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LA FAMILLE CHEZ LES ARYENS

La famille et la race formaient à l'époque védique la double base de la société aryenne. Aucun groupe intermédiaire de tribu, de clan ou de gouvernement, ne les séparait. Au-dessus de la famille, il n'y avait que la race ; au-dessous de la famille, il n'y avait rien, car l'individu n'avait pas d'existence indépendante de celle de ses ancêtres et de ses descendants. L'unité, ce n'était pas l'homme, c'était le père avec la mère et les enfants, ayant derrière eux les générations d'où ils sortaient, et devant eux la longue série d'êtres qui devaient naître de leur sang, et maintenir leur souvenir et leur nom à travers les âges.

La religion elle-même tout entière n'était que le culte de la race et de la famille. Les dieux se confondaient avec les ancêtres. Le mariage et la génération étaient des actes sacrés. La transmission de la vie du père à l'enfant par l'intermédiaire de la mère, c'était le passage mystérieux d'Agni, feu divin, principe fécondant, maître et créateur de l'univers, à travers les entrailles humaines, pour la perpétuation de l'existence éternelle.

S'unir à une race étrangère ou mourir sans laisser de fils après soi,

tels étaient les plus grands malheurs chez les Aryens. Corrompre la pureté de la race, c'était perdre à jamais la parenté divine qui rattachait tout Aryen à Agni. Le dieu désormais resterait sourd aux prières de celui qui avait osé le mettre, lui, le principe de toute vie pure, circulant pour ainsi dire dans les veines de son peuple , en contact avec les éléments grossiers dont étaient pétries les races inférieures. L'alliance avec les femmes étrangères constituait donc un crime suivi d'une malédiction éternelle.

Mourir sans enfant mâle amenait des conséquences non moins terribles. Le fils en effet assurait l'immortalité aux ancêtres par le culte qu'il leur rendait et les sacrifices qu'il leur offrait; si ce culte, si ces sacrifices venaient à s'interrompre , les mânes des pères tombaient dans le néant et la famille cessait d'exister pour jamais. Quant aux filles, elles adoptaient en se mariant les dieux d'une autre famille ; les aïeux qu'elles priaient étaient ceux de leurs époux; elles ne pouvaient rien par conséquent pour la perpétuation de la lignée paternelle. Un homme qui mourait sans laisser de fils périssait donc tout entier ; il ne devait pas revivre au delà de la tombe, et il entraînait avec lui les générations innombrables de ses ancêtres dans une irrémédiable ruine.

La parenté avec Agni, son rôle comme créateur de la famille, l'importance de la pureté de la race, et la nécessité de laisser après soi des enfants capables d'offrir les sacrifices, tout ceci est exprimé par les citations suivantes du Rig Véda :

« Agni est le maître de l'ambroisie ; il est le maître de la richesse. C'est lui qui donne une forte famille. 0 Dieu puissant ! ne souffre pas que nous, tes serviteurs, nous soyons sans enfants, sans beauté, sans sacrifices. »

« Puissions-nous être entourés des faveurs du bienveillant Agni ! Puissions-nous jouir d'une opulence continuelle ! 0 Agni, nous ne sommes pas issus d'une race étrangère et impie. Ne choisis que la route qui conduit vers nous. »

« S'il n'était point du même sang que nous, Agni viendrait en vain chercher nos offrandes et nos hommages. Il a des droits à la demeure que nous lui réservons ; qu'il se présente à nous, ce dieu fort , triomphant, adorable. »

Pour l'Aryen, tous les bonheurs terrestres et éternels découlent d'une famille unie, prospère et nombreuse. Les joies du foyer dômes-

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tique lui semblent incomparables. 11 ne cesse de les chanter, et, quand il veut peindre la gloire ou la félicité des dieux mêmes, il ne sait prendre ses images que dans la beauté et dans la fidélité de l'épouse, dans la puissance du père, dans sa majesté comme prêtre, dans la grâce et la soumission des enfants. Il fait ses délices de ces choses ; elles le remplissent tout entier, et voilà pourquoi ses chants religieux abondent en détails sur elles et nous ont permis de si bien les connaître.

Rien n'était aussi important chez

les Aryens que les sacrifices offerts

par chaque famille aux mânes des

ancêtres. Nous venons de dire que,

du moment où s'interrompaient ces

sacrifices, les âmes des morts périssaient et la famille elle-même

s'éteignait pour toujours. C'est le

père qui remplissait les fonctions

de sacrificateur, mais la mère avait

le droit et le devoir de l'aider dans

sa tâche et en partageait la gloire

avec lui. Elle allait recueillir sur le

flanc des collines les plantes écloses

sous l'influence mystérieuse de la

lune, et d'où elle tirait, par une

préparation minutieuse et une lente

fermentation, le soma, la liqueur

céleste. Avec le sorna, le père arrosait l'holocauste; et, comme la

flamme prête à s'éteindre jaillissait plus vive au contact de ce liquide spiritueux, comme Agni se révélait alors plus brillant et plus fort, on avait fini par adorer le soma presque à l'égal du feu, et par lui adresser aussi des hymnes et des prières. Le Rig Véda en est rempli.

