COMMENT NAISSENT ET SE TRANSFORMENT LES RACES
tant d'aborder la description des races de l'Inde, nous consacrerons quelques pages à définir ce qui constitue les races; nous montrerons comment elles naissent et se transforment, et quels sont les caractères qui permettent de les classer.
Nous avons eu occasion de développer, dans plusieurs de nos derniers ouvrages, l'état actuel de la science et nos idées personnelles sur ces importantes questions. Il nous suffira donc de résumer ici ce que nous avons précédemment exposé.
Les agglomérations d'hommes répandues à la surface du globe ont été divisées en un certain nombre de groupes auxquels on a donné le nom de races. Jusqu'ici ce mot race appliqué à l'homme, doit être consi-
déré comme l'équivalent du mot espèce appliqué à l'animal. Les diverses races d'hommes sont séparées en effet par des caractères distinctifs aussi tranchés que ceux qui séparent des espèces animales voisines. Ces caractères possèdent cette particularité fondamentale de se reproduire par l'hérédité avec régularité et constance.
Si le terme de race est synonyme du mot espèce, il n'est en aucune façon l'équivalent de celui de peuple. Un peuple n'est le plus souvent .qu'une agglomération de races diverses que la politique, la géographie ou d'autres causes ont réunies sous un seul gouvernement. Des termes comme ceux d'Hindous, de Français, d'Autrichiens, etc. désignent simplement des groupes de races fort différentes, mais habitant une même contrée, possédant un certain nombre d'institutions politiques communes, et ayant par conséquent des intérêts communs.
On peut constater chez toutes les races humaines, de. même d'ailleurs que chez les diverses espèces animales, deux ordres de caractères d'importance très inégale. Ce sont, d'une part, les caractères ancestraux légués par l'hérédité, et apportés par conséquent en naissant; et, d'autre part, les caractères acquis pendant la courte durée de la vie de l'individu, sous l'influence du milieu, de l'éducation et de diverses autres causes. Les premiers représentent l'héritage de toute une race, c'est-à-dire le poids d'un passé d'une immense longueur. L'individu les apporte avec lui en venant à la lumière; ce qu'il pourra leur ajouter pendant le cours de son existence sera toujours bien faible. Les aptitudes nouvelles acquises par chaque génération ne peuvent lutter contre le poids formidable du passé que lorsqu'elles ont été accumulées dans le même sens pendant des siècles. C'est par ces additions successives, triées par la sélection, et accumulées par elle pendant le cours des âges, qu'est due l'évolution lente mais profonde des espèces.
Dans les ouvrages auxquels nous faisions allusion plus haut, nous avons recherché comment les races différentes dont les circonstances politiques forment un seul peuple, peuvent arriver à la longue à ne former qu'une seule race. Nous avons vu qu'elles y parviennent seulement lorsque le milieu, les croisements et l'hérédité ont fixé en
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elles, par l'action des siècles, un certain nombre de caractères physiques, "moraux et intellectuels communs.
Nous avons montré que deux conditions fondamentales étaient nécessaires pour réaliser cette fixation. La première que les changements aient été accomplis lentement par l'hérédité ; la seconde, qu'il n'y ait pas inégalité trop grande dans la proportion des races mélangées.
Cette seconde condition est d'une importance très grande. Un petit groupe de blancs transporté dans une masse de nègres, disparaît rapidement. Ainsi ont disparu, sans exception, tous les conquérants qui ont envahi des populations trop nombreuses, les Arabes en Egypte, par exemple. Arabe par la langue, la religion et les institutions, l'Égyptien de nos jours est, en réalité, le descendant de ses devanciers primitifs du temps des Pharaons, ainsi que le démontre sa ressemblance avec les images gravées sur les bas-reliefs, des temples et des tombeaux.
L'influence tant invoquée autrefois des milieux pour expliquer les transformations des races humaines, est, en réalité, bien faible; elle n'a guère agi qu'après des accumulations de siècles, qui nous reportent à ces âges lointains où. il n'y a pas d'histoire. L'action des milieux est trop faible aujourd'hui pour modifier les caractères fixés solidement par l'hérédité : c'est pour cette raison que sous toutes les latitudes les fils d'Israël conservent leur type invariable.
