LE SIVAÏSME
Siva, le dieu de la destruction, ou plutôt de la transformation, le dieu du naître et du mourir, celui qui a pour attribut significatif le lingam et à qui cependant on immole des victimes, le dieu du germe qui produit les êtres et de la mort qui les dissout, Siva est le vrai dieu de l'Inde et la vraie création du génie de sa race.
De tous les dieux du panthéon néo-brahmanique, Siva est le plus ancien. On peut l'identifier sans doute avec le Roudra des chants aryens, le dieu des vents qui apportent la pluie et fécondent le sol. Il se confondit plus tard avec Agni. Le feu, adoré par les premiers Aryens avec tant de ferveur, était pour eux le principe de la vie qui circule dans tous les êtres et qui les anime ; il était aussi celui de la destruction, ou plutôt de la transformation, puisqu'en consumant la matière il lui fait subir de profondes métamorphoses.
Le rôle d'Agni et ses attributs devinrent ceux de Siva dans le brahmanisme.
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La physionomie spéciale du dieu, sou nom nouveau, les détails de son culte étaient déjà déterminés au temps de Mégasthène, qui le mentionne et le rapproche du Dyonisos des Grecs.
C'est vers le commencement de l'ère chrétienne que le symbole de Siva, le lingam ou phallus , fut sans doute adopté. Au onzième siècle, à
Fig. 268. — Delhi. (Période mogole.) Entrée du palais des rois mogols (commencé en 1G38).
l'époque des invasions de Mahmoud de Grhazni, il existait déjà douze sanctuaires célèbres élevés en l'honneur de cet emblème.
Peu à peu, le besoin d'idolâtrie, si fort chez la masse ignorante du peuple, fit de ce qui n'était qu'un symbole la véritable divinité. Une secte se forma, celle des lingayets, ayant pour objet d'adoration Siva sous la seule forme du lingam. Leurs temples sont remplis de cet emblème ; ils en portent constamment sur eux de petites images d'or ou d'argent, qu'ils baisent de temps à autre et auxquelles ils adressent leurs prières. Basava, le fondateur de cette secte, vivait au douzième
siècle. Il prêchait l'abolition des castes et acquit rapidement une grande influence. Ses doctrines périrent plus ou moins avec lui, mais il créa une forme de culte, s'adressant exclusivement au principe mâle et ayant pour dieu visible le phallus , qui resta dominante dans le Mysore, le Nizam et tout le sud de l'Inde, c'est-à-dire parmi les populations dravidiennes. L'emblème féminin correspondant au phallus ne tarda pas à paraître aussi dans les temples et à attirer les prières des Sivaïtes. Il représente Parvati ou Kali, l'épouse de Siva, la déesse de la vie et de la mort, la grande matrice d'où est sorti l'univers et qui l'engloutira finalement un jour.
Aucun culte n'a donné lieu à des scènes plus monstrueuses que celui de la terrible Kali.
Elle devint rapidement populaire chez les peuplades les plus grossières de l'Inde, et se confondit sans doute à leurs yeux avec quelque déesse sauvage et sanglante des nègres aborigènes. L'obscénité et la cruauté se mêlèrent pour lui rendre hommage. C'est sur ses autels qu'a coulé le sang des derniers sacrifices humains, abolis aujourd'hui pour toujours chez les populations brahmaniques. Des scènes de débauche impossibles à décrire, des mystères sombres ou obscènes se pratiquent encore dans ses temples, surtout dans ceux que fréquentent les sectateurs appelés les Sivaïtes de la main gauche.
§ 3. — LE VISHNOUÏSilE.
Vishnou, le dieu suprême invoqué par les Hindous brahmaniques qui
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ne sont point sectateurs de Siva, ne paraît pas avoir une antiquité aussi haute que son redoutable rival. Il apparaît toutefois souvent dans les Védas ; Mégasthène en parle et lui trouve des analogies avec l'Héraclès des Grecs.
