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LA FAMILLE. CONDITION DES FEMMES DANS L'INDE

L'organisation de la famille est la première chose que l'on doit étudier si l'on veut connaître la société hindoue.

La famille est le type et la base de la commune, et l'État, nous

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l'avons vu, n'est qu'une agglomération de communes, sans aucun groupe intermédiaire.

La commune parfaite est un clan ou famille associée.

Fig. 292. — Architecture moderne de l'Inde. — Bénarès. Temple de Durga.

Dans la famille associée, nul ne possède rien en propre. Les biens meubles ou immeubles sont la propriété commune, dont aucune partie ne peut être aliénée sans le consentement de tous. Le père de famille administre la fortune et exerce une autorité morale absolue. A sa mort,

son fils aîné lui succède, sans qu'il y ait partage des biens. Tous se soumettent à lui comme ils se soumettaient à son père. Au bout de quelques générations, la famille devient un véritable clan, dont le chef est toujours l'aîné de la branche aînée.

Il est rare cependant que nulle cause de division ou de désagrégation ne survienne dès que la famille commence à s'étendre. Nous avons développé cette question lorsque nous nous sommes occupé du clan rajpout, et nous avons, au sujet delà propriété, indiqué le cas où les biens du père se divisent à sa mort entre ses enfants.

Ce cas se présente assez fréquemment aujourd'hui, et la société hindoue acquiert une tendance, bien faible encore, à augmenter l'importance de l'individu et à diminuer celle du groupe familial.

Ayant rappelé ces généralités, nous nous occuperons exclusivement dans ce paragraphe de la famille proprement dite, c'est-à-dire du père, de la mère et des enfants.

L'autorité du père de famille est absolue dans l'Inde comme autrefois à Eome. Si elle ne va pas jusqu'à l'exercice du droit de vie et de mort, c'est sans doute simplement à cause de la douceur du caractère de l'Hindou. La femme considère son mari comme son maître et le représentant de ses dieux sur la terre. Son respect pour lui est porté à un tel point qu'elle ne prononce môme pas son nom. Lorsqu'elle est nouvellement mariée, elle remplace ce nom par une réticence ou par une périphrase; lorsqu'elle est mère, elle désigne son mari en disant : « le père de... » et elle ajoute le nom de son premier-né.

Malgré l'autorité despotique de l'époux, et bien que cet époux ne soit jamais choisi par la femme, mais lui soit fiancé dès le plus bas âge, le lien conjugal n'a rien qui semble lourd. Les époux indiens sont tendrement attachés l'un à l'autre, et si le mari, par une sorte de décorum obligatoire, affecte en public de traiter sa femme avec une indifférence voisine du mépris, il est généralement doux envers elle dans l'intimité, il subit même facilement son influence et il lui arrive bien rarement de la frapper ou de la maltraiter.

La femme hindoue est fort ignorante et l'opinion générale est qu'elle doit rester ignorante sous peine de se déshonorer. S'instruire, c'est,

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Fig. 293. — Architecture moderne de l'Inde. — Bénarès. Détail des sculptures de la façade d'un temple.

CIVILISATIONS DE L'iNDE.

pour elle, imiter effrontément les hommes et s'afficher comme une courtisane. Les efforts faits par les maîtres actuels de l'Inde pour attirer la femme dans les écoles rencontrent la résistance la plus obstinée.

Les enfants sont fiancés dès le berceau et les jeunes filles sont généralement mariées à douze ou treize ans. La femme hindoue n'a pas d'existence possible en dehors du mariage. A peine venue au monde, ses parents choisissent pour elle celui qui sera le maître de sa destinée. Elle grandit pour lui appartenir, et fût-il hideux, injuste et brutal, elle préfère encore être à lui que de ne point se marier ou de le perdre.

La femme non mariée et surtout la veuve sont deux espèces d'êtres que la société hindoue rejette de son sein. Et, par veuve, on entend même la jeune fille qui a perdu son fiancé dès les premières années de sa vie. Un tel malheur est irréparable. L'abandonnée tombe au-dessous des parias eux-mêmes.

ce La mort de l'Hindou, dit M. Malabari, est un coup écrasant pour sa femme ; elle ne peut s'en relever. La veuve hindoue porte un deuil qui dure toute sa vie. Elle n'est plus traitée comme un être humain. Son regard porte malheur et elle souille tout ce qu'elle touche. Méprisée, négligée, elle ne trouve plus dans la vie qu'un fardeau. Elle n'a plus rien à faire que de s'abandonner à d'impures coutumes ou de traîner jusqu'à la fin une vie misérable et solitaire. Je parle ici de la jeune veuve ; celle qui a la consolation de posséder des enfants n'est pas autant à la merci des préjugés de caste. »