Les caractères fixés par l'hérédité sont tellement stables que, si. une race ancienne est transportée dans un milieu nécessitant des transformations profondes, elle périt plutôt que de se transformer. L'acclimatement est une vaine chimère. Jamais, malgré toutes les règles d'hygiène qu'il observe, l'Anglais n'a pu s'acclimater aux Indes, et, s'il ne pouvait pas faire élever ses enfants en Europe, l'immense péninsule ne compterait plus un seul Européen après la troisième génération. L'hérédité seule peut lutter contre l'hérédité. Jamais les milieux n'ont eu une telle puissance.
Si faible que soit l'action des milieux, elle existe pourtant, mais alors seulement que l'hérédité leur apporte son puissant concours. Lorsque, suivant la seconde des conditions indiquées plus haut, pour permettre la fusion de deux races, les éléments mis en présence ne sont pas
disproportionnés, les influences si lourdes du passé se trouvent dissociées par des influences héréditaires contraires d'un poids égal, et • les milieux n'ayant plus à lutter contre elles, peuvent librement agir.
Nous voici donc conduits à cette première conclusion , que ce n'est que par le mélange de races différentes, et nullement par l'action du milieu seul, que peuvent se former des races nouvelles. Mais ici nous nous trouvons en présence d'une question dont l'intérêt pratique est considérable, car de sa solution dépend le plus souvent l'avenir d'un peuple. Cette question est la suivante : Quelle sera la valeur de la race nouvelle ainsi formée? Si elle est égale ou supérieure à la plus élevée des races mises en présence, il est évident que le mélange est avantageux. Il n'est pas moins évident qu'il sera nuisible, au moins pour la race supérieure, dans le cas contraire,
Nous avons examiné en détail cette question fondamentale dans nos précédentes recherches, et n'avons qu'à en rappeler ici les conclusions. En nous appuyant sur l'étude des résultats amenés par ces mélanges dans le 3 diverses contrées du globe, nous avons fait voir qu'ils pouvaient être, suivant les circonstances, avantageux ou nuisibles. Ils sont avantageux, si les éléments mis en présence, au lieu d'être en opposition, se complètent de façon à former un tout homogène. Tels sont les éléments dont la réunion a formé la race anglaise, par exemple. Ils sont tout à fait nuisibles, si les éléments qui s'unissent sont fort différents par leur civilisation, leur passé et leur caractère. Les mélanges du blanc et du noir, de l'Hindou et de l'Européen, se trouvent dans ce dernier cas.
En ce qui concerne les croisements d'Hindous et d'Européens, nous aurons à revenir dans le chapitre de cet ouvrage consacré à l'étude des castes, sur les conséquences désastreuses de tels mélanges. Nous y verrons que les résultats funestes engendrés par des mélanges entre peuples trop différents étaient parfaitement connus des anciens conquérants de l'Inde, et furent probablement l'origine du régime des castes, base de leurs institutions sociales.
Nous avons étudié ailleurs ces mélanges dans leurs conséquences
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politiques et sociales suivant les différents cas qui peuvent se présenter, et avons montré qu'ils sont les plus énergiques facteurs de la décadence des races et des empires. Nous avons recherché également ce qui pouvait résulter de la mise en présence de deux races dont l'une a asservi l'autre, et fait voir pourquoi avec un certain degré d'écart existant entre les deux peuples, la domination étrangère peut être acceptée facilement, ce qui fut le cas des Musulmans dans l'Inde, puisque 50 millions d'Hindous ont adopté la loi du prophète; et comment, an contraire, avec un degré d'écart différent, elle peut être très difficilement supportée. Ce dernier cas est celui des Anglais dans l'Inde. Malgré un siècle d'occupation ils n'ont pu faire encore accepter à leurs sujets ces deux éléments par lesquels commence toujours l'assimilation d'un peuple : la religion et la langue.
Je n'ai pas à insister ici sur des généralités applicables à tous les peuples, et développées suffisamment dans l'ouvrage* que nous avons écrit pour servir d'introduction à cette Histoire des Civilisations. Laissant donc de côté ce qui concerne la formation des races, nous nous bornerons à dire quelques mots des caractères qui permettent de les différencier.
