HISTOIRE DU SUD DE L'INDE
L'Inde du sud forme une région dont l'histoire ne se rattache que très indirectement à celle de l'Inde du Nord. Ne pouvant lui appliquer nos divisions générales, il nous a semblé préférable de la traiter dans un paragraphe séparé.
Les anciens divisaient l'Inde en deux grandes régions, celle du nord ou Hindoustan, celle du sud ou Dekkan. La séparation de ces deux régions était formée à l'ouest par la vallée de la Nerbudda, à l'est par les montagnes avoisinant Cuttak, sur le golfe de Bengale. De nos jours on ne donne plus dans l'Inde le nom de Dekkan qu'au plateau central, limité au nord par la Nerbudda et les monts Vindhya , au sud par le bassin de la Kistna, à l'ouest par les Ghats occidentales, à l'est par les monts de Cuttak et les Ghats orientales.
En dehors des Musulmans et d'un petit nombre de populations spé-
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ciales, localisées clans certaines régions bien déterminées, l'ancien Dekkan est habité par une population à peau foncée résultant du mélange de races noires primitives avec des envahisseurs à sang jaune, venus sans doute du Thibet, et de populations mogoles venues de l'ouest. Ces mélanges eurent lieu à des époques très antérieures à notre ère. Aujourd'hui les populations méridionales de l'Inde, ou, comme on le dit généralement, les populations dravidiennes , forment une des races les plus homogènes de toute la péninsule. Depuis au moins douze siècles, elles possèdent la même religion, les mêmes arts et parlent généralement des langues peu différentes.
Le bouddhisme ne paraît pas avoir jamais exercé une grande influence sur les populations du sud de l'Inde. En tout cas cette influence si elle se manifesta disparut rapidement, puisque dans tout le sud de l'Inde, à partir du fleuve Kistna, les monuments bouddhiques font presque absolument défaut.
Le jaïnisme eut une influence un peu plus grande que le bouddhisme et compte encore quelques sectateurs, notamment autour de Conjeveram et dans le Mysore. L'islamisme fit également d'assez nombreux prosélytes, mais en définitive le brahmanisme est resté la religion de l'immense majorité des populations de l'Inde méridionale. Elles se partagent en deux sectes, celle de Vishnou et celle de Siva; mais leurs temples sont identiques, et ne diffèrent que par les emblèmes qu'ils contiennent. Nous pourrons donc, au point de vue architectural, classer la plupart des monuments du sud de l'Inde dans un seul chapitre, au lieu de les classer par villes ou royaumes comme nous serons obligé de le faire pour les monuments d'autres régions de l'Inde septentrionale et centrale.
L'histoire de l'Inde méridionale jusqu'à l'époque des invasions
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Fig. 83. - Sanchi. Détails de sculpture d'un pilier de la porte Est.
musulmanes, c'est-à-dire jusqu'au treizième siècle de notre ère, est plus obscure encore que celle de l'Inde septentrionale. Les grandes compositions littéraires comme les Védas, le Mahabharata, etc., y font entièrement défaut. Les plus vieux livres en tamoul ou autres langues dravidiennes sont du huitième siècle de notre ère. Les plus vieux monuments de pierre ou les plus vieilles inscriptions du cinquième siècle.
Les listes de rois, rémunération de leurs conquêtes, données par les inscriptions, les mentions des royaumes du sud de l'Inde dans les édits d'Asoka, trois siècles avant J.-C, les citations de quelques villes par les anciens auteurs classiques, permettent de faire remonter à cinq ou six siècles environ avant notre ère l'existence des royaumes du sud de l'Inde ; mais de leur civilisation nous ne pouvons rien dire. Il paraît évident cependant que le sud de l'Inde ne fut civilisé que longtemps après que la partie septentrionale de la péninsule l'avait été.
Ce que nous savons des anciens royaumes du sud de l'Inde antérieurs aux invasions musulmanes peut se résumer ainsi : suivant la tradition hindoue, confirmée d'ailleurs par des inscriptions, le sud de l'Inde était divisé avant notre ère en trois grands royaumes , celui des Pandyas, celui des Gholas, et celui des Chéras. Le plus méridional de ces royaumes était celui des Pandyas. Il occupait le sud extrême de l'Inde. Il est cité dans le Mahabharata, les édits d'Asoka, les écrits de Mégasthène ; et on admet généralement qu'il existait cinq siècles environ avant notre ère. Mais rien de son histoire ne nous est parvenu. Sa capitale était Madura. Les habitants de cette ville étaient certainement en rapports commerciaux directs ou indirects avec les Romains, car on trouve beaucoup de monnaies romaines aux environs.
