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INFLUENCE DE LA RELI- GION SUR LA MORALE CHEZ LES HINDOUS

Dans notre chapitre consacré à la constitution meil- Fig. 283. — Bhatgaon (Népal). Temple en pierre.

taie des Hindous, nous avons

déjà indiqué quel abîme existe chez eux entre la religion et la morale.

Nous devons insister de nouveau sur ce point, difficile à saisir pour nos esprits occidentaux. Chez nous, en effet, et depuis des siècles, la morale, c'est-à-dire la règle de notre conduite en général et surtout dans nos rapports avec nos semblables, s'est trouvée découler directement de la religion. Elle lui est si étroitement liée, que nous commençons à peine à l'imaginer indépendante du principe religieux.

Chez l'Hindou l'indépendance entre la religion et la morale est aussi

complète que possible. On a dit de lui avec raison qu'il était le plus religieux de tous les peuples. En se plaçant au point de vue des idées européennes, on pourrait dire avec non moins de raison qu'il est peutêtre le moins moral.

Plaire aux dieux et se les rendre favorables est le but que poursuit l'Hindou dans ses moindres actions , et jamais ce but ne cesse de s'offrir i\ ses yeux. Mais il serait bien étonné si on essayait de lui persuader que les dieux s'intéressent le moins du monde à l'honnêteté de ses rapports avec ses semblables, à la chasteté de sa vie, à la droiture de sa parole et de sa conduite, et que ces êtres tout-puissants ont la moindre velléité de s'irriter s'il dérobe le bien de son voisin ou s'il pratique l'infanticide.

Certes leur vengeance pourra le frapper sévèrement s'il néglige de dire ses prières, s'il ne lit pas les livres saints, s'il s'absente des cérémonies religieuses , s'il met à mort une vache , s'il n'accomplit pas les purifications requises, s'il ne se lave pas les mains avant de manger par exemple, ou la bouche après son repas.

Voilà les fautes qui excitent la colère des dieux. Les rites prodigieusement minutieux et nombreux qui accompagnent les moindres actes de la vie de l'Hindou ont été institués en vue d'honorer les puissances célestes , de détourner leur courroux ou d'attirer leur bénédiction. Ces rites émanent directement de la volonté divine, tout comme pour les chrétiens les commandements de Moïse; mais parmi ces derniers il y en a six qui sont des commandements moraux.

« Honore ton père et ta mère, ne tue point, ne dérobe point, ne commets point d'adultère, » nous a été si souvent répété au nom de Dieu, que prononcer les mêmes préceptes au nom de l'humanité seule semble presque un blasphème à certaines consciences européennes. Chez les Hindous, les dieux ne demandent rien de semblable. Ils réclament des sacrifices, des pèlerinages, des pénitences, des prières, l'accomplissement de mille rites extérieurs à chaque instant pratiqués, et ne s'inquiètent pas du reste. Le reste, c'est l'affaire des hommes, c'est le côté matériel, utilitaire et pratique de la vie, bien au-dessous des préoccupations divines.

LES RELIGIONS ACTUELLES DE L'INDE

D'ailleurs comment penser que la stricte moralité d'une vie puisse

Fig. 284. — Bhatgaon (Népal). Tortion de la façade du palais du roi.

être agréable à des dieux qui donnent eux-mêmes les premiers l'exemple de l'immoralité? On s'est raillé du Jupiter grec libertin, du Mercure

voleur et de la Vénus adultère. Ces divinités-là non plus n'étaient guère exigeantes quant à la moralité de leurs adorateurs. Chez les Grecs aussi la morale restait séparée de la religion. Les dieux hindous n'ont pas plus de scrupules ni plus de chasteté que les habitants de l'Olympe hellénique.

Deux ordres de devoirs dominent absolument l'existence de l'Hindou : les prescriptions religieuses proprement dites, c'est-à-dire les actes d'adoration ; et les purifications , qui rentrent aussi dans les devoirs religieux, mais ont une source différente. Les premières, enfantées par la nécessité de se concilier des dieux formidables pouvant déchaîner les ouragans, les sécheresses, les épidémies; les secondes, ayant pour origine l'obligation de se purifier de tout contact accidentel avec des individus de castes inférieures.

