‹ Les civilisations de l'IndeChapitre 104 sur 155 · TRANSFORMATIONS · texte numérisé non relu

TRANSFORMATIONS

Nous venons d'esquisser dans leurs très grandes lignes les deux religions de Vishnou et de Siva, et nous avons indiqué le dogme de la Trinité, qui associe ces dieux à Brahma et fait le fond de toutes les croyances.

Mais ce qu'il nous est impossible de décrire, et ce dont nous voudrions pourtant donner une idée au lecteur, c'est la multiplicité infinie des religions de l'Inde et le changement perpétuel qui les agite. Aucune d'elles n'est stable, et pourtant chacune remonte à la plus haute antiquité et retrouve sa source dans les Védas. Elles portent un nom commun, le néo-brahmanisme ou hindouisme, cependant elles sont aussi nombreuses et aussi variées que les feuilles des arbres dans une gigantesque forêt. Elles tendent toutes au monothéisme, pourtant toutes possèdent des milliers de dieux, souvent des idoles de pierre et de bois représentant les plus grossiers objets. De chacune d'elles se dégagent des idées philosophiques étonnantes par leur profondeur, et dans chacune se retrouvent les superstitions les plus misérables de l'esprit humain.

Si l'on veut les résumer en quelques mots dans leur ensemble, on peut dire qu'elles sont formées par l'ancien panthéon brahmanique, com-

LES RELIGIONS ACTUELLES DE L'INDE

posé lui-même des grandes puissances de la nature, divinisées par les Védas et personnifiées par les Brahmanes. Ces divinités, exigeantes, implacables, insensibles, ont été profondément adoucies et humanisées par le bouddhisme. L'influence du bouddhisme est évidente dans toutes les branches de la religion néo-brahmanique ; il a glissé partout son esprit de bienveillance et d'amour. Humain par sa charité et surhumain par l'abstraction de sa philosophie, il a péri par l'une et il a triomphé

Fig. 273. — Delhi. Tombeau de marbre blanc dans l'intérieur du mausolée précédent.

par l'autre. Bouddha a conservé le droit de cité parmi les dieux innombrables qui remplissent les temples ; il est simplement devenu l'un des avatars de Vishnou.

Au milieu de cette prodigieuse confusion de doctrines et de dieux, il nous a été facile de dégager trois ou quatre grands traits tout à fait caractéristiques du génie religieux de l'Inde : façon de concevoir l'univers, tendances monothéistes de l'âme et polythéistes de l'imagination ; tolérance absolue et fraternité des croyances les plus opposées. Et cette variété infinie elle-même , sur laquelle nous insistons, n'est-elle pas l'héritage direct des vieux Aryens ,1e résultat de l'effet produit au début

de la vie intellectuelle de cette race impressionnable par le spectacle perpétuellement changeant d'une nature pleine de grandeur et de contrastes ?

Dans nos langues froides et mesurées de l'Occident, destinées à peindre des horizons gracieux, mais souvent ternes et monotones, nous avons trois ou quatre épithètes, toujours les mêmes, pour définir la couleur du ciel, la forme du nuage ou le mouvement de la source. Homère luimême, quand il a marqué d'un mot la vivacité d'Achille ou la majesté de Jupiter, ramène à tout instant ce mot à côté du nom du dieu ou du héros, nous les présentant constamment avec le même aspect.

Dans les Védas, rien de semblable ; il n'y a pas le nuage, il y a des milliers de nuages, de toutes couleurs, de toutes formes, rapides ou pesants, autant qu'il en passe en réalité dans le ciel au-dessus du front du poète ; la flamme d'Agni, les flots du Sonia, le mouvement des vents, les teintes du crépuscule et de l'aurore, tout cela change ainsi que dans la nature même ; et comme chaque chose est un dieu, chaque dieu est multiple. Cette multiplicité se continue dans le néo-brahmanisme, c'està-dire alors même que les manifestations des forces de l'univers sont devenues des divinités personnelles.

Dès qu'un Hindou croyant conçoit plus spécialement son dieu sous une de ses faces, avec l'un de ses attributs, une secte est fondée qui établit le culte de cet attribut. Il n'est pas besoin d'être Brahmane pour donner naissance à une secte : les hommes des plus basses classes sont devenus parfois des réformateurs. A peine l'apôtre a-t-il réuni autour de lui quelques disciples qu'il devient gourou, c'est-à-dire conducteur. Quand il n'est plus là pour enseigner la pure doctrine, d'autres gourous lui succèdent qui interprètent cette doctrine à leur manière. On est gourou soit par hérédité, soit par vocation, et souvent en dehors de la caste des prêtres proprement dits. Le gourou passe pour être directement inspiré de Dieu; son ascendant moral est très grand.

Un des plus célèbres gourous de l'Inde et l'un des personnages les plus remarquables de son histoire, est le fondateur de la secte des Sikhs, le célèbre Nanak. Né près de Lahore, vers la fin du quinzième siècle, il rêva de fonder une religion monothéiste qui aurait eu à la fois pour

LES RELIGIONS ACTUELLES DE L'INDE

adhérents les Musulmans et les Hindous ; ses disciples se recrutèrent parmi les Jâts touraniens du bassin de l'Indus.

Contrairement à ce qui arrive assez généralement, cette secte nouvelle continua à prospérer ; deux siècles après la mort de son fondateur, un de ses successeurs, le gourou Govind Singh, l'organisa militairement, et la secte devint un peuple dont la vaillance fut fatale aux Mogols et

Fig. 274. — Laliore. Vue de la mosquée d'Aurengzeb dix-septième siècle) et du mausolée de Runjet Singh (dixneuvième siècle), prise du sommet de la forteresse.

tint longtemps en échec la puissance anglaise. Nous avons montré dans un autre chapitre qu'à force d'exercer leurs qualités physiques et de se marier entre eux, les Sikhs avaient fini par constituer une véritable race, l'une des plus belles de l'Inde.

Nous avons cité en passant l'exemple des Sikhs pour montrer les conséquences que peut avoir la formation des sectes religieuses dans l'Inde. Sans doute fort peu de sectes arrivent à l'importance atteinte par celle des Sikhs ; mais toutes ont pour suite immédiate la formation de castes nouvelles dont les membres ne peuvent se marier qu'en-

tre eux et considèrent tons les autres habitants de l'Inde comme aussi étrangers pour eux que peuvent l'être les Européens. Bien des causes s'opposent assurément à ce que l'Inde puisse former aujourd'hui un

Fig. 275. — Lahore. Un des miuarets de la mosquée d'Aurengzeb et mausolée de Runjet Siugh.

seul peuple. Ce morcellement incessant des castes suffirait seul à l'empêcher.

A côté des religions nombreuses qui se réunissent sous la dénomination générale de néo-brahmanisme, il faut mentionner d'anciens cultes encore en honneur chez les aborigènes. Nous en avons dit quelques mots dans notre chapitre des races. L'adoration des génies de

Page 1