LA POLITIQUE
Les idées populaires que se font les Hindous du gouvernement des
Pig. 259. — Futtehpore. Vue d'ensemble des colonnes du deuxième étage du monument précédent. (Ces colonnes ont 2m,40 environ de hauteur jusqu'à rentable/lient; plusieurs sont représentées séparément dans la planche suivante.)
hommes, du devoir et de la conduite des rois, sont exprimées très clairement dans leurs livres. Nous nous bornerons à en reproduire quelques extraits. Ils n'auraient certainement pas été désavoués par Machiavel.
— La politique a pour commencement la douceur et pour fin le châtiment. (Pantch.)
— Si le roi ne châtiait pas sans relâche ceux qui méritent d'être châtiés, les plus forts rôtiraient les plus faibles comme des poissons sur une broche. (Manou.)
— Quelqu'un qui n'opprime pas a beau être grand, il n'est pas vénéré : les hommes révèrent les serpents, mais non G-arouda le destructeur des serpents. (Pantch.)
— Le roi qui a pour flatteur son médecin, son précepteur spirituel et son ministre, a bientôt perdu sa santé, son mérite religieux et son trésor. {Hit.)
— Si vous confiez l'autorité à un homme qui vous a rendu des services, cet homme ne croit jamais vous offenser. Un tel ministre se fait un drapeau de ses services, et confond tout dans un État. {Id.)
— Jamais il ne faut enrichir un ministre, quel qu'il soit; c'est un conseil que donnent les sages : la prospérité change le caractère de l'homme. {Hit.)
— Les ministres, lorsqu'on les presse, dégorgent la substance du souverain ; ils res-
Heath del.
Fig. 260, 261 et 262. — Futtehpore. Détails des piliers du deuxième étage du Panchmahal. {Échelle: 28mm pour lm.)
semblent pour la plupart à des abcès. Il faut que les rois de la terre tourmentent continuellement leurs ministres. Un vêtement de bain , si on le tordait une seule fois, pourrait-il rendre beaucoup d'eau ? {Id.)
— Celui qui ne tue pas un serviteur aussi riche que lui, aussi puissant que lui, intelligent , résolu et s'emparant de la moitié de la souveraineté, est tué. {Id.)
— Envers la mère du roi et la reine, le prince royal, le premier ministre, le prêtre de la famille, le portier, il faut toujours se conduire comme le roi. {Pantch.)
— Un prince habile en politique doit faire comme la tortue qui se renferme dans sa carapace et soutenir le choc de l'ennemi ; mais, lorsque le moment est venu, il doit se lever comme un serpent redoutable. {Hit.)
— La conciliation, la corruption et la discorde, tels sont les moyens qu'un prince doit employer, tous ensemble ou séparément, pour triompher de ses ennemis ; mais qu'il ne cherche jamais à les vaincre par la force des armes. {Id.)
CONSTITUTION MENTALE DES HINDOUS
— On ne remporte pas sur un ennemi une victoire avec les armes comme avec la ruse ; celui qui est rusé, quoique de petite taille , n'est pas vaincu par des héros. (Pantch.)
— Pour semer la discorde chez ses ennemis, on ne pourrait trouver un meilleur conseiller que l'héritier du trône : aussi doit-on faire tous ses efforts pour élever l'héritier de son ennemi. (Hit.)
— Celui qui connaît la vertu, l'intérêt et le plaisir, ces trois règles de conduite qu'il faut suivre, ne doit pas avoir trop de pitié : en effet, celui qui est indulgent ne peut pas même conserver ce qu'il tient dans ses mains. (Id.)
— Un ennemi faible doit être tué avant qu'il devienne fort ; quand il a acquis toute sa force, il devient ensuite difficile à vaincre. (Pantch.)
— Avec un ennemi il ne faut pas contracter même l'alliance la plus solide; l'eau, si chaude qu'elle soit, éteint le feu. (Hit.)
— Des ennemis tués par les armes ne sont pas tués, mais des ennemis tués par la sagesse sont bien tués : l'arme ne tue que le corps de l'homme, la sagesse tue famille, fortune et réputation. (Pantch.)
CIVILISATIONS DE L'iNDE.
— Terre, ami et or sont les trois choses pour lesquelles on fait la guerre ; s'il n'y a pas une seule de ces choses, il ne faut nullement la faire. {Pantch.)
— Une petite armée composée d'hommes choisis vaut mieux qu'une masse considérable de troupes mal aguerries : les mauvais soldats se laissent vaincre par l'ennemi et sont cause de la défaite des braves. (Hit.)
— Quand la guerre a lieu, un prince doit regarder comme du bois sec des serviteurs même qu'il aime comme sa vie, qu'il protège et qu'il chérit. (Pantch.)
^eath del.
Fig. 264. — Futtehpore. Détail de. la partie supérieure d'un pilier du palais de la reine Birbal. (Échelle: 40mm pour lm.)
§ 10. — ORIGINE DES DIFFÉRENCES EXISTANT ENTRE LES PRÉCEPTES DES LIVRES HINDOUS ET CEUX DES LIVRES EUROPÉENS.