L'observance de ces deux prescriptions fondamentales — se rendre les dieux propices par des actes d'adoration et assurer la pureté de sa caste — constitue à peu près toutes les lois morales de l'Hindou. Celles que contiennent les lois de Manou se rattachent d'une façon ou de l'autre à ces deux ordres de nécessités. Toutes les autres obligations morales, qui, chez les Occidentaux, découlent de la religion, n'ont au contraire dans l'Inde aucun lien avec elle.

Qu'on se reporte aux lois de Manou : l'on verra que l'infraction à des rites puérils en apparence constitue pour l'Hindou un effroyable crime, racheté seulement par des tortures et souvent même par la mort ; tandis que des vols et des meurtres peuvent être expiés par les pénitences les plus légères.

A l'exception de l'adultère, qui trouble si profondément la constitution des familles et par suite celle de la race, tous les péchés de la chair ont peu d'importance pour les Hindous. Les cultes voluptueux qu'ils pratiquent les poussent plutôt .à la licence, et l'amour ne devient criminel que s'il se porte sur un être de caste inférieure.

Le meurtre tire sa culpabilité du rang de la personne sur laquelle il est commis. Si la victime est une vache ou un Brahmane, le crime est grave; il devient peccadille dans tout autre cas. Certains meurtres, tels que l'infanticide des filles, ne sont même pas des fautes.

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Fig. 285. — Bhatgaon (Népal). La porte d'or du palais du roi. Toutes les sculptures sont en bronze ciselé et doré.

Non seulement la moralité générale de l'Hindou est faible, mais

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encore le peu qu'il en possède est réservé aux hommes deux fois nés. Le Soudra n'a pas d'autre devoir que celui de l'obéissance absolue.

« Tous les péchés qu'un Soudra doit éviter », dit l'évêque Héber, « sont : tuer une vache, offenser un Brahmane, ou négliger l'un des nombreux rites frivoles par lesquels on suppose que les dieux sont rendus favorables. ))

Cette pauvre morale , variant d'une caste à l'autre , aggravant ou diminuant le péché suivant le rang de l'homme qui le commet ou de celui contre qui il est commis, n'est point à comparer avec l'importance d'une religion qui absorbe l'âme et envahit les moindres actes de la vie.

ce L'Hindou marche, s'assied, boit, mange, travaille et dort religieusement. »

Cette parole est d'un Hindou, et elle est rigoureusement vraie. Jamais l'Hindou ne se met en voyage, ne commence un repas, ne rencontre un ami , ne se livre au sommeil, sans invoquer les dieux. La coupe de ses vêtements , le nombre et la forme de ses bijoux, tout est réglé par un sentiment religieux. Son pays est celui du monde où il y a le plus de lieux de culte.

Le seul grand élément moral qui ait pénétré la nature de l'Hindou, c'est l'esprit de charité bouddhique. Cet esprit s'est glissé jusque dans le code rigide inventé pour le plaisir de dieux fantasques et cruels et non pour le vrai bien des hommes. Il l'a adouci, il a ajouté des préceptes d'amour et de libéralité aux dures et pesantes prescriptions. La période bouddhique fut la plus morale dans l'histoire de l'Inde, et son influence bienfaisante se fait sentir encore.

Les qualités que possède l'Hindou, telles que la douceur, la fidélité à ses maîtres, l'amour de la famille, un admirable esprit de tolérance, tiennent à son caractère et sont indépendantes de sa morale. La plupart de ses qualités sont d'ailleurs tout à fait passives : il sait obéir et il n'est jamais si bon que lorsqu'il cède au joug d'un maître. Qu'il commande à son tour, et il devient vite injuste , arrogant et tyrannique. 11 n'est aucune de ses qualités dont on puisse dire qu'elle est le fruit d'une morale appuyée sur la base puissante de la foi religieuse, et fortifiée par des siècles de développement. La morale n'est pas même née dans

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l'Inde, tandis que la religion y a de tout temps exercé un prodigieux empire.

L'Hindou est donc un être essentiellement religieux, mais il n'est point un être moral. Sa nature facile et douce est habituée à plier par

la force d'un climat qui lui ôte toute énergie et par un long esclavage. S'il n'avait pour frein que sa conscience morale, il serait peut-être un des peuples du globe les plus farouches et les plus dangereux. Son caractère seul l'a rendu un des plus inofifensifs.

Fig. 287. —

Boîte incrustée de Bombay. (Collection de l'auteur.)

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