Fig. 94. — Statue gréco-bouddhique des environs de Muttra. Date inconnue, probablement peu antérieure au sixième siècle de notre ère. (Hauteur totale lm80.)

« Célébrez par d'antiques chants ce dieu pur, que vous présentent les œuvres saintes chargées d'honorer les dieux. »

« Il coule sur le filtre de laine où il est purifié. Soutien du monde, les sages le louent comme le messager de la prière du matin. y>

« Soma, source de pureté et de bonheur, siège dans les vases du sacrifice. Le taureau répand sa fécondité dans le troupeau ; et lui, il semble semer la prière. »

La chair des holocaustes était considérée comme devant servir à la nourriture des aïeux. Elle leur était portée par l'intermédiaire d'Agni ; le feu ne la consumait que pour la rendre propre à être offerte aux invisibles conviés du repas mystique. Laisser les ancêtres sans sacrifices eût été aussi monstrueux que de laisser chez nous son père ou sa mère mourir de faim. Souvent la famille mangeait autour du bûcher fumant, et s'asseyait ainsi avec toute sa race à un même festin.

Puisque la mère partageait avec le père les travaux et les honneurs du sacrifice, nous pouvons supposer qu'elle était regardée comme une égale. Il est évident, d'après la façon dont les Védas s'expriment en parlant de la femme, soit comme fille, soit comme fiancée, soit comme épouse, soit comme mère, qu'elle n'était pas considérée comme cet être inférieur et inconscient dont parle plus tard avec tant de dédain le législateur Manou. Les Védas parlent toujours d'elle et de son rôle avec respect.

<c Viens, ô belle épouse ! ô désirée des dieux ! femme au cœur tendre , au regard charmant, bonne pour ton mari, bonne pour les animaux, destinée à enfanter des héros. »

« Le privilège de la femme est de partager avec son époux les honneurs du sacrifice. »

Ajoutons qu'à ce privilège la femme joignait celui de composer des hymnes. Plusieurs dans le Pig Véda sont signés de noms féminins.

La monogamie paraît avoir été la règle générale chez les Aryens védiques. Pourtant, à en juger par ce que nous voyons plus tard, les princes et les gens très riches avaient sans doute plusieurs épouses. Ce qui contribua surtout à introduire la polygamie chez les Aryens, ce fut cette nécessité impérieuse d'avoir des enfants mâles. L'homme à qui sa première femme ne donnait que des filles était nécessairement conduit à en prendre une seconde.

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La jeune fille était libre de choisir son époux, et, même dans le cas où plusieurs champions se la disputaient en champ clos, comme cela arrivait parfois, son autorisation était nécessaire pour combattre, et rien n'était fait si elle refusait de couronner le vainqueur. C'est en des termes délicats que les Védas peignent l'amour naissant et les premiers rapports de jeunes gens avec les jeunes filles. Comme nul bonheur n'existait pour les Aryens, ni dans ce monde ni dans l'autre,

Fig. 95. — Udayagiri (province d'Orissa). Façade du monastère bouddhique de Bani-Naur, creusé dans les flancs d'une montagne. ('Deuxième siècle avant notre ère.)

en dehors de la famille, des motifs d'intérêt et de religion c'est-à-dire les plus puissants de tous ceux qui puissent agir sur l'âme humaine tendaient à leurfaire attacher la plus grande importance à tout ce qui concernait le mariage.

Les cérémonies qui l'accompagnaient étaient empreintes de ce caractère religieux qui marquait tous les événements de la vie de famille. Elles étaient à la fois imposantes par la solennité des prières et des sacrifices offerts et par celle des vœux prononcés, et joyeuses par l'éclat des costumes, le nombre des assistants, les réjouissances auxquelles on se livrait. Un long hymne du Rig Véda est consacré à leur

description. Quand on a lu cet hymne, intitulé « les Noces de Souryâ », il semble presque, qu'après avoir franchi des milliers d'années en arrière dans le cours des âges, on ait assisté à l'une de ces antiques fêtes de famille. Il semble qu'on ait entendu l'injonction du prêtre et les paroles que le jeune homme adresse à sa fiancée.

Au caractère imposant du père comme sacrificateur se joint une autorité absolue. Ses enfants lui obéissent, non comme des esclaves, mais avec ce respect profond qu'il a lui-même pour les aïeux. Lorsque les parents sont âgés et incapables de travailler, les fils les nourrissent comme eux-mêmes continuent à nourrir les aïeux par des sacrifices. Cette chaîne de devoirs mutuels n'est jamais interrompue. Aussi tout ce que l'Aryen demande, c'est de vieillir au milieu de ses enfants et de ses petits-enfants. Il ne redoute pas cet âge où il commencera à goûter un peu du bonheur paisible et éternel des ancêtres.

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