§ 2. — PRINCIPES DE LA CLASSIFICATION DES EACES. — VALEUR COMPARÉE DES CARACTÈRES ANATOMIQUES MORAUX ET INTELLECTUELS, QUI PERMETTENT DE LES CLASSER.
Il semble évident, au premier abord, que les plus importants des caractères qui permettent de différencier les races humaines doivent être les caractères anatomiques, la couleur de la peau, celle des cheveux, la forme du crâne, par exemple. Cela semble évident parce que ces caractères sont immédiatement visibles ; mais quand on cherche à approfondir leur valeur, on reconnaît bien vite qu'ils ne permettent que des divisions tout à fait grossières. Avec la couleur de la peau et celle des cheveux, on peut diviser tous les habitants du globe en quatre
(*) L'homme et les sociétés. Leurs origines et leur histoire. 2 vol. in-8°,
ou cinq groupes à peine. Avec la forme du crâne, on subdivise chacun de ces groupes en deux ou trois autres, et il devient ensuite impossible d'aller plus loin. Diviser les blancs, c'est-à-dire tous les peuples de l'Europe en brachycéphales et dolichocéphales, en blonds et en bruns, ne nous dit à peu près rien sur eux, car ces divisions réunissent dans le môme groupe des peuples aussi différents que les Français, les Anglais, les Russes, les Allemands, etc.
Les caractères anatomiques sont donc absolument insuffisants pour différencier les races humaines. Ce que nous avons dit plus haut de la diversité des races qui contribuent souvent à former un seul peuple, prouve que la langue, la religion, les groupements politiques ne sont pas des éléments de classification meilleurs.
Ces éléments de classification que la religion, la langue, les groupements politiques, les caractères anatomiques ne sauraient nous fournir, les caractères moraux et intellectuels pourront seuls nous les donner. Ils sont l'expression de la constitution mentale d'un peuple, constitution en rapport avec une structure anatomique spéciale du cerveau, trop délicate pour être appréciée aujourd'hui par nos instruments.
Il importe peu, d'ailleurs, au point de vue qui nous occupe, que nous puissions voir cette structure, pour peu que nous puissions apprécier nettement les aptitudes intellectuelles et morales qui en sont la traduction.
Ces caractères moraux et intellectuels déterminent l'évolution d'un peuple et le rôle qu'il joue dans l'histoire. Leur importance est par conséquent fondamentale. C'est donc à leur étude, beaucoup plus qu'à celle des caractères anatomiques, que doit s'attacher l'observateur qui veut connaître un peuple.
Ce n'est pas la forme du crâne ni son indice céphalique qui nous permettraient de distinguer un vaillant Rajpout d'un lâche Bengali ; l'étude de leurs sentiments peut seule nous révéler immédiatement la profondeur de l'abîme qui existe entre eux. On pourrait comparer pendant longtemps des crânes d'Anglais et d'Hindous sans arriver à découvrir comment 250 millions des derniers ont pu être dominés par quelques milliers des premiers, alors que l'étude des caractères
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moraux et intellectuels des deux peuples nous révèlent immédiatement une des principales causes de cette domination, en nous montrant à quel point la persévérance et la volonté sont développées chez les uns et faibles, au contraire, chez les autres.
Les aptitudes intellectuelles et morales représentent l'héritage de toute une race , ce que j'ai appelé ailleurs la voix des morts , et sont par conséquent les mobiles fondamentaux de la conduite. Les institutions sont créées par ces mobiles, mais ce ne sont pas elles qui pourraient les former. Ils sont variables sans doute chez les individus d'une même race, comme sont variables aussi les traits du visage ; mais la majorité des individus d'une race possède toujours un certain nombre de caractères moraux et intellectuels communs, aussi stables que les caractères anatomiques qui permettent de déterminer une espèce.
L'anatomie moderne nous enseigne que le corps des êtres vivants est composé de millions de cellules dont chacune a une vie indépendante, se renouvelant sans cesse, et dont la durée est par conséquent toujours inférieure à celle de l'être qu'elle contribue à former. Une race, elle aussi, peut être considérée comme un seul être constitué par la réunion des milliers d'individus toujours renouvelés qui la composent. Chacun de ces individus a sa vie propre comme une cellule du corps, mais l'être collectif qui forme une race possède lui aussi une vie générale, des caractères généraux, et c'est à eux qu'il faut s'attacher quand on étudie son histoire.
