INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES DES ARYENS
Au début de la période védique, alors que les Aryens n'avaient pas encore pénétré dans le bassin du Gange, mais occupaient les vastes plaines du pays des sept rivières, arrosé par l'Indus et ses affluents, il n'existait chez eux nul vestige d'institutions politiques, de castes ou de gouvernement.
A la base de leur société, nous l'avons vu, était la famille, et cette société elle-même se composait de toute la race, sans aucune distinction de fonctions ou de classe. Chaque père de famille était à la fois sacrificateur, agriculteur et guerrier. Ces occupations, qui, en se séparant, devaient créer les castes, étaient alors confondues. La richesse, cette autre source des inégalités sociales, n'existait pas encore. Les héros sans doute devenaient chefs au moment de l'action; le plus intrépide se plaçait tout naturellement à la tête de ses compagnons d'armes. Mais quand on avait conquis un espace de terre, quand il fallait le défricher par la hache et par le feu et le cultiver péniblement ensuite, tous devenaient égaux devant la tâche commune.
CIVILISATION DE LA PÉRIODE VÉDIQUE
Sur le nouveau territoire ainsi obtenu, le village se bâtissait. Les primitives demeures faites de terre et de tiges de bambous abritaient séparément les familles, qui se mêlèrent longtemps les unes aux autres dans les champs. Puis chacune voulut avoir son morceau de terre ; le partage commença. Seuls les pâturages restèrent propriété commune, et les troupeaux de tous continuèrent à paître indistinctement.
Fig. 96. — Udayagiri. Détails d'un bas-relief représentant une chasse royale sculpté sur le rocher dans lequel ont été creusés les cellules du monastère précédent. Ce bas-relief, un des plus anciens qui existent dans l'Inde est en même temps un des plus remarquables spécimens connus de l'art hindou.
Cette création du village, cette division des seuls biens que possédassent alors les Aryens, c'est-à-dire des champs et des bestiaux, n'engendra encore aucun groupe politique ou social. La commune fut simplement la famille étendue. Les plus âgés parmi les pères de famille se réunirent pour y maintenir l'ordre et décider sur les questions importantes, mais sans prétendre à une autorité proprement dite. Bientôt, à côté et au-dessus du village, sur le flanc ou sur la crête des coteaux, s'éleva le château-fort, construction grossière et massive, généralement
de forme quadrangulaire, dans laquelle s'enferma le chef victorieux qui avait agrandi le territoire et qui devait veiller à sa conservation.
Nul lien n'existait d'un village à l'autre, nul pouvoir suprême ne s'imposait à la foule des chefs. Les hasards de la guerre les réunissaient sous un commandement unique s 'étendant parfois sur un grand nombre d'entre eux, mais la notion de roi ne vint que plus tard. On la trouve chez les Aryens lorsqu'ils se furent établis dans le bassin du Gange, et encore, dans les Védas, elle n'est jamais que l'équivalent de celle de chef de guerre. Le roi ayant des ministres, percevant des impôts réguliers, gouvernant la race entière, n'exista jamais durant la période védique.
Il n'exista jamais du reste que nominalement dans l'Inde. Le village aryen, mais plus rigoureusement constitué et formant une petite république organisée -, le chef enfermé dans son château-fort, sous le nom de rajah, exerçant une autorité plus complète, tel est le système politique qui a prévalu dans l'Inde à travers tous les âges, et que les conquérants, quels qu'ils fussent, ont toujours forcément respecté, parce qu'il était inébranlable.
Ainsi, à tant de siècles en arrière, et chez une société informe, nous voyons se dégager les premiers éléments d'une organisation fondamentale qui subsiste encore de nos jours.
Nous y surprenons également l'ébauche de ce système des castes, qui, d'abord indistinct et flottant, alors que les classes cherchaient seulement à se distinguer entre elles, va devenir si rigide lorsqu'il se constituera véritablement sous l'influence de raisons ethniques, et creusera entre les races des abîmes infranchissables.
On peut suivre dans les Védas, la progression de la distance entre les prêtres et les guerriers, d'abord légère puis s'élargissant de plus en plus par les raisons que nous examinerons tout à l'heure. La division des fonctions ne s'arrête pas là. Tandis que le sacrificateur se consacre toujours plus exclusivement à l'accomplissement des rites sacrés et à la composition des hymnes, que l'homme de guerre passe ses jours dans des expéditions aventureuses ou dans de hardis exercices, que deviendrait la terre et qui la ferait produire, si d'autres ne s'appliquaient pas
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sans relâche à la cultiver? Une troisième classe devient distincte : celle des agriculteurs.
