LE VILLAGE ET LA PROPRIETE
Le village, depuis l'époque la plus reculée où l'on puisse faire remonter l'histoire de l'Inde, apparaît comme un groupe politique organisé, complet par lui-même, et au-dessus duquel il n'y a que l'Etat.
A vrai dire, le village est la véritable patrie de l'Hindou. Il répond pour lui à toutes les nécessités sociales, lui offrant à la fois le gouverneme nt paternel qui le protège, le juge qui fait triompher son droit, le prêtre qui dirige son âme, le médecin qui guérit son corps, le poète et la bayadère qui charment son esprit et ses yeux, et des concitoyens qui se pressent autour de lui comme une famille dont il serait l'enfant.
Qu'est-ce que l'Hindou demanderait de plus à la grande patrie factice qu'on a essayé bien souvent de créer pour lui? Il n'en attend rien, il ne la reconnaît pas. Tout ce qu'il sait d'elle, c'est qu'il lui a toujours dû un lourd tribut. Quel que soit le conquérant qui ait formé violemment cette patrie par la force des armes, ce conquérant, indigène, musulman ou chrétien, s'est toujours montré aussi dur pour le paiement de l'impôt ; et, puisque le paysan doit toujours obéir et payer, peu lui importe à qui.
Aussi les révolutions, les guerres, ont passé, les empires se sont élevés et sont tombés, sans que le villageois hindou en ait pris le moindre souci. Ses maîtres successifs ne lui demandant que de l'argent et ne touchant point à ses habitudes séculaires, il est demeuré tel qu'il était il y a trois mille ans. Le village hindou nous présente encore aujourd'hui l'image de la société aryenne primitive, et nous pourrions ajouter d'ailleurs, de toute société à ses débuts.
Par village, dans l'Inde, il ne faut pas entendre seulement un groupe d'habitations, mais aussi les terres qui l'entourent et qui sont la propriété de ses habitants.
Cette propriété est commune. La communauté des terres précéda partout dans le monde la propriété individuelle ; mais, tandis que toutes les sociétés évoluaient de la première forme vers la seconde, la société hindoue est restée fidèle au type primitif, et, par un contraste singulier avec les autres peuples, tend aujourd'hui encore à ramener toujours la propriété individuelle à la communauté.
Qu'un individu, par des talents absolument personnels s'élève à la richesse, la communauté d'où il est sorti trouvera tout naturel de réclamer le partage de ses gains. Des procès curieux se sont plaidés dans l'Inde sur cette question, et les juges anglais ont à grand'peine réussi à maintenir quelquefois à celui qui s'était enrichi les bénéfices de son travail. Il a fallu pour cela que la communauté n'eût en rien contribué à ses succès par l'éducation qu'elle avait pu lui fournir. Dans le cas où il devait moins à lui-même qu'aux soins dont il avait été l'objet, rien n'a pu empêcher le retour de ses biens à la communauté.
Lorsqu'un enfant naît dans l'Inde, le seul fait de son existence lui donne droit à une part sur la fortune de ses parents. On croirait que par ce système la propriété personnelle va s'établir. Il n'en est rien. Le partage n'est jamais accompli de fait. Quand l'enfant arrive à l'âge d'homme et qu'il pourrait réclamer son bien, il n'y songe pas . se contentant de sa part sur le revenu, et c'est ainsi que la propriété individuelle tend constamment, comme nous le disions, à redevenir commune.
Cette communauté de biens est double, suivant qu'on la considère par rapport à la famille ou par rapport au village.
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
La communauté villageoise est sortie de la famille. Le village n'est
que la famille étendue. Dans plusieurs cas, cette définition est exacte, c'est-à-dire que tous les habitants d'un village descendent d'une même
souche ; ils forment alors un véritable clan. Quelquefois trois ou quatre familles en constituent le fond, plus ou moins ouvert aux étrangers. Le plus souvent le lien familial est purement fictif, mais il n'en est pas moins reconnu et invoqué.
Quoi qu'il en soit, le groupe se divise en ménages distincts, ayant chacun son habitation distincte et cultivant son lot de terre distinct. Les biens meubles, tels que bestiaux, instruments de labour, etc., possédés par un ménage, de même que la part de ce ménage dans les revenus de la communauté, appartiennent en commun aux membres du ménage, père, mère et enfants. C'est la communauté dans la famille.