Tandis que Siva s'adresse plutôt à l'intelligence, et représente la façon spéciale dont le génie hindou a conçu l'univers, Vishnou répond, lui, aux éternels besoins du cœur. Il est le dieu de l'amour et de la foi,
Fig. 270. — Delhi (période niogole). Fenêtre en marbre sculpté à jour d'une des salles du palais précédent. {Hauteur jusqu'au sommet du rectangle figurant sur la partie supérieure du dessin 4m30.)
alors que pour suivre le premier il faut travailler durement à son salut, mortifiant ses désirs et s'astreignant à de rigoureuses pratiques. En dépit des orgies marquant les grandes solennités en l'honneur de Siva ou de Kali, c'est parmi les sectateurs de ce couple divin que l'on rencontre les vrais ascètes.
Pas plus que celui de Siva le culte de Vishnou n'est resté spirituel et symbolique. Plus encore qu'à tout autre peuple, il faut à l'Hindou des images visibles à adorer. C'est en vain qu'à plusieurs reprises des ré-
formateurs ont tenté d'interpréter ses religions dans un sens monothéiste. De même qu'aux temps védiques, tout est resté dieu pour lui. Dans tout ce qu'il ne comprend pas ou redoute, il voit un objet d'adoration.
L'effort de ses Brahmanes, de ses penseurs, a échoué non seulement dans toute tentative de créer le monothéisme, mais dans celle de concentrer sur deux ou trois grandes divinités ce besoin d'adoration incessant. Le peuple hindou les laissa prêcher; il adopta docilement leurs doctrines ; mais à peine eurent-elles pénétré en lui qu'elles se transformèrent, se multiplièrent, se divisèrent, prirent une apparence, une couleur, une vie, en un mot s'incarnèrent.
Vishnou est un seul dieu, sans cloute ; mais pour se manifester aux mortels, ce dieu a pris tant de figures diverses qu'il serait totalement impossible de les définir, ou seulement de les énumérer. Il y a parmi elles des géants, des héros, de simples mortels et des animaux même ; sans compter l'astre bienfaisant, le tout-puissant soleil, avec lequel, dès les temps les plus anciens , Vishnou se confondait.
Ces incarnations, qui s'appellent les avatars de Vishnou, représentent autant de divinités particulières, adorées chacune plus spécialement suivant la contrée, l'âge ou la situation sociale. Les avatars principaux, ceux dont parlent les livres sacrés connus et vénérés de tous les vishnouïtes, sont au nombre de dix seulement. Les autres sont sans règle et sans limite. Il en naît chaque jour. On peut sans crainte aller prêcher aux Hindous tel dieu que l'on voudra, si sublime ou si grossier qu'on puisse l'imaginer ; ils ne le combattront point, car ils sont les gens les plus tolérants de la terre ; il est même probable qu'ils l'adopteront sans difficulté, faisant de lui, immédiatement, l'un des avatars de Vishnou. C'est pour cette raison que les efforts des missionnaires chrétiens ne peuvent aboutir dans l'Inde. Le Christ, dont l'histoire, du reste, n'est pas sans analogie avec celle de Krishna, est devenu l'un des avatars de Vishnou, et, à toutes les démonstrations des missionnaires, les Hindous répondent qu'ils n'ont rien à apprendre d'eux, étant déjà plus chrétiens que les chrétiens. Lorsque le prince de Galles visita l'Inde, la pompe dont il était entouré le fit considérer par beaucoup d'Hindous comme une nouvelle incarnation de ce même dieu.
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On ne peut assigner une date précise à la composition des deux grandes épopées, le Kamayana et le Mahabharata, qui chantent ces héros. Elles sont pour les Hindous ce que furent pour les Grecs les
œuvres d'Homère, leur principale gloire littéraire, un fonds inépuisable d'inspiration pour les poètes et de légendes religieuses pour la masse superstitieuse du peuple. Les siècles ont compilé, modifié, augmenté ces deux poèmes célèbres. Ils existaient déjà depuis longtemps lorsque la vénération populaire pour leurs grands héros, Rama et Krishna, fit de ces victorieuses figures des personnifications de Vislmou.
