VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE DES HINDOUS
Dans nos chapitres consacrés à l'étude des races, nous avons parlé
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
des mœurs et coutumes spéciales aux diverses populations qui habitent l'Inde. Il nous reste dans ce paragraphe à dire quelques mots de celles communes à la grande majorité du peuple hindou.
La vie publique des Hindous, dans les réceptions, dans les fêtes religieuses, dans les revues, dans les processions , est aussi fastueuse, élégante et splendide que mille récits enthousiastes ont essayé de
Fig. 316. — Dessin d'une boîte damasquinée, or sur acier (Puudjab).
la dépeindre à nos imaginations occidentales. Leur vie privée est extrêmement simple.
A peu de chose près, la nourriture, les habitudes, le logement du riche sont les mêmes que ceux du pauvre. Les repas de l'un comme de l'autre se composent de végétaux, d'huile ou de beurre clarifié, d'épices et d'eau claire. L'un comme l'autre mange avec ses doigts, accroupi sur le sol ; la seule différence est dans la richesse ou la simplicité du tapis, de la natte, de la pièce de toile sur laquelle il se tient. Toute la vaisselle consiste en des assiettes de feuilles de bananier ; et même sur ce point, le luxe se rencontre chez les classes inférieures, qui se servent seules d'assiettes en terre ou en métal. La raison en est qu'un
homme de caste craint par-dessus tout de manger dans un vase ayant servi à un Soudra ou à un paria, et par conséquent ne fait usage que de feuilles d'arbre, détruites aussitôt que l'on s'en est servi. Les gens des basses classes n'ayant pas les mêmes scrupules se contentent de laver soigneusement leurs ustensiles.
Les meubles ne distinguent pas davantage la maison du marchand opulent de la cabane du laboureur ; ils sont absents de l'une comme de l'autre. L'élégance d'un intérieur consiste seulement dans l'ornementation des murs, parfois sculptés et incrustés, dans la richesse des rideaux de soie qui servent de portières, des tapis étendus sur le sol et des coussins sur lesquels on s'accroupit et l'on s'accoude.
Les demeures plus élevées et plus spacieuses, les jardins qui les environnent, l'eau qui murmure en retombant dans les bassins, les vêtements plus somptueux, les bijoux plus pesants et plus riches, voilà les principaux avantages extérieurs dont la fortune aux Indes embellit la vie privée. Quant à la frugalité des repas, elle est universelle, et les pratiques religieuses observées à tout instant de la journée, dans toutes les classes de la société, rendent à peu près uniforme la vie des habitants de l'Inde, quelle que soit leur condition.
Ces habitudes consistent en ablutions et en prières, accomplies le matin, au milieu du jour, le soir, et surtout avant de manger ou immédiatement après.
L'Hindou ne se met pas au travail, n'aborde pas un ami, ne songe pas à s'endormir sans invoquer les dieux. Pour n'oublier aucune de ses nombreuses oraisons, il se sert d'un chapelet, comme les Musulmans et les catholiques ; souvent il se contente de prononcer les noms divers de ses divinités.
Il est plus facile de décrire la vie publique de l'Hindou que de donner des détails sur son existence intime, car il est très jaloux du secret de son intérieur et ne laisse guère l'étranger y pénétrer. Cependant, il est extrêmement hospitalier et plein d'une politesse affable.
Quant aux femmes de sa famille , elles restent invisibles aux yeux du visiteur, et le maître de la maison se trouverait gravement offensé si l'on s'avisait seulement de parler d'elles.
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
Lorsque les Hindous se reçoivent entre eux, ils sont évidemment plus familiers, mais ils ne laissent pas que d'observer les lois de l'étiquette la plus rigoureuse. Tout est réglé d'après la différence des
Fig. 317.
Vase d'argent cniaillé (période mogole).
Fig. 318. — Chandelier en bronze (Madura).
rangs, surtout les places respectives de chacun dans la salle de réception. Si un Rajah ou un prince royal est présent, il s'assied sous un dais placé tout au fond, du côté opposé à la porte ; les autres s'échelonnent dans la longueur de la pièce, les moins distingués se trou-
CIVILISATIONS DE L'iXDE.
vaut les plus rapprochés de l'entrée. Tout le monde s'accroupit à terre sur des nattes ou sur des coussins.
Dans mie visite, c'est toujours celui qui reçoit qui donne aux étrangers le signal du départ. Il le fait au moyen d'une formule de convention, demandant par exemple s'il aura bientôt le plaisir de revoir ses visiteurs, ou bien leur offrant du bétel et de l'eau de rose.
Les Hindous du nord de l'Inde sont généralement vêtus à la façon musulmane, mais ceux du centre et du sud ont conservé le costume traditionnel, consistant en une pièce d'étoffe enveloppant les reins et une autre roulée autour de la tête. Chez les femmes, l'étoffe qui entoure les jambes et que l'on nomme sari, est plus ample et parfois se ramène jusque par-dessus la tête et sert à voiler le visage; elles portent aussi une petite veste courte qui laisse la ceinture à nu. On ne porte point de souliers, mais des babouches à pointe recourbée, dont on ne se sert que dehors, et qu'on laisse au seuil des appartements. Chez soi l'on est toujours pieds nus.