Le royaume des Pandyas tomba vers le onzième siècle de notre ère, sous la dynastie des Cholas. Il subsista cependant au moins nominalement jusque vers le milieu du dix-septième siècle. En 1559, il tomba sous la suzeraineté du rajah de Bijanagar. C'est sous le roi Tirumal, qui régna de 1623 à 1659, que furent édifiés les grands monuments que Madura possède.
Le royaume des Cholas s'étendait au nord et à l'est du précédent, de la vallée du Coleroon et de la Cavéry à peu près jusqu'au niveau
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de Madras. C'est de lui que cette côte a pris le nom Cholomandalam dont les Européens ont fait Coromandel.
L époque de la fondation de ce royaume est probablement à peu
Pig. 84. — Sanchi. Vue d'ensemble de la grande porte nord. {Hauteur totale environ 9m60.)
près la même que celle du précédent. Il est mentionné dans les édits d'Asoka, mais son ancienne histoire nous est également inconnue. Nous savons seulement par des inscriptions qu'entre les dixième et douzième siècles de notre ère, les souverains cholas s'élevèrent à un haut degré de prospérité. Ils soumirent le sud de l'Inde, et portèrent leurs armes
jusqu'à Ceylau, qu'ils avaient déjà envahie 250 avant Jésus-Christ d'après les chroniques cinghalaises. Au nord, leur conquête s'étendit jusqu'au Bengale et au royaume d'Aoudh; au onzième siècle ils possédaient le plus puissant des royaumes hindous ayant existé dans le sud de l'Inde. Mais leur influence ne dura guère, elle était déjà évanouie avant l'invasion musulmane en 1310.
Jusqu'au deuxième siècle après Jésus-Christ, la capitale des Cholas paraît avoir été Uraiyur, près Trichinopoli ; au troisième siècle elle fut transportée à Kombakonum, et à Tanjore au dixième.
Les Chéras occupaient l'ouest du royaume des Cholas et le nord du royaume des Pandyas, avec une grande partie de la province actuelle de Mysore. L'existence de leur royaume est également antérieure à l'ère chrétienne, puisqu'il est mentionné dans des édits d' Asoka. Il fut, d'après les conquêtes énumérées dans d'anciennes inscriptions, très puissant au quatrième et au cinquième siècle de notre ère. Ses souverains étendirent fort loin dans le nord leurs conquêtes, puisque leur roi Kougani Raja III se vante dans une de ses inscriptions d'avoir porté ses armes jusqu'àla Nerbudda. Cette conquête dut avoir lieu vers le huitième siècle et paraît prouvée par l'existence à Ellora d'un temple de style dravidien.
La capitale des Chéras était Talakad, sur la Cavéry, à une douzaine de lieues à l'est de Mysore.
Aux trois royaumes qui précèdent s'en joignit plus tard un quatrième, celui des Chalukyas, qui joua, du moins au point de vue de l'architecture, un rôle important. Son apparition est très postérieure à celle des précédents, puisqu'il prit naissance seulement au sixième siècle de notre ère. Après une durée de six siècles, il disparut. On divise ses dynasties en Chalukyas de l'est et Chalukyas de l'ouest, suivant la façon dont ses rois se partagèrent le Dekkan.
Leurs Etats formaient, au-dessus des trois royaumes qui viennent d'être décrits, un vaste territoire comprenant une grande partie de l'empire actuel du Nizam et le Mysore. Ils prétendaient être de race rajpoute et le style de leurs monuments, formé par un mélange des styles du nord et du sud de l'Inde, tend à confirmer cette assertion.
Les monuments qu'ils nous ont laissés sont peu nombreux, pro-
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bablement parce que les villes qu'ils occupaient, telles que Bijapour Kalburgah, etc., devinrent plus tard le siège de grands empires musulmans. Ces monuments sont cependant assez intéressants pour que quelques auteurs aient cru devoir en faire un style spécial : le style chalukya.