Mais ce ne fut point seulement l'auréole des succès militaires que les fidèles admirèrent en eux ; ce fut le côté doux, sympathique, et même amoureux de leur caractère. La tendresse mystique qui s'épanchait des cœurs vers Vishnou devint un amour humain, ardent, passionné, souvent sensuel, lorsqu'elle eut pour objet ces belles figures visibles, animées, presque vivantes, de Rama et de Krishna.
Dans Rama, c'est bien le conquérant de l'Inde et de Ceylan, le vainqueur assurant le triomphe de la race aryenne, que l'on adore ; mais c'est avant tout l'époux de Sita. Ce couple fidèle et si bien épris, c'est en même temps celui de Vishnou avec son épouse Lakshmi, la déesse de la beauté. Les malheurs de Sita, sa fidélité, la passion brûlante et exclusive qu'elle inspira à Rama, voilà les thèmes féconds en émotions vives qui attendrissent l'Inde depuis des siècles.
Voici comment s'exprime à ce sujet un Hindou, aussi libre penseur qu'un Hindou peut l'être, dans un ouvrage récemment publié et que nous avons déjà cité {Le Guzerat et ses habitants) :
« Heureuse la nation qui possède Rama et Sita comme son idéal! Heureux le foyer qui offre son tribut d'hommage à ce couple sans égal ! Le vieil et rude artisan, sa simple et ignorante compagne, la douce et romanesque jeune fille, mêlent leurs larmes sincères tandis que le prêtre récite quelque passage favori du volume sacré. Et heureux, trois fois heureux l'homme — si ce ne fut toutefois qu'un homme — qui put s'élever jusqu'à la source même de la divine inspiration et créer deux êtres d'une grâce aussi exquise ! ))
Les joies de la famille, qui furent toujours les premières pour les Aryens, trouvent leur plus haute expression dans le Ramayana. Le type de l'amant parfait, rempli de séductions, brillant dès son enfance pour d'innombrables maîtresses, attirant à lui l'amour de toutes les femmes,
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se rencontre dans Krishna, le plus populaire des héros de l'Inde avec le beau Rama.
La légende de Krishna enfant, qui n'est point sans rapport avec celle du Christ, est chère à toutes les mères hindoues comme l'image du petit Jésus l'est aux mères chrétiennes. Et les femmes dont le cœur est so-
Fig. 272. — Delhi (période mogole). Mausolée de Safdar Jang près de Delhi. Ce monument, construit en 1754, est le dernier des monuments importants élevés pendant la période mogole. Il est en granit rouge incrusté de marbre blanc. (La largeur du mausolée est de 30m.)
litaire, les filles, les veuves, ont pour le divin amant le culte passionné et mystique que nos femmes occidentales entretiennent souvent pour le crucifié, leur céleste époux.
Sous le climat brûlant de l'Inde, et avec le tempérament inflammable des Orientaux, ce côté amoureux de la religion de Vishnou devait produire des résultats assez contraires à la morale, telle qu'elle est comprise en Europe.
CIVILISATIONS DE L'iXDE. 77
Chez certaines sectes, adonnées plus spécialement au culte de Krishna, particulièrement dans le Guzerat, où les prêtres vishnouïtes portent le titre de Maharajahs, devenir l'amant de Krishna, c'est-à-dire des prêtres qui représentent Krishna, est un but très recherché des femmes. Encombrés de solliciteuses, les Maharajahs font payer très cher leurs faveurs. L'auteur hindou que j'ai déjà cité plusieurs fois, M. Malabari, s'exprime à propos de cette coutume de la façon suivante :
« Les Européens peuvent penser que le Maharajisme est une superstition honteuse, un système d'ignoble sensualité ; mais tant qu'il restera en odeur de sainteté il maintiendra des milliers de familles hindoues sous le joug de son culte bestial. »