L'aspect des villages hindous est riant et gai. La plupart des maisons n'ont qu'un étage. Leurs murs sont en tiges de bambou, comme dans le Bengale, en terre avec des toits de tuiles, comme dans l'Hindoustan proprement dit, ou avec des toits en terrasse, comme dans le Dekkan. Presque à chaque pas, se dressent de petites pagodes, et au milieu du village s'élève la maison de ville où siège le panchayat. Cette maison n'est souvent qu'un toit sur des colonnes ou même encore une place ombragée de beaux arbres. Un quartier à part est réservé aux parias. On évite soigneusement leur contact mais sans cependant les maltraiter. Leur sort est à peu près celui des mendiants en Europe.
Dans les grandes villes de l'Inde, les rues sont étroites et toujours encombrées ; une foule bariolée y circule constamment ; les gens riches les parcourent en palanquins, suivis de porteurs qui doivent se relayer. Les boutiques ouvrent complètement sur la rue ; les acheteurs n'y entrent pas mais choisissent et payent devant l'étalage. Le lieu le plus animé de la ville est le bazar où se trouvent tous les marchands. Les pagodes sont aussi toujours remplies par la foule ainsi que les abords des bassins d'ablutions.
INSTITUTIONS. MŒURS ET COUTUMES
Tout lieu de culte a son étang sacré, où les hommes, les femmes, les enfants viennent à toute heure du jour se plonger dans une eau souvent fort malpropre.
Pour les villes situées le long du Gange, l'eau sacrée est celle du fleuve lui-même. On y descend par des escaliers toujours très hauts à
Fig. 319. — Bouclier damasquiné en or (Pundjab).
cause des changements de niveau du flot; ces escaliers se nomment fjhats. Au moment des grandes fêtes religieuses, ils se couvrent de pèlerins, et, durant la nuit, ils resplendissent de féeriques illuminations. Nul spectacle n'est plus beau que la nappe imposante du Gange reflétant les feux de toutes couleurs allumés sur ses bords le long des terrasses des palais et des marches des escaliers. Quelques-uns de ces feux brillent en haut de mâts très élevés et semblent rivaliser avec les étoiles.
Les Hindous s'entendent très bien à ce genre de décoration. Leurs fêtes sont toujours très belles, par l'animation des foules qui s'y rassemblent et par la pompe qu'on y déploie. Il y a des fêtes locales, propres à une ville, à une caste, à une secte en particulier ; mais il y a aussi quelques grandes fêtes générales où tous les cultes se confondent.
Ce sont les foires et les pèlerinages religieux qui ont le privilège de réunir sur un même point les plus grands concours de peuple. L'un du reste ne va guère sans l'autre. Les marchands suivent les pèlerins et grossissent leur foule; d'autre part aucune foire ne s'ouvre sans commencer par des cérémonies en l'honneur des dieux.
Les enfants hindous, généralement intelligents et beaux, grandissent dans une très grande liberté. Ceux des classes pauvres courent tout nus dans les rues ou les champs ; ceux des riches reçoivent quelque instruction de la part des Brahmanes attachés à la maison de leurs parents comme précepteurs. Bien peu d'entre eux vont à l'école, malgré les efforts du gouvernement anglais. A dix ou douze ans, ils se marient.
Les femmes vivent comme nous l'avons vu dans une dépendance complète. Lorsqu'elles sortent avec leur mari dans la rue, elles le suivent à quelques pas de distance ; si elles voyagent avec lui en chemin de fer, elles ne montent qu'en troisième classe, tandis qu'il s'établit souvent en seconde. Elles ne mangent qu'après lui et le servent durant ses repas.
Les Hindous brahmaniques brûlent leurs morts, mais non pas les enfants, que l'on enterre généralement jusqu'à l'âge de six ou sept ans.
Le bûcher est préparé dans un trou peu profond ; il est formé de bûchettes, qui, pour les riches, sont de bois de santal, et de bouses de vaches desséchées, matière considérée dans l'Inde comme un combustible sacré. Le corps et tout le tertre sont recouverts d'une petite couche de terre glaise humide, et, avant qu'elle soit fermée, on met le feu au bûcher. La combustion est achevée après cinq ou six heures. Le lendemain les parents viennent recueillir les os calcinés pour aller les jeter dans la mer ou dans une rivière.
Les Hindous, si démonstratifs dans la douleur, le sont également dans
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
la joie. Leur naturel est gai. Ils aiment les réunions, les jeux, les plaisirs pris en commun. Sobres d'habitude, ils donnent dans certaines occasions les repas les plus somptueux. La principale fête de famille est pour eux le mariage. Rien n'est économisé dans cette circonstance. Les plus pauvres se ruinent et s'endettent pour réunir leurs voisins au festin traditionnel.
