CHAPITRE PREMIER
LE SOL ET LES CLIMATS
§ 1. — PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DE L'INDE
inde forme au point de vue physique un monde à part dans l'univers.
Défendue par un gigantesque rempart de montagnes presque infranchissables et par la fureur des océans qui battent ses côtes inhospitalières, elle semble vouée par la nature à un éternel isolement. Il suffit de considérer ses limites pour pressentir que sur son sol a pu se développer et s'établir une civilisation presque immuable et que les éléments étrangers qui l'envahirent ont dû se perdre dans son sein. Elle est restée la terre mystérieuse et sacrée dont parlent ses anciens poètes. Encore aujourd'hui, après que l'appât de ses incomparables richesses a pendant des siècles attiré malgré les obstacles vingt conquérants divers, après que les facilités de
CIVILISATIONS DE L'iNDE. 1
communication dues aux sciences modernes semblent avoir effacé toutes les barrières et anéanti toutes les distances, l'Inde, sur une énorme étendue de ses frontières, demeure inaccessible. Pas une route importante ne traverse l'Himalaya, pas un port vraiment favorable ne s'ouvre le long des rivages. C'est le pays le plus fermé de la terre. Il est aussi difficile d'en sortir que d'y entrer. Aucune des antiques races qui l'ont peuplé n'eut jamais d'ailleurs l'idée de le quitter après qu'elle s'y fut établie.
Ainsi isolée, cette contrée unique semble, par l'infinie variété de ses aspects, un abrégé de l'univers. Tous les climats s'y retrouvent, grâce à son étendue et surtout aux différences d'altitude qui existent entre ses nombreuses régions. Tandis que des chaleurs tropicales régnent sur les côtes basses de Malabar et de Coromandel, et dévorent les plaines du Pundjab, un printemps éternel enchante les premières croupes des montagnes ; mais un vent glacé désole les hauts plateaux du nord, et des nappes de neiges comparables seulement à celles des terres polaires recouvrent d'un immuable linceul les massifs géants de l'Himalaya. Au commencement du mois de juin, au moment où des torrents d'eau tels que le ciel n'en laisse échapper nulle part ailleurs, se précipitent sur les côtes du sud-ouest, les inondent et grossissent leurs cours d'eau qui roulent impétueux et gonflés vers la mer, les paysans de l'Orissa ou du bassin de l'Indus, accablés par la sécheresse, interrogent d'un œil plein d'angoisse l'azur implacable de leur ciel, et cherchent dans le sable en leu la trace des grands fleuves taris.
Pays de tous les spectacles grandioses comme de tous les contrastes, l'Inde offre, non loin des mornes déserts du Thar, les plaines merveilleusement fertiles du Gange; entre les plateaux arides et nus du Dekkan , elle creuse des vallées où déborde une végétation luxuriante et presque indomptable. Au-dessus de l'oasis délicieuse de Cachemire, ce joyau de l'univers, elle dresse le plus effroyable hérissement de pics déchiquetés et sauvages que les bouleversements géologiques aient jamais soulevé sur la surface du globe.
Deux causes suffisent à expliquer ce qu'on serait tenté d'appeler tout d'abord un jeu des gigantesques caprices de la nature dans l'Inde :
LE SOL ET LES CLIMATS
c'est d'une part le relief puissant du sol, et d'autre part l'inégale distribution des eaux.
Ces deux causes ont fait naître ainsi mille pays dans un seul, et ont réuni, à quelques kilomètres à peine les uns des autres, les sites et les climats que généralement nous apercevons sur la carte du monde séparés par des milliers de lieues.
Il importe donc, avant tout, de connaître l'Inde dans ses différences d'altitude au-dessus du niveau de la mer, puis dans le nombre, dans la valeur et dans la direction de ses cours d'eau. A l'étude des bassins de ses fleuves s'ajoutera celle de la répartition des pluies qui l'arrosent et du phénomène des moussons. Dans cette étrange contrée, les torrents du ciel, non moins importants par leurs effets que ceux qui se déroulent à la surface du sol, ont aussi leur géographie spéciale.
La forme générale de l'Inde est celle d'un quadrilatère, divisé en deux triangles à peu près égaux, ayant une base commune.
Le sommet du triangle septentrional est le massif du Nanga Parbat, une des montagnes les plus majestueuses de l'Himalaya ; celui du triangle méridional est le cap Comorin. La ligne qui sert de base commune aux deux triangles est nettement déterminée du golfe de Cambay jusqu'au Gange par l'étroite et profonde dépression dans laquelle coulent la Nerbudda et la Sône, l'une se dirigeant vers l'ouest et la seconde vers le nord-est.
La double vallée de ces rivières ne marque pas seule la limite entre les deux grandes divisions naturelles de l'Inde; deux chaînes de montagnes, les monts Vindhya au nord de la dépression et les monts Satpoura au sud, longent et dominent l'étroit fossé. C'est donc par une triple barrière que toute la partie méridionale de la péninsule se trouve protégée contre les envahissements du dehors , au moins du côté du continent. Nous verrons plus tard que ses rivages maritimes ne sont pas moins bien défendus.
Le triangle septentrional constitue l'Hindoustan proprement dit. Ce nom, qui signifie <( terre des Hindous », est évidemment tiré du mot Inde, qui, dans les plus anciens récits des Grecs se trouve déjà em-
ployé. Le fleuve Indus a certainement, pour les Occidentaux, prêté sa dénomination à toute la contrée mystérieuse et toujours convoitée par eux qui s'étendait au delà de ses bords. Mais l'étymologie n'est pas rigoureusement établie ; peut-être faut-il voir plutôt dans l'Inde la terre d'Indra, et le nom du dieu est-il devenu celui du pays. Quoi qu'il en soit, cette appellation s'est étendue à bien des régions diverses. L'imagination avide des Européens, qui leur peignait l'Inde comme la terre des merveilles et la source de toutes les richesses, et qui leur en fit obstinément chercher le chemiu, les induisit souvent en erreur à son sujet. Christophe Colomb n'a-t-il pas cru la toucher lorsque ses vaisseaux abordèrent aux terres inconnues du Nouveau-Monde? Et sans compter les Indes Occidentales, en Asie même, en Océanie, un nombre considérable d'îles et de côtes ont été désignées du nom qu'autrefois les Grecs réservèrent au bassin de l'Indus.
Au cours de ce travail, nous appellerons Inde la seule presqu'île que limitent les monts d'Assam, l'Himalaya, le Karakoroum, l'Hindou- Kouch, le Souléïman et la mer. Et, à l'intérieur de cette presqu'île, nous réserverons la dénomination d'Hindoustan à un des deux triangles qui la composent, à celui du nord, tandis que celui du sud sera désigné suivant un usage séculaire par le nom spécial de Dekkan.