D'autre part toutes les terres dépendantes du village appartiennent en commun aux habitants, qui les cultivent ensemble et s'en partagent les revenus. C'est la communauté dans la société.
Lorsque la moisson est terminée, les gerbes sont réparties en différents tas. Le plus gros représente le revenu de l'Etat. Dès que ce tas a été mis à part, le devoir de l'Hindou envers ce qu'on pourrait à tort appeler sa patrie est accompli. Il ne lui doit plus rien et il n'en attend plus rien.
Une fois l'État satisfait avec la part du lion, on rétribue les fonctionnaires du village. Il y a un fort gros tas pour le chef, un autre pour le Brahmane, un moindre pour l'inspecteur des terres, pour le distributeur des eaux, pour le barbier, le potier, le charpentier, le forgeron, le blanchisseur, le cordonnier, l'astrologue, le médecin, le poète et la bayadère.
Tous ces fonctionnaires, et d'autres encore — car ils sont d'autant plus nombreux que le village est plus vaste et plus riche — sont entretenus aux frais de la communauté. Chacun, suivant ses fonctions, appartient à une caste différente et se garderait bien de se marier ou de manger avec ceux d'une autre caste. Mais ces barrières, si rigides qu'elles soient, ne créent ni rivalité ni hostilité entre les villageois. Au fond, comme ils se croient plus ou moins descendus d'une même souche, ils se sentent frères. Un esprit d'égalité sincère règne entre eux, et ceux mêmes qui remplissent les emplois réputés vils trouvent, en raison des services qu'ils rendent, une sorte déconsidération chez leurs concitoyens.
Quand les fonctionnaires ont reçu leurs parts respectives de la récolte, on divise ce qui reste entre tous les ménages. Ce qui revient à chacun n'est guère considérable. Le paysan, le ryot hindou, est dévoré d'impôts. Heureux quand il les a tous payés s'il lui reste assez pour nourrir sa famille et acheter la semence nécessaire pour obtenir la récolte prochaine. Dans le Bengale une famille s'estime heureuse quand ses revenus atteignent l'équivalent de 5 à 6 sous par jour.
Là où le système communal fonctionne régulièrement, le paysan est assuré du secours de ses concitoyens en cas de détresse, et il ne souffre de la faim que si la famine est générale.
Chaque village est gouverné par un chef élu assisté d'un conseil qui était d'abord de cinq membres, comme l'indique son nom de panchayat, et qui est maintenant en général un peu plus nombreux; il est administré par les premiers des fonctionnaires que nous avons nommés.
Cette organisation séculaire était trop profondément entrée dans les mœurs pour que la volonté d'un souverain pût la changer. Tous les conquérants qui ont successivement soumis l'Inde ont respecté l'organisation du village et lui ont laissé son autonomie. Ils y avaient d'ailleurs un intérêt évident. L'important pour le chef de l'Etat était d'assurer la perception régulière et profitable de l'impôt, et les communautés de village, responsables de chacun de leurs membres, l'y aidaient beaucoup mieux que ne l'aurait pu faire aucun autre système.
Il s'en faut beaucoup cependant que tous les villages de l'Inde présentent l'organisation régulière que nous avons décrite. L'Inde renferme trop de races différentes pour qu'une institution quelconque puisse se maintenir sans changement sur l'immense surface de la péninsule. En fait, on y rencontre toutes les formes connues de la propriété, depuis la communauté absolue des biens , jusqu'à la propriété individuelle non moins absolue.
Comme ce sont les différentes façons de percevoir l'impôt qui marquent les différentes formes de la propriété dans l'Inde, nous allons indiquer sommairement les cinq manières dont il est perçu par le gouvernement anglais dans les diverses divisions de l'empire.
Les Anglais ont adopté le principe musulman qui veut que toutes les
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terres appartiennent au souverain et que le revenu payé par le peuple
soit non un impôt mais une rente, telle que les fermiers en payent à leurs "propriétaires.
Dans le Bengale, toutes les terres sont partagées entre un certain nombre cle grands propriétaires ou zémindars, sortes de fermiers généraux, qui les louent aux paysans, et sont responsables de l'impôt vis-à-vis de l'Etat.