Pour les riches, toutes les cérémonies sont accompagnées de chasses à dos d'éléphant et de danses de bayadères. Les équipages de chasse des seigneurs de l'Inde sont, avec leurs éléphants richement caparaçonnés , leurs chevaux brillamment harnachés , leurs troupes de serviteurs aux vêtements éclatants, un des plus beaux spectacles, non seulement pour un amateur de sport, mais pour un artiste.
Quant aux bayadères, elles font partie de toutes les cérémonies religieuses et civiles des Hindous.
Les pauvres filles, médiocrement gracieuses et fort mal vêtues, qui pour une faible somme viennent danser devant les étrangers dans les salons d'hôtels ou même chez les riches particuliers, ne peuvent donner à l'Européen l'idée de ces créatures charmantes, enveloppées de gazes légères et couvertes de bijoux étincelants, dont la pantomime
Fig. 320. — Vase de métal émaillé (Pundjab).
mystérieuse et ondulante se déroule au fond d'une pagode du sud de l'Inde, et dont la principale fonction est de danser devant les dieux.
Les grands seigneurs hindous sont fort hospitaliers, et lorsqu'ils reçoivent quelque personnage recommandé, l'accueil qu'ils lui font est tout
Fig. 321. — Détails d'ornementation d'un coffret émaillé (Rajpoutana).
ii fait princier. Je ne saurais mieux terminer cette rapide esquisse de quelques usages de l'Inde, qu'en donnant à titre de spécimen des coutumes des souverains indigènes le récit de ma réception à la cour de Bhopal.
Ce petit Etat est actuellement gouverné par une reine. Mon arrivée lui ayant été annoncée, elle envoya au-devant de moi une des
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
voitures de sa cour, qui me conduisit à l'un de ses palais. Je fus reçu par de nombreux serviteurs chargés de corbeilles de fruits et de rieurs et dirigés par un ministre chargé de présenter les compliments de la reine à l'étranger.
A peine étais-je entré qu'un officier du palais s'approcha de moi.
(( La reine, dit-il, envoie présenter ses compliments au seigneur étranger et le prie de lui dire ce qu'il désire. »
Poterie vernissée du Sindh.
Le « seigneur étranger » ayant prosaïquement exprimé le vœu de dîner, un signal fut donné; une portière se souleva, et j'aperçus dans la salle voisine une table servie à l'européenne avec candélabres, cristaux, argenterie, et entourée de serviteurs vêtus d'étoffes chatoyantes, debout et immobiles comme des statues de bronze enveloppées de soie.
A peine étais-je assis que j'entendis une sonnerie retentir au dehors. C'était, comme on me l'expliqua, le coucher de la reine. Mais la gra-
cieuse majesté ne s'endormit pas sans me faire demander encore ce que je pouvais désirer.
Je demandai une escorte pour me rendre à Sanchi le lendemain. Le matin suivant, des éléphants et des cavaliers m'attendaient devant la porte, et, le soir, lorsque j'arrivai à Sanchi, je trouvai une tente toute disposée pour moi, avec des lits couverts d'étoffes de soie et toutes les délicates attentions de l'hospitalité orientale.
Un accueil aussi gracieux me fut offert par le régent de l'Etat de
Fig. 323. — Collier d'argent (Sindh).
Chatterpor, qui, àKhajurao, en plein désert, fit dresser pour moi une tente où je trouvai tous les raffinements du luxe européen. A mon retour de cette ancienne cité, aujourd'hui déserte, le régent du royaume vint, escorté des ministres et des principaux seigneurs de la cour, me présenter ses compliments à quelques lieues de sa capitale. A vrai dire, cette hospitalité devient presque gênante, lorsque les Rajahs vont jusqu'à faire tirer le canon au moment où le voyageur européen entre dans leur capitale. Pourtant, si l'on aime la pompe et le faste de l'Asie, les brillantes escortes en marche et les foules aux vêtements éclatants dans une lumière incomparable, on se prête à tous les
INSTITUTIONS, MŒURS ET COUTUMES
honneurs que vous rendent d'aimables hôtes, et on leur en garde* toujours un souvenir reconnaissant.
D'ailleurs, dans ces somptueuses mises en scène, tout n'est pas exclusivement plaisir des yeux et de l'imagination. Le critique et l'historien y trouvent leur compte aussi bien que l'artiste.
En pénétrant à Hyderabad, par exemple, sur le dos d'un éléphant et en voyant se déployer autour de soi les escortes du Nizam dans leur brillante tenue, on a sous les yeux l'image exacte d'une grande capitale au temps de la puissance musulmane.
Hyderabad, la capitale des Etats du Nizam, est, de toutes les villes de l'Inde, celle qui a le mieux conservé la physionomie des siècles passés et les splendeurs merveilleuses des anciennes cours orientales. Elle correspond à peu près à notre période féodale, bien que la féodalité proprement dite n'ait jamais existé en Orient. Mais l'on se reporte volontiers aux luttes que se livrèrent jadis dans les rues de Paris les Armagnacs et les Bourguignons, lorsqu'on voit les vassaux du Nizam posséder en propre des armées qui parfois en viennent aux mains au cœur de la capitale même du souverain.
Fig. 324. — Bracelet d'argent (Cuttack).
CIVILISATIONS DE L'iXDE.