TABLEAU DE LA SOCIÉTÉ HINDOUE, 1000 ANS ENVIRON AVANT NOTRE ÈRE
§ 1. — ÉLÉMENTS DE RECONSTITUTION DES CIVILISATIONS DE L'INDE. DIVISION EN PÉRIODES.
ans un précédent chapitre, nous avons indiqué, que, parmi les œuvres laissées par l'Inde ancienne, il n'existe pas un seul livre d'histoire, et que des périodes de près de mille ans resteraient entièrement ignorées si un petit nombre de monuments et d'inscriptions, et quelques rares mentions d'anciens auteurs ne venaient jeter sur elles de faibles lueurs.
Les documents qui permettent de reconstituer la civilisation de l'Inde durant la longue période de près de quatre mille ans pendant laquelle elle fut habitée par des peuples arrivés à des degrés divers de civilisation, bien que fort insuffisants , sont plus nombreux cependant que ceux à l'aide desquels on peut retracer son histoire. Des livres
religieux tels que les Védas, de grandes épopées telles que le Ramayana et le Mahabharata, d'anciens codes tels que les lois de Manou , nous mettent à même de nous représenter assez bien l'état social des temps où ces œuvres sont écloses. Les fables, apologues, légendes, que l'Inde ancienne a laissées par centaines, peignent vivement la façon de sentir, de penser et de juger des peuples qui les ont créées. Les monuments , les relations malheureusement fort rares des témoins oculaires, telles que celles de l'ambassadeur grec Mégasthène, des pèlerins chinois Fa-Hian et Hiouen-Thsang, complètent de la façon la plus utile les sources de renseignements qui précèdent.
Lorsque l'on étudie l'histoire de la civilisation des peuples européens, on voit qu'elle est caractérisée surtout par une évolution progressive. Lorsque nous étudions celle des peuples orientaux, Chinois et Hindous notamment, cette évolution apparaît moins clairement. Il est impossible de dire cependant qu'elle n'ait pas existé. Si elle ne se fait guère entrevoir, c'est, d'une part, parce que le passé de ces peuples nous est bien peu connu, et de l'autre parce qu'ils n'ont pas encore dépassé la phase de développement pendant laquelle l'évolution est toujours fort lente. Si notre civilisation.de l'Occident s'était brusquement arrêtée à la fin du moyen âge, sans laisser d'autres œuvres que des documents incomplets analogues à ceux avec lesquels nous jugeons l'Extrême Orient, une observation superficielle pourrait faire croire aussi que l'Occident n'a guère évolué. C'est pourtant pendant cette longue période qu'ont été préparés les fondements sur lesquels notre civilisation devait ensuite s'élever d'une façon si rapide.
Les peuples de l'Orient ont eu, comme nous, une phase de barbarie primitive ; comme nous, ils se sont élevés à une période analogue à notre moyen âge; mais, enfermés dans les liens rigides de coutumes, de traditions, de croyances plus puissantes que les nôtres, ils n'ont pu aussi vite s'y soustraire. Cette phase du moyen âge , dont nous sortons à peine, ils ne l'ont pas encore franchie. Ils en sont donc restés à la période préparatoire pendant laquelle chez aucun peuple l'évolution n'a été rapide.
Parmi les causes diverses, telles que le milieu physique, les condi-
CIVILISATION DE LA PÉRIODE VÉDIQUE
tions d'existence, la constitution mentale des races, etc., qu'on peut invoquer pour expliquer la lenteur d'évolution des peuples de l'Orient,
Fig. 90. — Bouddha-Gaya. Groupe d'anciennes sculptures réunies devant le grand temple (La hauteur totale du portique placé aie premier plan est d'environ 5m50.)
une des plus importantes est le joug de leurs croyances. Sans doute ce joug n'a pas moins pesé sur nous à une certaine époque ; mais il y a toujours eu entre les religions de l'Occident et celles de l'Orient cette différence fondamentale, que les dogmes des premières n'ont jamais été que des prescriptions religieuses, alors que ceux des secondes cons-
tituaient des codes à la fois religieux et sociaux. La loi religieuse ayant toujours été considérée comme immuable, les lois sociales contenues dans les prescriptions religieuses devaient, elles aussi, être considérées comme immuables ; ce n'était donc que fort lentement qu'elles pouvaient se transformer. En étudiant, dans un autre ouvrage, l'histoire de la civilisation des Arabes, nous avons montré que si le Coran, code à la fois religieux et civil comme la plupart des codes orientaux, donna aux Arabes cette unité qui devait faire d'eux un seul peuple animé des mêmes sentiments, des mêmes croyances, poursuivant le' même but, il contribua plus tard à la. décadence de la grande civilisation fondée sur lui.