Lorsque la psychologie comparée des peuples, science qui n'existe pas encore, sera constituée, l'observateur s'attachera surtout à dégager des caractères particuliers les caractères généraux qui permettent de créer le type moyen idéal, l'incarnation d'un peuple ; type moyen dont tous les individus s'écartent plus ou moins, mais dont, par une loi fatale, ils tendent à se rapprocher toujours *. L'homme n'est pas seulement
(*) On pourrait supposer que ce type moyen doit s'élever rapidement par suite de la sélection qui trie à chaque génération les individus supérieurs, et de l'hérédité qui accumule leurs qualités chez leurs descendants, mais la tendance à la différenciation progressive des individus entre eux, qui est comme nous l'avons montré ailleurs la conséquence immédiate du progrès de la civilisation, doit constamment lutter contre les lois de l'hérédité qui tendent précisément à faire disparaître ou tout au moins à ramener au type moyen du groupe inférieur le plus nombreux tous les individus qui le dépassent. Un des faits les
en effet le fils de ses parents, il est encore et surtout l'héritier de sa race.
Les caractères communs aux divers individus composant un peuple sont évidemment d'autant plus nombreux que ce peuple est composé d'éléments plus homogènes. Si les éléments sont hétérogènes et faiblement mélangés, les caractères communs sont naturellement beaucoup moins nombreux. Empruntant nos comparaisons aux classifications de l'histoire naturelle, nous dirons que les groupes dont se compose un peuple homogène peuvent être comparés aux variétés d'une même espèce, alors que les groupes dont se compose un peuple peu homogène représentent les espèces plus ou moins distinctes d'un même genre.
La réunion de ces caractères communs, qu'on rencontre chez le plus grand nombre d'individus dont se compose un peuple, forme le type moyen de ce peuple. 1,000 Français, 1,000 Anglais pris au hasard diffèrent beaucoup sans doute entre eux, mais ils possèdent des caractères communs permettant de construire un type idéal du Français et de l'Anglais, analogue au type idéal que le naturaliste a en vue lorsqu'il décrit d'une façon générale le genre chien ou cheval. Applicable à tous les chiens et à tous les chevaux, sa description ne comprend que les caractères communs à tous et nullement ceux qui permettent de différencier leurs nombreuses variétés.
Les principes fondamentaux qui précèdent étant posés, nous pouvons aborder maintenant la description des diverses races de l'Inde. Nous suivrons dans cette description la situation géographique de chacune
plus intéressants et en même temps les plus tristes mis en évidence par les recherches modernes est celui-ci : que les couches les plus élevées des sociétés — j'entends les plus élevées par l'intelligence et le talent — s'épuisent et disparaissent bientôt, soit par défaut de descendants, soit surtout par une de ces évolutions régressives qui ont conduit tant de grandes familles à l'imbécillité et à la folie. Ce fait s'expliquerait peut-être en admettant qu'une supériorité dans un sens ne s'obtient qu'au prix d'une infériorité et par suite d'une dégénérescence dans d'autres sens. Cette déséquilibration s'exagérant bientôt chez les descendants amène fatalement leur disparition. L'histoire nous montre que les sociétés semblent également soumises à cette loi fatale de ne pouvoir dépasser pendant une période bien longue un certain niveau. Elles obéissent elles aussi à la loi suprême qui régit tous les êtres : naître, grandir, décliner et mourir. La déséquilibration élève les individus mais tend, quand elle s'accentue, à abaisser les sociétés et les détruit rapidement. Lorsque la déséquilibration devient trop générale, soit par l'action de causes morales, soit par suite de croisements entre individus trop semblables ou trop différents, soit par l'influence de tout autre facteur, l'heure de la décadence est proche. Pour certaines nations européennes elle va sonner.
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d'elles. Après avoir décrit séparément les populations des diverses régions de la péninsule , nous consacrerons un chapitre spécial à rechercher les caractères communs que les croisements combinés avec la similitude des milieux, des institutions et des croyances ont pu imprimer aux populations diverses qui habitent cet immense empire.