‹ Les citations et les allusions poétíques dans ÉpictèteChapitre 4 sur 5 · CS (IT RP ERP ER · texte numérisé non relu

CS (IT RP ERP ER

5oë8 TH. COLARDEAU.

piré que le père d’Admète, il refusa de sacrifier à un faux bien comme l'existence ses qualités morales, son patriotisme, sa grandeur d'âme, sa loyauté, sa générosité. « En vivant, n'eüt-il pas perdu tout cela pour acquérir le contraire, la lâcheté, le manque de cœur, la haine de la patrie, l'amour de la vie? Peut on demander s'il a gagné à mourir? Je souhaite à celui qui pose cette question de tirer de Ja mort un semblable profitf. » Mais le sage par excellence, pour Épictète comme pour Horace, on l'a vu, c'est Ulysse. Voilà le type de l’homme inaccessible au désir comme à la crainte des objets extérieurs. « Jeté à la côte, nu, mourant de faim, se laissa-t-il abattre par son dénüment? Écoutez plutôt :

Il allait comme un lion nourri dans les montagnes ?.

Et sur quoi comptait-il donc? Sur la réputation, la richesse, le pou— voir? Non, mais sur sa force intérieure. Il savait ce qui dépend de l’homme et ce qui n’en dépend pas. Or c'est cela seul qui nous fait libres, cela seul qui fait relever la tête à celui qu'on humulie et regarder en face les riches et les puissants %. » |

Ces paroles s'adressent en particulier à un jeune homme qui craint de mourir de faim parce que sa famille lui a coupé les vivres. Tout à l'heure le cas de Thrasonidès, le soldat amoureux, était cité à un élève qui n'osait pas avouer ses propres faiblesses. On voit le procédé d'Épictète. Qu'il propose ces personnages imaginaires ou légendaires* comme des modèles à imiter, ou comme des exemples à ne pas suivre, ou comme des miroirs où le disciple doit se reconnaître sans peine, on voit quelle variété et quelle précision 1l donne à sa théorie abstraite des passions en l'illustrant pour ainsi dire à l'aide des œuvres littéraires.

Il ya quelque chose de plus ingénieux que d'emprunter des exemples aux poèmes épiques ou aux tragédies ; c'est de transporter

1 Épictète, Entretiens, 3, 20, 5-6.

2 Odyssée, 6, 130.

3 Épictète, Entretiens, 3, 26, 33-36.

# On a pu remarquer que les personnages de tragédies cités par Épictète appartiennent à peu près exclusivement au théâtre d'Euripide. « Le plus tragique des poètes » se prètait mieux que les autres aux analyses morales.

l’action même dans l’école, de faire intervenir en personne les héros d Homère ou d Euripide et de les remettre en scène; c’est de les citer à comparailre comme accusés ou comme témoins et de leur faire subir un interrogatoire en règle, ou même de mettre deux accusés aux prises et d'établir entre eux un débat contradictoire. Rien de plus naturel d’ailleurs que ce procédé. Puisque les personnages parlent chez les poètes, il suffit au philosophe de prolonger leurs rôles en les interprétant!: de cette manière ils sont chargés eux-mêmes d'analyser leurs propres sentiments. C’est la pièce qui continue ; sans cesser d'être dramatique, elle est devenue philosophique. Les personnages sont de simples disciples, qui viennent s'asseoir avec les autres sur les bancs de l’école. Ce n'est plus le roi des rois qu'on interroge, cest l'élève Agamemnon, aussi novice que ses cama-— rades, et simplement porteur d’un nom un peu plus retentissant. Mais, à ce titre, son histoire leur est bien connue: sachant ses fautes et ses malheurs, ils comprennent ses réponses, ou plutôt ils les prévoient. Et même rien n'oblige à croire que le maitre faisait les réponses avec les questions ; rien n'empêche d'admettre que c'étaient les élèves qui tenaient le rôle du héros interrogé et, en imagination, se mettaient à sa place. Précisément Épictète paraît faire allusion quelque part à ces petites comédies improvisées ?.

Ce qu on peut affirmer, c’est qu'avant Épictète ce système d'interrogatoires était déjà employé dans les écoles, puisqu Horace le connaissait et le pratiquait. Quand le stoïcien Stertinius, au cours de sa démonstration sur la folie des passions, arrive à l'amour du pouvoir, il interpelle Agamemnon, comme un disciple ordinaire, sauf qu'avec tous les égards dus à son rang il lui demande la permission de l'interroger#. Mais sa politesse cache un piège, comme celle du Cyniscos de Lucien s'adressant à Zeus; car le royal élève

1 Ce n’est là, du reste, que l'application philosophique de ce qui se faisait dans les écoles de rhétorique, où il était d'usage de faire parler les héros antiques, tradition qui florissait encore chez nous il ÿ a un quart de siècle, au temps du discours latin.

° Épictète, Entretiens, 1, 25, 10.