. Dans F Aoudli, le système est à peu près le même, avec cette différence que, dans le Bengale, le gouvernement intervient entre les zémindars et les tenanciers et empêche ceux-ci d'être complètement opprimés, tandis que dans l'Aoudh, ils sont à la merci des grands propriétaires.
Cette différence et celles que nous allons voir dans les autres provinces tiennent à ce que le gouvernement britannique a plus ou moins laissé les choses dans l'état où il les a trouvées après les bouleversements qui avaient suivi la chute de l'empire mogol. Les zémindars étaient des aventuriers heureux qui s'étaient taillés des domaines indépendants à la faveur des guerres et des révolutions.
En leur reconnaissant la propriété héréditaire des terres dont ils s'étaient emparés, l'Angleterre crut organiser une sorte d'aristocratie territoriale dévouée à son autorité et ambitieuse d'améliorer le sol. Le résultat prouva que ce calcul était erroné. Nulle part le paysan n'est plus opprimé, plus misérable, plus désintéressé de la prospérité agricole, que dans le Bengale et l'Aoudh, où il travaille, non pour lui, mais pour des maîtres impitoyables, orgueilleux et oisifs.
Tout autre est la situation dans le Pundjab. Là fleurit dans toute sa simplicité patriarcale le régime des communautés villageoises. Le gouvernement anglais reçoit directement l'impôt de chaque chef de village, et les paysans libres et maîtres de leurs terres, heureux et actifs, font produire à leurs champs tout ce qu'un sol soigneusement cultivé peut fournir.
Dans les provinces de l'ouest et du centre, il y a tantôt des fermiers héréditaires, recevant la rente des paysans, payant l'impôt à l'Etat, et gardant la différence entre ces deux revenus, tantôt de grands et de petits propriétaires taxés directement.
Dans le Dekkan, chacun paye directement à l'Etat une rente qui est révisable et taxée à nouveau au bout d'un certain nombre d'années.
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
Bien que le Dekkan soit infiniment moins riche et moins fertile que l'Hindoustan, c'est peut-être dans cette partie de l'Inde que le peuple est le plus heureux. Le village y existe, avec .son autonomie et la pro-
Fig. 291. — Architecture moderne de l'Inde. Élévation du temple de Vishveshvur, à Benarès ; d'après un dessin de Prinseps. Échelle 8mra pour lm.
Tous les monuments représentés dans cette planche et les suivantes ont été construits pendant le dernier siècle et la première moitié de celui-ci.
priété commune des terres, mais cette propriété n'est pas la même que dans le Pundjab. Les champs sont, à époques fixes, partagés entre les habitants.
Chaque ménage possède en particulier et complètement son lot, qui
s'augmente ou diminue suivant l'activité ou la négligence des travailleurs. Le père de famille peut vendre sa terre sans le consentement de la communauté, ce qui n'est pas possible sous le véritable régime communal. Seulement le partage revient de temps à autre égaliser les fortunes et rappeler aux villageois qu'ils sont, au moins en principe, les membres d'une même famille et solidaires les uns des autres.
En somme, ce qui cause la misère du paysan hindou, ce n'est pas tant l'énormité de l'impôt, que les intermédiaires placés trop souvent entre le gouvernement et lui, véritables fléaux du peuple. Partout où le villageois se trouve directement en rapport avec l'Etat, soit comme individu, soit comme communauté, il est presque toujours actif, prospère, et content malgré sa pauvreté.
C'est un spectacle vraiment satisfaisant que celui qui s'offre aux regards du voyageur lorsqu'il traverse un village du Pundjab ou même des rudes plateaux du Dekkan. Les nombreux temples, les arbres sacrés, les autels dispersés le long des rues témoignent de la piété de ce peuple superstitieux et simple ; le modeste hôtel-de-ville, un toit seulement soutenu par des piliers, parle des habitudes de liberté dans l'obéissance pratiquées depuis trois mille ans; et, dans les rues étroites aux pignons de bois curieusement sculptés, une population, inoffensive et douce, à l'air soumis et gai, vêtue sommairement, mais éclatante de bijoux, se presse et s'agite avec un peu d'importunité, quoique sans intention hostile, autour de l'étranger.
Bien différent serait le tableau dans la pauvre province opprimée d'Orissa, ou même dans la riche vallée du Gange, où le peuple réclame et obtient du sol le plus généreux du monde des trésors qui ne sont pas pour lui.