Après avoir lu ces maximes à la suite de chapitres où la religion tenait une si grande place , le lecteur se sera certainement senti frappé par la profondeur du contraste qui existe entre les deux modes de conception appliqués par l'Hindou à la métaphysique et à la morale : la première est mise en œuvre chez lui par l'imagination la plus exubérante et la plus désordonnée ; la seconde est le fruit du sens pratique le plus étroit et le plus positif.
CONSTITUTION MENTALE DES HINDOUS
Tandis que les rêves gigantesques des apôtres et des poètes de l'Inde emportent dans des sphères fantastiques, ouvrent des avenirs fabuleux,
Heath. del.
Fig. 265. — Futtehpore. Élévation d'un pavillon. {Échelle : 25™" pour lm.)
font considérer l'existence humaine comme un point à peine perceptible dans l'infini du temps, et mettent si haut une perfection que des milliers de transformations subies à travers des milliers de siècles suffisent à peine à obtenir, les moralistes enseignent à jouir avant tout
de la vie, à éviter les vains soucis qui la consument, à la prendre par le bon côté, à rechercher les richesses, à n'être point naïfs, et surtout à se défier des femmes, puisque, de tous les maux qui menacent l'homme, ceux que cause l'amour sont parmi les plus dangereux.
La franchise brutale des préceptes moraux de l'Hindou peut paraître blessante pour nos sentiments , mais il faut bien reconnaître pourtant que ces préceptes reposent sur une façon très logique de comprendre la vie. En définitive, tout en prêchant bien haut une morale très élevée, nous appliquons généralement dans la pratique des maximes identiques à celles des Hindous.
Cette contradiction qui se manifeste si visiblement chez nous, on peut la constater également chez l'Hindou; mais par suite de la différence des races, des milieux et des temps, elle se trouve placée dans l'Inde entre la religion et la morale, tandis qu'elle existe en Europe entre la morale écrite et ]a pratique ordinaire de la vie.
L'opposition, si choquante pour les Orientaux qui étudient l'Europe, entre ce que nous enseignons et ce que nous pratiquons, tient sans doute à l'origine même de nos principes moraux. Durant les siècles de foi, la religion et la morale étaient intimement liées, la morale n'étant à vrai dire que l'exécution de préceptes supposés divins et par suite très purs. Les croyances se sont évanouies, mais la morale est restée avec sa perfection idéale. Elle a été de tout temps bien supérieure à ce que la nature humaine peut réaliser, mais depuis qu'elle est privée de son caractère divin, l'écart entre ce que nous prêchons, non plus au nom d'un Dieu mais simplement au nom des hommes, et ce que nous pratiquons, se montre dans toute son évidence.
Chez l'Hindou, de même d'ailleurs que jadis chez les Grecs et les Romains, il y a toujours eu indépendance entre la religion et la morale. Les prescriptions religieuses pénètrent sans doute, comme nous l'avons dit, tous les actes de la vie de l'Hindou, mais ces prescriptions, formelles pour tout ce qui concerne les rites, les pèlerinages, la répétition des prières, les sacrifices, etc., en un mot la conduite des hommes envers les dieux, ne s'occupent guère de la conduite des hommes entre eux. La morale n'a dès lors d'autre base que la coutume, fille elle-même de
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l'expérience engendrée par les nécessités de la vie. Tandis que l'idéal de l'Hindou est resté dans une sphère qui n'est pas de ce monde, habitée par des êtres tout-puissants, s'occupant beaucoup des devoirs des hommes à leur égard et très peu des devoirs des hommes les uns envers
Fig. 266. — Futtelipore. Pilier de grauit sculpté, dit le trône d'Akbar, dans la salle d'audience de l'empereur.
les autres, la vie lui apparaît avec toutes ses réalités et ses laideurs. La terre qu'il habite n'est pour lui qu'un misérable amas de boue éphémère si on le compare aux espaces lumineux, éblouissants, peuplés de divinités redoutables qu'il entrevoit dans ses rêves aussitôt qu'il met le pied dans ses temples ou feuillette ses livres sacrés.
La contradiction qui existe entre la conduite de l'homme et ses aspirations existe donc aussi bien chez l'Hindou que 'chez l'Européen; si elle est plus apparente chez nous, cela tient simplement à ce que l'idéal que conçoit l'Hindou et celui que conçoit l'Européen se trouvent aujourd'hui placés dans des sphères différentes. Au point de vue philosophique, ce double idéal est au fond le même. Le rêve de bonheur impossible que l'humanité poursuit depuis tant de siècles et que fait miroiter sans cesse à nos yeux la décevante Mahâmayâ, la grande illusion, est le véritable mobile de toutes nos actions et nous ne saurions exister sans lui. Fondations de religions ou d'empires, guerres, révolutions, conquêtes, enunmot tous les événements dont l'histoire enregistre le cours, ne sont pour le philosophe que le récit des choses accomplies par l'homme à la poursuite d'un idéal quelconque, religieux à une époque, politique ou social à une autre. Sans doute il continuera à se déplacer encore, soit là-bas, soit ici, cet idéal nécessaire, ce maître souverain de nos actions, ce tout-puissant fantôme, mais il ne s'évanouira qu'avec le dernier homme, et si sceptiques que nous puissions être, nous ne saurions l'éloigner de nos yeux sans nous condamner à bientôt mourir.