3 Horace, Sat., 2, 3, 192.

4 Lucien, Zeus confondu.

5ro TH. COLARDEAU.

est bientôt réduit, par la méthode socratique, à reconnaître qu'il est

atteint de la folie de l'ambition et qu'il est aussi fou, plus fou même:

qu'Ajax. Il a égorgé Iphigénie au lieu d’une biche, tandis qu'Ajax s’est contenté d’égorger des bœufs et des moutons à la place de ses compagnons. Cajoler une biche à la place de sa fille serait aux yeux du vulgaire le comble de la démence; du moins ce serait une folie douce ; la folie d'Agamemnon, qui tue sa fille à la place d’une biche, est d’une espèce infiniment plus dangereuse.

Ce même Agamemnon — car tous les philosophes tombent sur lui — est également cité à comparaître devant EÉpictète, pour y ap-

prendre, on devine quoi, qu'il a tort de placer hors de Jui l’objet de ses désirs ou de ses craintes: voilà pourquoi, tout puissant qu'il est, il n’est pas heureux. Les hommes s’imaginent que le bonheur est dans la puissance. C’est une erreur : s’il y était, ceux qui ont été deux ou trois fois consuls devraient être heureux ; or ils ne le sont pas.

Qui en croirons-nous sur ce point? ceux qui ne voient que les

dehors de ces hommes et se laissent éblouir à l'apparence, ou bien eux-mêmes? Écoutons les soupirs et les gémissements qu'ils poussent?. On convoque alors l’Agamemnon d'Homère, qu'on entend soupirer et gémir. C'est pendant la nuit du dixième chant de l’Ihade : tandis que tout dort dans le camp, seul 1l veille, dévoré d’inquiétudes et s’arrachant les cheveux à la pensée que les Grecs sont en danger. Épictète, — ou plus exactement Diogène qu'il fait parler, — prenant le rôle du vieillard d’/phigénie, lui demande la cause de ses inquiétudes ; mais il l'interroge à la manière socratique. Il vient au secours de son ignorance, et lui fait connaître les vrais motifs de son chagrin, en l’initiant, d'une façon un peu vive, aux principes du stoïcisme. Il a donc bien du temps à perdre qu'il s'inquiète pour des bagatelles comme le sort des Grecs et le sien ? Il ferait mieux d'examiner un peu le seul point vraiment intéressant: sait-1l désirer ou craindre les choses comme il le doit, c’est-à-dire sans sortir de lui-même? S'il s'était préoccupé de ces questions dès le début, 1] n’eût jamais entrepris la guerre de Troie; et maintenant même il est encore temps d'y renoncer *.

1 Horace, Sal., 2, 3, 187-208.

2 Épictète, Entretiens, 5, 22, 27-50.

8 Jbid., 3, 22, 80-38; Iliade, 10, 91 et 94-05.

Achille aussi aura son tour ; car il a, comme Agamemnon, sa nuit d'insomnie et d’inquiétudes. Or Épictète n’admet pas qu'on « se tourne et se retourne dans son lit! » sans pouvoir fermer l'œil: pour le sage, la consigne est de dormir sur les deux oreilles ?, même quand on vient de perdre son meilleur ami. La douleur d'Achille, plus louable encore aux yeux des profanes que les inquiétudes d’Agamemnon, ne trouve pas grâce devant cet homme impitoyable. Il le traite exactement comme ces élèves qui se croient perdus dès qu'ils ont quitté leur famille; c'est même à eux qu'il fait indirectement la leçon. « Croyait-il donc son ami immortel? Ne doit-on pas être capable de vivre seul? » Il rabaisse à plaisir l'amitié d'Achille, et se donne beau jeu pour lui reprocher la frivolité de sa douleur. « Il ne fera plus ta cuisine ? La belle affaire ! Tu le remplaceras, comme tu remplacerais ta marmite, si elle était cassée ÿ. »

Achille n’est donc pas plus raisonnable qu'Agamemnon, puisqu'il se préoccupe comme lui d'objets extérieurs, ignorant que le vrai bien ne peut être qu'en nous. On peut prévoir dès lors que ces deux hommes ne s entendront pas; car c'est précisément là l'origine des désaccords entre les hommes, comme entre les peuples #. Aussi, pour montrer comment naissent les disputes, Épictète les convoque tous les deux ensemble, et leur fait recommencer, à sa façon et sous sa direction, la querelle des chefs. Homère ne les met aux prises

1 [liade, 24, 5.

2 Épictète, Entretiens, 4, 10, 31; cf. 3, 23, 103. On devrait même dire « d€ ronflér », pour être tout à fait exact ; car Épictète le dit en grec : « Le sage s’inquiète de bien penser ; mais pour tout le reste DTT12S DÉVHEL. D

3 Épictète, Entretiens, 4, 10, 31-35. Cette brutalité voulue n’est pas si choquante qu'on pourrait le croire, si on rapproche ce passage du passage 1, 28, 22-25, cité plus haut, p. 504. Épictète ne veut pas qu'Achille se mette en peine de la mort de son ami, événement extérieur, mais de ses propres fautes, qui ont été la cause de cette mort. Le vrai malheur d'Achille, on l’a vu, n’est pas la mort de Patrocle, mais la colère d'Achille lui-même. Épictète lui adresse les reproches que

s'adressent à elles mêmes Didon et Roxane :

Infelix Dido, nunc te facta impia tangunt !

