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Mais cette sorte d'aveuglement est une maladie mentale essentiellement moderne. Les puissants dominateurs d'autrefois n'en furent jamais atteints. Si la centralisation absolue est une dangereuse chimère pour des États relativement restreints, à peu près soumis dans toute leur étendue aux mêmes conditions d'existence et habités par une race presque homogène, qu'aurait-elle été pour des empires aussi étendus que celui des Romains ou des Mogols? Que serait-elle devenue surtout dans l'Inde, où tant de races, tant de religions, tant de climats, tant d'influences diverses subsistent côte à côte ?
Les Anglais, ces conquérants qui ressemblent le plus aux Romains parmi tous les peuples modernes, ont adopté en Orient une politique à laquelle ils se verront peut-être forcés de revenir en Occident pour une partie importante de leur empire. Ils ont laissé fonctionner les vieilles coutumes locales. Ils ont compris cette vérité, — que les anciens souverains sentaient instinctivement sans la raisonner sans doute, — que ce que les siècles ont établi ne se transforme qu'avec les siècles et que l'anarchie et la ruine fondent sur les pays en proie aux utopistes et aux législateurs.
Le paiement régulier de l'impôt, voilà tout ce qu'exige le gouvernement britannique, à l'exemple des Grands Mogols eux-mêmes, souverains absolus s'il en fut. En dehors de l'organisation fiscale , l'Angleterre laisse à l'Inde ses lois, c'est-à-dire ses coutumes religieuses commentées par les Brahmanes, et les tribunaux européens n'ont guère d'autre mission que de les appliquer.
Il faut avouer que cette application n'est pas précisément facile pour les jurisconsultes anglais. Les codes hindous sont aussi complexes et aussi confus que les doctrines religieuses d'où ils découlent. Ils varient d'une province à l'autre et même d'un village à l'autre. L'Inde en est demeurée, en effet, à l'organisation patriarcale. Dans chaque petite communauté, l'autorité législative appartient au panchayat, assemblée élue, type et berceau des assemblées parlementaires qui, depuis le sénat romain jusqu'à nos parlements, se retrouvent dans toutes les sociétés d'origine aryenne.
Mais tandis que nos parlements font des lois, le panchayat se borne
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
à faire respecter celles qui ont été lentement élaborées par la religion et par l'usage. Nous voyons dans l'Inde l'institution à son début; là,
Fig. 306. — Plateau en or repoussé (Mysore).
elle est telle encore que la fondèrent les pères de famille védiques lorsqu'ils s'assemblaient pour veiller au bon ordre et au bien-être du village. Elle a marché depuis et ses étapes sont faciles à marquer à travers l'histoire. Le panchayat aryen ne faisait pas une loi par siècle ;
une chambre des députés en fabrique souvent plusieurs par jour.
Nous n'entrerons pas dans le détail des peines destinées à réprimer les crimes et délits : la mort pour le meurtre , la prison pour le vol sont assez rigoureusement appliquées par le gouvernement anglais. Quand le cas est grave, les juges sont bien forcés de dépasser l'opinion publique, souvent beaucoup moins sévère qu'eux. Nous avons vu, en traitant de la moralité
chez l'Hindou, que parfois une peccadille est plus blâmable pour lui qu'un acte de fraude ou de violence. Aussi les peines que nous considérons comme infamantes n'entraînentelles aucun déshonneur dans l'Inde. Un homme qui sort de prison est tout aussi considéré qu'avant, etses compatriotes sont portés à le
Considérer plutôt COm- Kg. 307. — Vase de cuivre incrusté d'argent (Tanjore).
me une victime si sa
condamnation émanait trop directement de la jurisprudence des vainqueurs.
A l'exception de ce qui concerne les crimes pour lesquels il faut forcément sévir si l'on veut maintenir l'ordre, les coutumes hindoues fonctionnent aujourd'hui comme elles ont fonctionné depuis plusieurs siècles. Les plus intéressantes sont celles qui ont trait à l'héritage et à la propriété ; ce sont aussi les plus embrouillées et les plus variables d'une province à l'autre. Nous indiquerons seulement les plus générales relatives aux successions.
Faire son testament est un acte absolument inconnu à l'Hindou, et qui n'aurait après sa mort aucune signification ni aucune autorité
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
pour les survivants. La propriété, nous l'avons vu, est rarement individuelle. Elle appartient au moins à la famille, sinon à tout le village. Un homme n'a pas le droit de disposer à son gré de son bien pendant sa vie. Comment donc aurait-il ce droit après sa mort?
Le père n'étant en réalité que l'administrateur des biens de ses enfants, lorsqu'il ferme les yeux, la propriété commune ne subit aucun transfert. Elle reste entre les mains de tous comme elle y était avant. Si les enfants préfèrent la partager, chacun prend sa part pour fonder une nouvelle famille; si elle demeure indivise, le fils aîné en devient
Fig. 308. — Coupe en cuivre étamé et ciselé (Moradabad).
l'administrateur. Il prend alors la place du père mort sans avoir plus de droits que lui.
Lorsque le partage a lieu, c'est toujours entre les enfants mâles, car la femme, dans l'Inde, n'a le droit de posséder que les dons que lui font ses parents et amis au moment du mariage. Le mari n'a aucun droit sur cette dot et ne peut l'aliéner sans le consentement de la femme.
Quand un homme meurt sans enfants mâles, sa femme hérite de ses biens, mais viagèrement seulement.
Il serait sans intérêt ici d'entrer dans les détails du réseau compliqué et variable de la législation hindoue. Uniquement fondée sur la coutume, la loi hindoue occasionne les plus grandes difficultés aux magistrats chargés de l'appliquer, difficultés qui s'accroissent encore
lorsque» se trouvent en conflit des intérêts d'individus appartenant à des provinces diverses et régis par conséquent par des coutumes différentes. Les moyens de communication rapide ayant fait disparaître les barrières jadis presque infranchissables existant entre les provinces, il a bien fallu songer à faire un code uniforme pour toutes les questions
Fig. 309. — Plat en or (Mysore).
d'intérêt général. C'est à cette œuvre d'une difficulté extrême que l'administration anglaise est principalement occupée aujourd'hui.