On comprend maintenant à quelle source amère la femme hindoue a puisé ce dévouement conjugal qui fait notre admiration, et qui, fortifié de siècle en siècle, est devenu un sentiment inné. Les mêmes raisons expliquent en partie sinon l'établissement, au moins la perpétuation de cette coutume du sutti qui obligeait les veuves à se brûler sur le corps de leur mari. Entre les félicités glorieuses que la veuve héroïque devait goûter dans une autre vie auprès de son époux, et l'abominable misère dans laquelle elle traînait ses jours en restant sur la terre, le choix était promptement fait par des créatures ardentes et crédules, dont l'enthousiasme s'excitait aux larmes, aux applaudissements, aux

prières, aux chants sacrés qui retentissaient autour d'elles et qui saluaient leur mort sublime.

Lorsque le gouvernement anglais défendit la pratique du sutti, la principale résistance à cette interdiction vint des femmes, qui, pendant longtemps, réussirent encore à se sacrifier en déjouant toute surveillance. Ce sont elles qui ont empêché l'abolition de cette coutume au Népal malgré la volonté du tout-puissant ministre Yang Bahadur.

Des croyances enracinées depuis des siècles dans des âmes ignorantes et simples, et la perspective d'une vie absolument misérable et déshonorée, suffisent à expliquer ce fanatisme. La foi religieuse est seule capable d'accomplir ces miracles ; elle n'est pas moins profonde chez les femmes hindoues que chez les martyrs, qui croyaient rencontrer leur dieu au delà des flammes du bûcher.

Il est difficile de dire à quelle époque remonte la coutume du sutti; il n'en est pas question dans Manou et encore moins dans les Védas, bien que les prêtres l'aient plus tard appuyée sur un précepte des hymnes sacrés, faussement interprété par eux. Le . sutti n'en est pas moins très ancien et antérieur à l'ère chrétienne. On le voit mentionné pour la première fois par les Grecs trois cents ans avant Jésus-Christ.

La coutume du sutti a disparu aujourd'hui de l'Inde, le Népal excepté, mais il est vraiment difficile dédire que les femmes y aient gagné. La situation des veuves, comme nous le disions plus haut, est absolument misérable. Celles qui, bravant l'opinion publique, ont réussi à se remarier sont en nombre infiniment restreint et sont regardées partout avec le plus profond mépris. L'idée que la même femme puisse appartenir à plusieurs hommes n'est plus acceptée depuis bien des siècles par les Hindous.

La polygamie, permise par les lois hindoues, a été encore développée par les invasions musulmanes, C'est depuis ces invasions que les femmes ont été tenues renfermées dans les zénanas, au moins chez les classes riches, et qu'elles ont pris l'habitude de se voiler en public.

La polygamie, qui pour les gens opulents est une élégance et un luxe, n'est guère pratiquée chez les pauvres que dans un but de paresse et d'avarice. Les gens des basses classes n'ont le plus souvent qu'une

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femme; s'ils en ont plusieurs, c'est pour les faire travailler et gagner la vie de la famille. Celles qui acceptent cette condition appartiennent généralement à des castes inférieures et se trouvent encore trop heureuses de la dignité relative dont les a revêtues le mariage.

Un des résultats de la polygamie est de faire souvent désigner les enfants par le nom de leur mère afin de les distinguer. Cet usage, qui

Fig. 295. — Architecture moderne de l'Inde. Temple Huttesing à Ahniedabad.

appartient également aux peuples polyandres, était assez général dans l'Inde ancienne.

La femme ne joue un rôle quelconque et n'a quelque importance que quand elle devient mère. Sa situation est alors toujours respectée, même au cas où elle se trouve veuve. Le respect et l'amour de ses enfants sont sans bornes. Si elle vieillit, elle se voit entourée par des générations d'enfants et de petits-enfants sur lesquels elle exerce doucement une autorité incontestée.

Pour bien comprendre la vie de famille dans l'Inde, il ne faut pas oublier qu'elle n'est jamais circonscrite aux membres qui composent effectivement la famille. Elle réunit dans un indissoluble lien tous leurs ancêtres et tous leurs descendants. Ils sont tous présents, du moins par la pensée , à chaque cérémonie infime ; on leur porte des toasts à tous les repas de fête. Au milieu des éclats de la joie, les convives s'arrêtent pour sentir flotter autour d'eux l'âme des vieux Aryens, et pour souhaiter une heureuse existence à tous les êtres inconnus qui leur devront à eux-mêmes le jour, continuant la longue chaîne de leurs idées et de leurs sentiments à travers les temps infinis.

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