Tum decuit, cum sceptra dabas.

(Virgile, Énéide, 4, 596-97; cf. Racine, Bajazet, 4, 5. 1910-12.)

4 Epictète, Entretiens, 2, 17, 19 ; 2, 22, 22.

qu'au moment où ils oublient le peu de philosophie qu'ils savent : Épictète remonte plus haut, et les fait voir un instant raisonnables. Au début, tout marche à merveille, ils s'entendent on ne peut mieux; tant que la question ne porte que sur les principes généraux et innés de la raison, l'unanimité est parfaite. « Que dis-tu, toi, Agamemnon? qu'il ne faut pas faire ce qui est bien ? — Certainement si, 1l le faut. — Et toi, Achille, que dis-tu? Tu n'approuves pas qu'on fasse ce qui est bien? — Moi? par exemple, s'il est au monde une chose que Jj'approuve, c’est celle-là ! » Mais quand il s’agit d'appliquer cette notion générale aux cas particuliers, de déterminer ce qui est bien à propos de Chryséis et de Briséis, c'est alors que les choses se gâtent; et l’entrevue, qui commençait si bien, se termine comme on sait, par des gros mots et presque par des coups : tout cela parce qu'ils ont l’un et l’autre placé le bien dans les objets extérieurs !.

Une représentation un peu différente de la même scène est donnée ailleurs, en l'honneur d’un jeune mondain très présomptueux, qui s’imaginait n'avoir rien à apprendre. Épictète veut lui faire entendre que l'ignorance de nos véritables intérêts est cause de tous nos malheurs et de toutes nos fautes, et qu'on est toujours victime de cette ignorance, quelque haute situation qu'on occupe. La scène est encore à trois personnages, Épictète, protagoniste, jouant le rôle du vieux Nestor. Il convoque à nouveau les deux chefs, les interpelle tour à tour, et leur fait honte d'oublier leurs devoirs pour des passions personnelles, par ignorance de leurs véritables intérêts ?.

On voit que ces petites comédies permettent quelquefois à Épictète de donner des conseils à ses auditeurs par dessus la tête des héros mythologiques. Cela rappelle à première vue Juvénal disant prudemment leur fait à ceux dont les tombeaux bordent la Voie Latine*, ou Alceste s'adressant à un ami imaginaire pour faire comprendre au véritable intéressé le ridicule des mauvais verst. Mais Épictète ne connait pas ces scrupules ni ces ménagements; au contraire, c'est pour frapper plus fort, au moyen d’un argument a fortiori, qu'il fait

1 Épictète, Entretiens, 1, 22, 5-0.

Ibid., 2,24, 20-24.

Juvénal, Sat., 1, 571.

CAC EN

Molière, Misanthrope, 1, 2, 343 et suiv.

rs?

intervenir les deux héros homériques ; car celui à qui il s'adresse ne vaut pas Agamemnon ni Achille, et il ne se gène pas pour le lui dire!. [l se sert quelquefois de la littérature pour donner à ses leçons morales plus de force et de clarté, plus de portée et de précision, mais jamais pour déguiser sa pensée.

Il ne serait même pas exact de dire, en concluant cette courte étude, qu'Épictète se sert quelquefois de la littérature pour orner sa pensée à la façon des rhéteurs, en lui donnant un tour ingénieux et inattendu. Assurément 1l ne Jui déplait pas, on l’a vu, de surprendre son-auditoire en traitant la littérature d’une façon un peu paradoxale. Mais les paradoxes des stoïciens ne sont pas ceux.des sophistes. Quand Dion Chrysostome, vers la même époque, déployait des ressources d'esprit infinies pour démontrer qu'Ilion n'avait jamais été pris par les Achéens?, 1l faisait œuvre de pur sophiste; car il ne cherchait qu'à amuser ses auditeurs. Quand Épictète soutenait que l'événement le plus important et le plus intéressant de l’Ilhiade, c’est l'enlèvement d'Hélène par Alexandre, qui pourtant ne fait pas partie du poème, 1} y avait derrière ce paradoxe une idée philosophique. Le paradoxe n'existait que par rapport aux erreurs et aux préjugés des profanes : ceux-là seuls qui ne connaissaient pas un mot de philosophie pouvaient être surpris.

D'une manière générale, cette application de la littérature à l’enseignement philosophique ne pouvait surprendre que les jeunes gens qui sortaient directement de l’école du maître de grammaire. Si Épictète, quelque part. se pique d'enseigner mieux que ses prédécesseurs, ce n'est pas de ce côté qu'il faudrait chercher l'innovation : il ne fait que suivre ici des traditions qu'on peut appeler classiques. Le rapprochement avec Horace est significatif. Il nous montre que certains vers célèbres, où on était tenté de voir des inventions ingénieuses, des boutades personnelles inspirées par la libre fantaisie du poète, n'étaient que des souvenirs scolaires, datant de l’époque où 1l

( Épictète, Entretiens, 2, 24, 24-27.

? Dion de Pruse, or. 10 (XI), éd. Arnim.

à Épictète, Entretiens, 2, 12, 1-5.

Page 1