ces misérables jouets des passions humaines, si improprement appelés des héros, combien la philosophie trouve-t-elle de sages dans la poésie grecque? Là, comme dans la vie, le sage est l'exception. Tel fut, par exemple, le père de Ménœcée : mieux ins-

1 Épictète, Entretiens, 2, 22, 11-12 ; Euripide, Alceste, 691. .? Épictète, Entretiens, 2, 22, 13-14 ; Euripide, Phéniciennes, 621 et suiv. : Épictète, Entretiens, 4, 5, 29-32.

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