C'est dans la province de Mysore que ce style atteignit sa plus grande perfection de l'an 1000 à 1300 de notre ère ; ses plus beaux spécimens se retrouvent à Hullabid et Bailur. Ils ne sont pas probablement antérieurs au douzième siècle. La richesse de leur décoration rappelle celle des monuments jaïuas. Les sculptures dont ils sont couverts et qui représentent les divinités de l'olympe hindou, Siva, Parvati , les avatars de Vishnou, etc., ne sont pas supérieures à celle des temples dravidiens. Ces monuments forment plutôt d'ailleurs une transition entre les styles du nord et du sud de l'Inde qu'un style nouveau.
A partir du treizième siècle de notre ère, le sud de l'Inde fut soumis aux invasions des Musulmans. Ces peuples mirent plusieurs siècles à conquérir les diverses parties du Dekkan et réussirent même à un certain moment à le conquérir tout entier. Ils y fondèrent de puissants royaumes, mais leur influence n'y fut jamais comparable à ce qu'elle fut dans le nord de l'Inde. Nous le saurions, à défaut de l'histoire, parle fait seul qu'ils n'exercèrent aucune action sur la religion ni sur la langue, et bien peu sur l'architecture. Ce n'est que dans les villes occupées par eux pendant longtemps que l'architecture devint musulmane. Il arriva parfois sans doute à des souverains hindous , un de ceux de Madura entre autres, de se faire construire des palais de style musulman, mais dans les édifices religieux l'influence musulmane resta toujours à peu près nulle.
Les premières invasions du Dekkan eurent lieu en 1306, sous l'empereur Ala-ud-din. L'armée musulmane atteignit la côte de Malabar. En 1310, Hullabid et Mysore furent détruites. En 1323, Worangul subit le même sort. Le nord du Dekkan se trouva rapidement soumis. Il fut gouverné pendant quelque temps par des vice-rois musulmans placés sous l'autorité des souverains de Delhi et ayant Dowlutabadpour capitale.
Ces vice-rois essayèrent bientôt de se rendre indépendants. La pre-
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mière des dynasties musulmanes indépendantes fut celle des rois Bahmani qui régna à Kalburgah de 1347 à 1526 et réussit même pendant quelque temps à soumettre la côte d'Orissa à sa domination. Ce royaume finit lui-même par se diviser en cinq royaumes musulmans indépendants, mais constamment en guerre. Celui de Bijapour (1489-
Kg. 85. — Carte de l'Inde pendant la domination musulmane.
1689), celui d'Ahmednagar (1490-1637), celui de Golconde (1512- 1687), celui de Berar (1484-1574), celui de Bidar (1489-1599). Les luttes intestines de ces royaumes les empêchaient de s'étendre dans le sud de l'Inde, qui conservait facilement ainsi son indépendance.
Pendant le quinzième siècle et la première moitié du seizième, le sud de l'Inde était divisé de lait en deux régions bien distinctes , celle au nord de la Kistna, dominée par les Musulmans, celle au sud du même fleuve, gouvernée par des rajahs hindous, plus ou moins vassaux de celui de Bijanagar. Les monuments merveilleux de Bijanagar, en
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raines aujourd'hui, montrent à quel degré de prospérité s'éleva leur empire.
Ce ne fut qu'en 1564 que les rois musulmans du Dekkan réussirent, en se coalisant, à renverser la puissance hindoue dans le sud de l'Inde , et à détruire Bijanagar. Le sud de la péninsule resta cependant mal soumis. Il s'y forma plusieurs petits royaumes, tels que ceux de Tanjore, Madura, etc., qui, au milieu de luttes intestines, conservèrent leur indépendance jusqu'au jour où les Mahrattes, puis les Anglais, la leur ôtèrent. En 1674, les Mahrattes s'établissent à Tanjore. En 1736, les Musulmans s'emparent de Madura. Les Anglais, fixés depuis 1736 à Madras, profitaient de toutes ces luttes et conquéraient graduellement le sud de l'Inde. La défaite des Musulmans de Mysore , sous Tippou-Sahib en 1799, leur livra définitivement le pouvoir suprême et tout le sud de l'Inde passa entre leurs mains. Nous verrons bientôt comment se fit cette conquête et quelles furent les causes qui la rendirent possible.