Fig. 97. — Bhuwaneswar (province d'Orissa). Temple de Parasurarneswara. Détails d'ornementation. ( Sixième siècle de notre ère. )
Dans un des derniers hymnes du Rig Véda, ces trois classes apparaissent absolument séparées et déjà désignées par les trois mots : Brahmanes, Kchatryas, Vaïsyas, qui prendront dans la suite, quand
ils désigneront des castes véritables, des significations si absolues et si profondes.
Un hymne beaucoup plus ancien contient ce verset significatif et indique déjà clairement la division des classes :
« Indra est invoqué par les grands, les petits, les hommes d'une classe intermédiaire ; par celui qui marche et celui qui se repose ; par celui qui garde sa maison et celui qui combat, par tous ceux qui veulent l'abondance. »
La quatrième caste, celle des Soudras, devait se former plus tard, et comprendre la masse des peuples vaincus, lorsque ceux-ci entrèrent enfin dans le cercle de la civilisation aryenne. Tant que se fit la conquête, les indigènes, luttant ouvertement ou se réfugiant dans les montagnes pour y conserver une sauvage indépendance, ne reconnurent pas le joug étranger. Les vainqueurs créèrent pour eux une quatrième caste. Et c'est à ce moment que les classes, jusque-là mal définies, se mêlant dans les repas en commun et s'unissant par des mariages, devinrent de véritables castes profondément séparées.
La plus importante de ces divisions, celle qui dut se former la première fut celle entre les prêtres et les guerriers. Intermédiaires entre les hommes et les dieux, les Brahmanes devinrent bientôt de plus en plus exigeants et finirent par se considérer comme des êtres tout à fait supérieurs et par faire accepter cette croyance.
La distinction entre les guerriers et les agriculteurs s'accentua également bientôt. La distinction se fit sans doute bien plus par la différence de fortune que par celle des fonctions.
Le chef de guerre qui revenait chargé de butin, se couvrait d'anneaux d'or, de riches vêtements et d'armes étincelantes. Il devenait rajah, c'est-à-dire\ « brillant », car telle est la seule valeur de ce mot à l'époque védique. Les Rajahs et les Kchatryas, titres alors à peu près synonymes, jouent un grand rôle dans les Védas. Puisque les chantres qui composent les hymnes attendent d'eux les honneurs et les présents, il est tout naturel qu'ils en parlent sans cesse, soit pour célébrer leur vaillance et leur générosité, soit pour blâmer leur avarice.
Aucune barrière absolue ne s'élevait cependant entre les classes.
CIVILISATION DE LA PÉEIODE VEDIQUE.
Elles se confondaient pour offrir les sacrifices et pour célébrer les repas en commun, actes pour lesquels les castes ne se réunissent jamais lorsqu'elles sont vraiment constituées.
Les nations indigènes n'étant pas encore subjuguées en masse fournissaient seulement aux Aryens des prisonniers de guerre. Tout porte
Fig. 98. — Bhuwaneswar. Grand temple. (Septième siècle de notre ère.) {Hauteur de la grande tour : environ 52m).
à croire que ces prisonniers étaient simplement réduits en esclavage.
« 0 Sonia, disent les Védas, apporte-nous une riche abondance en or, en chevaux en vaches, en hommes. »
L'hérédité des fonctions, qui est encore une des marques de la constitution définitive de la caste, ne paraît pas avoir été absolue chez les Aryens védiques. Cependant elle commence à s'établir parmi eux. Certaines familles se transmettaient de père en fils les chants sacrés en même temps que les fonctions de sacrificateur. C'est ainsi que l'on explique d'ailleurs la merveilleuse conservation des Védas.
Quant aux biens matériels, les enfants héritaient en général de leurs parents. Les hymnes sacrés font souvent allusion à l'usage de léguer à ses enfants sa fortune.
Telle était cette société des Aryens védiques, dans laquelle s'élaborèrent lentement pendant de longs siècles les germes des institutions qui devaient plus tard s'établir avec tant de force dans l'Inde, et qui y dominent encore au point de paraître immuables.