Les croyances religieuses sont dans l'Inde la base de toutes les institutions sociales ; elles le sont même à ce point que toutes les institutions sociales ne sont pour ainsi dire que des institutions religieuses.
Le rôle fondamental qu'a toujours joué la religion chez tous les peuples de l'Inde nous a conduit à prendre comme élément de classification des diverses phases de sa civilisation les transformations que la religion a subies. Ces transformations sont véritablement insensibles si on ne les considère que d'un siècle à l'autre, mais elles sont au contraire fort grandes si, comme nous sommes obligé de le faire, faute de documents assez nombreux, nous ne considérons que des périodes embrassant toujours un certain nombre de siècles. Une histoire des civilisations de l'Inde n'est pas comparable à l'œuvre d'un géographe qui relève une à une toutes les routes d'un pays, depuis les sentiers des bois jusqu'aux rues des villes et des villages, pour en dresser le plan, mais à celle du voyageur qui du haut d'une montagne ferait l'esquisse générale d'une contrée et se bornerait à marquer sur sa carte les grandes cités par des points : indications qu'il compléterait quelquefois lorsqu'il lui serait possible de traverser une des villes qu'il n'a fait que montrer sommairement.
Prenant donc les croyances religieuses pour base de notre classification, nous considérerons les six périodes suivantes dans l'étude des civilisations de l'Inde ; période védique — période brahmanique — période bouddhique — période néo brahmanique — période musul-
CIVILISATION DE LA PÉRIODE VÉDIQUE
mane, et enfin — faisant l'objet d'une partie distincte de cet ouvrage — période moderne. Cette dernière ne sera pas moins intéressante à étudier que les précédentes, car elle nous présentera le résultat du conflit entre deux civilisations séparées par des abîmes, celle du moyen âge et celle des temps modernes.
Frith.
Fig. 91. — Ruines du temple de Jlartand (Cachemire), probablement du VIe siècle de notre ère ; art gréco-hindou. § 2. — SOURCES DE RECONSTITUTION DE LA CIVILISATION ARYENNE.
Afin d'éviter les répétitions, et mettre plus de clarté dans notre description, nous ne donnerons, dans ce chapitre et ceux qui vont suivre , que l'exposé général de la civilisation de chaque période. Les œuvres propres à chacune d'elles : littérature, monuments etc., seront exposées dans des chapitres spéciaux.
La civilisation aryenne se manifeste dans le nord-ouest de l'Inde à une époque qu'on fait remonter à quinze siècles environ avant notr e
ère. Elle n'a laissé derrière elle aucun monument de pierre, et rien n'indique qu'elle en ait jamais produit un seul. L'unique héritage qu'elle a légué au monde est une vaste encyclopédie religieuse connue sous le nom de Védas. Ce recueil se compose de livres écrits à des époques fort différentes. Le plus important est le Big Véda dont, suivant Max Muller, il faut faire remonter la composition à un millier d'années au moins avant notre ère. Convenablement interprété, il nous redit assez bien la langue, la religion, l'état social et mental des peuples qui l'ont composé.
Il n'y a pas un siècle encore que ces antiques compositions sont connues en Europe. Elles ont inspiré à ceux qui les ont traduites une admiration proportionnée à la peine qu'ils ont éprouvée à mettre en langage intelligible la pensée aux contours flottants de leurs auteurs. Je n'ai pas à juger ici cet immense monument littéraire. Il n'inspirera certainement qu'une admiration modérée à ceux qui aborderont sans parti pris sa lourde lecture. On finira certainement par reconnaître qu'il n'y faut pas chercher, comme on le fait généralement jusqu'ici « l'œuvre de pasteurs primitifs célébrant leurs dieux tout en menant paître leurs troupeaux )). Ce n'est pas s'avancer beaucoup que d'affirmer qu'il n'a jamais existé, sous aucune latitude, de pasteurs capables de produire des poésies comme celles des Védas. Tout y est artificiel et émane de littérateurs et de théologiens raffinés. Quand la notion d'évolution aura un peu plus pénétré les sciences historiques, on reconnaîtra aisément que de telles œuvres supposent des siècles de préparation antérieure, et ne pouvaient pas plus sortir du cerveau de l'humanité primitive qu'une église gothique ne pouvait sortir des mains de l'homme contemporain du mammouth et du renne. Nous ne chercherons donc pas dans les Védas la civilisation de l'humanité primitive, mais celle d'un peuple qui avait déjà derrière lui un long passé.