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DE L'INDE AVEC L'OCCIDENT

Fig. 89. — Grand temple de Bouddha-Gaya. {Hauteur : environ 52m.)

Le temple, tel qu'il est représenté dans cette photogravure exécutée d'après un cliché pris à Bouddha-Gaya par l'auteur de ce livre, est le résultat d'une restauration récente. Le monument primitif parait avoir été édifié un peu avant le commencement de notre ère. La balustrade qui l'entoure et dont on voit encore quelques débris sur la photographie doit être contemporaine d'Asoka, c'est-à-dire du troisième siècle avant J.-C.

le philosophe anglais Stuart Mill, répète à peu près ce que dit Macaulay.

(( Les deux découvertes importantes faites par les Français pour la conquête de l'Inde furent, dit-il : 1° la faiblesse des armées indigènes contre la discipline européenne ; 2° la facilité de communiquer cette discipline aux indigènes du service européen. »

C'est également à ces deux seules causes qu'un Anglais éminent, le professeur Seeley, attribue dans un livre récent la conquête de l'Inde ; après les avoir indiquées, il conclut en disant que cette conquête ne fut nullement due à quelque supériorité morale ou physique incommensurable, comme les Anglais se plaisent à l'imaginer. Moins sévère que Seeley pour ses compatriotes, j'ajouterai qu'il y a réellement un point sur lequel les Anglais ont développé une supériorité qu'on peut qualifier d'incommensurable. Je veux parler de leur ténacité et de leur indomptable énergie. Ce sont ces deux qualités maîtresses qui ont été l'origine de leur domination et en assurèrent le maintien.

Les deux découvertes qui précèdent ne sont pas les seules dues au génie de Dupleix; les Anglais lui en doivent encore une troisième, qu'ils appliquèrent également. Non moins importante que les deux premières, elle consistait à voir que la conquête d'une colonie peut être faite aux dépens de l'argent et des troupes du peuple conquis. Il est singulier que ce principe, découvert par un Français, n'ait jamais pu être appliqué par ses compatriotes. Le Tonkin, l'Algérie, et bien d'autres exemples qu'on pourrait citer, prouvent jusqu'à quel point ceux qui découvrent un principe sont incapables parfois d'en suivre l'application.

En prenant donc les conceptions cle Dupleix pour guide , les Anglais sont arrivés à ce résultat, en apparence merveilleux, que non seulement la conquête de l'Inde ne leur a rien coûté en argent, mais encore qu'elle a été faite par les Hindous eux-mêmes, et par conséquent ne leur a presque rien coûté en hommes*. C'est, en effet, avec des armées com-

* La plus célèbre bataille livrée par les Anglais aux Hindous, celle de Plassey, en 1757, bataille qui transféra la souveraineté du Bengale, et plus tard celle de l'Inde entière, entre les mains des envahisseurs, leur coûta vingt-deux tués et cinquante blessés. L'armée ennemie se composait de 68,000 hommes, celle des Anglais comptait en dehors des Hindous 650 Européens seulement.

posées en presque totalité d'Hindous et payées par des gouvernements hindous qu'elle a été effectuée.

Il pourrait sembler étonnant, au premier abord, que tant de millions d'hommes aient pu être aussi aisément soumis, alors même que les armées conquérantes, au lieu de ne se composer que de quelques milliers d'hommes, en eussent compté un nombre beaucoup plus considérable ; mais ce fait ne saurait sembler singulier au lecteur des précédents chapitres de cet ouvrage. On y a vu, en effet, que le mot Inde n'est qu'une expression géographique ; que cette contrée comprend des peuples fort différents, et qu'on n'y trouve rien de ce qui fait en Europe une nation, c'est-à-dire la communauté de race, de langue, de sentiments, d'où résultent des intérêts communs. Il n'y a pas de nationalité hindoue, comme il y a une nationalité française, allemande, italienne, etc. Les divers peuples qui vivent dans l'Inde sont des étrangers les uns pour les autres. Le régime des castes qui sépare si profondément, comme nous le verrons ailleurs, les diverses couches d'une même race, contribue à faire considérer par un Hindou quelconque l'immense majorité de ses compatriotes comme des étrangers pour lui. Les Européens sont de simples étrangers comme les autres, à peu près au même titre qu'un habitant du Rajpoutana considère comme un étranger un habitant du sud de l'Inde.

Cette absence de sentiment national dans l'Inde est un point sur lequel on ne saurait trop insister, parce qu'il est généralement fort peu compris par les Européens qui n'ont pas étudié la péninsule. <( Si le sentiment d'une nationalité commune commençait à se développer, si faiblement que ce fût, écrit le dernier des écrivains anglais cités plus haut ; si, sans inspirer le désir actif de chasser l'étranger, il créait seulement cette pensée qu'il est honteux de l'aider à maintenir sa domination, à dater de ce jour même notre empire cesserait presque d'exister, car l'armée qui compose les garnisons est formée aux deux tiers de soldats indigènes. »

C'est précisément parce qu'aucune trace de ce sentiment national n'existe dans l'Inde que la puissance anglaise y est si forte et les révolutions si peu redoutables. La révolte des cipayes, en 1857, provoquée

uniquement par des griefs militaires particuliers , fut regardée avec la plus parfaite indifférence par la masse des peuples hindous , et comprimée simplement par des régiments hindous (Gorkhas , régiments du Pundjab, infanterie locale des Sikhs) restés fidèles, et dirigés par une poignée d'Européens.

En dehors d'attaques venues de l'extérieur et conduites par des Européens , la formation d'une nationalité hindoue constitue donc aujourd'hui le seul danger qui menace la puissance anglaise aux Indes ; mais cette formation paraît bien lointaine. Ce sont les Anglais euxmêmes qui, par un système d'éducation dont nous aurons à examiner ailleurs les effets, se sont chargés d'en préparer la naissance et de préparer du même coup la chute de leur colossal empire.

Brahmane du Mysore.

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