‹ Les civilisations de l'IndeChapitre 45 sur 155 · G. — LA VIE CHEZ LES ARYENS · texte numérisé non relu

G. — LA VIE CHEZ LES ARYENS

Il nous est assez facile, en étudiant les Védas, de nous représenter les Aryens dans les détails de leur vie de tous les jours.

Leurs poètes, en effet, cherchent volontiers leurs images dans des objets familiers et simples, et qui nous paraîtraient presque trop grossiers pour être choisis par une inspiration religieuse éleA^ée telle que la leur. Mais cette naïveté, qui leur est commune avec la plupart des chantres primitifs, n'abaisse pas le ton de leurs hymnes. Le Richi, ou poète aryen, sait ennoblir les idées les plus vulgaires, et tirer des comparaisons les plus ordinaires les effets les plus éclatants. La race aryenne était douée d'une imagination très vive. Eprise de l'harmonie des mots, elle aimait à se bercer de ses chants. Il nous en est resté un grand nombre, composés par des centaines d'auteurs différents. Nous pouvons préjuger par là quelle devait être la richesse de la littérature sanscrite à l'époque védique.

L'art de la poésie semble avoir été d'ailleurs le seul art cultivé avec succès par les Aryens. Tout au plus pouvons-nous les soupçonner d'avoir eu quelques primitifs instruments de musique, et d'avoir façonné artistement les métaux et le bois. Ils ne parlent jamais d'images peintes ou sculptées ; quant à l'art architectural, tout prouve qu'il leur fut inconnu.

Les métiers qu'ils exerçaient étaient nombreux, et il semble que, dans 1 a plupart, ils aient atteint une certaine habileté. La description des vêtements superbes qu'ils portaient ; de leurs bagues, de leurs bracelets, de leurs aigrettes d'or ; celle de leurs chariots de guerre et des ornements

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dont ils couvraient leurs chevaux ; l'énumération de leurs armes éclatantes, cuirasses, glaives et carquois, prouvent qu'ils avaient des tisserands, des orfèvres, des charrons et des armuriers. Ils avaient aussi des ouvriers qui travaillaient finement le bois et qui y découpaient les coupes sacrées destinées à contenir le soma. Ils font mention de divers instru-

Fig. 99. — Bhuwaneswar. Temple de Bajarani. (Dixième siècle de notre ère.)

ments de ménage, tels que cuillers, chaudrons, qui, probablement étaient en fer ainsi que leurs armes.

Leurs étoffes étaient faites de laine ou de lin, parfois mélangés de fils d'or. C'étaient les femmes qui filaient, et des ouvriers qui tissaient à l'aide de la navette. Ils portaient des chaussures qu'ils attachaient autour de la cheville, comme l'indique le verset où il est parlé d'Indra, le dieu toujours en marche et toujours agissant, celui « dont la chaussure n'est jamais déliée ».

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C'est dans leur équipage de guerre que les Aryens paraissent avoir déployé le plus grand luxe.

Leurs chars étaient brillamment ornés de plaques de métal. Ils étaient portés sur des roues à jantes et à essieu.

Le cheval était attelé au char et conduit par le moyen des rênes, du mors et du fouet.

Les guerriers se revêtaient d'armures polies et étincelantes. Montés sur des chars, ils portaient au bras des anneaux d'or qui s'entrechoquaient bruyamment lorsqu'ils brandissaient leurs armes. Celles-ci consistaient en un glaive, un arc et des flèches contenues dans un carquois et garnies d'une pointe de fer. Sur le front, ils portaient une aigrette d'or, et au-dessus des rangs de l'armée flottaient des étendards.

L'agriculture était, avec la guerre et les métiers qui s'y rapportent, l'occupation principale des Aryens.

Placés clans ce bassin de l' Indus, si désolé souvent par la sécheresse, ils avaient appris à observer les saisons, à interroger le ciel pour épier l'arrivée des pluies bienfaisantes. Les nuages de la mousson étaient pour eux les vaches célestes, qui pâturaient dans les plaines du firmament, conduites par un divin berger, et dont les lourdes mamelles, en se déversant sur la terre, apportaient le bien-être et la fécondité.

Les Aryens labouraient la terre avec la charrue traînée par des bœufs. Ils rentraient la moisson sur des chariots que ces animaux tiraient également.

Les trou peaux formaient une des principales sources de richesse des Aryens. La vache, qui fournit le lait, l'aliment par excellence, était tenue en grand honneur. On la soignait, on la vénérait; peu s'en fallait qu'on ne l'adorât.

Le lait et le beurre faisaient le fond de la nourriture des Aryens. On en offrait des libations aux dieux. Le beurre fondu humectait le bûcher et ajoutait à l'éclat d'Agni, c'est-à-dire augmentait la violence du feu. Le miel est à tout instant vanté dans les Védas. A ces aliments préférés, qui, comme tels, étaient offeits aux dieux, il faut ajouter les gâteaux de farine et les beignets d'orge.

Les Aryens mangeaient aussi delà chair. Ils étaient grands chasseurs,

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tuaient le gibier à coups de flèches, ou le faisaient tomber dans des pièges. Ils péchaient avec des filets.

Ils devaient avoir quelques notions premières de navigation. Ils ne se hasardèrent d'abord que sur les larges rivières du Sapta-Sindhou,

qui formaient pour eux des voies de communication naturelles. Plus tard, lorsque leur commerce se développa, ils lancèrent leurs bateaux sur la mer. Cependant ils ne s'éloignèrent pas des côtes et portèrent seulement leurs marchandises dans les petits établissements maritimes avoisinant les bouches de l'Indus.

La médecine était cultivée chez les Aryens, mais ils paraissent avoir eu moins de confiance dans les remèdes qu'elle fournissait que dans les exorcismes au moyen desquels leurs prêtres prétendaient chasser les maladies.

Cette diversité dans les fonctions des hommes, ou, pour parler un langage plus moderne, cette division de travail, s'accentue de plus en plus * chez les Aryens, comme chez tout peuple dont la civilisation se développe. Dans les hymnes de la dernière époque, on voit les métiers se multiplier ; tout travail a son ouvrier spécial. Le type du barbier de village apparaît même dans les hymnes aryens.

Dans cette société qui se compliquait, où le commerce avait pris naissance, l'inégalité entre les fortunes allait s'accentuant toujours davantage. Les descriptions des magnificences des riches et des douleurs des malheureux deviennent très vives. La hideuse pauvreté se personnifie, et on supplie les dieux de l'éloigner. Souvent c'est la sécheresse qui l'amène, et elle s'enfuit devant les premiers torrents de la saison pluvieuse.

ce 0 Pauvreté, à l'œil abattu, à la démarche lente, dirige-toi, pour trouver un bienfaiteur, vers la montagne céleste. Car c'est avec les ondes du nuage que nous te repoussons. »

ce La Pauvreté, chassée de ce monde et de l'autre, nuit à tous les germes. 0 Brahmanaspati, viens éloigner cette malheureuse. »

De cette inégalité dans les fortunes naît une vertu nouvelle, la charité, fréquemment recommandée dans les Védas.

« La charité divine et secourable » enseignent les prêtres, ce est une partie du sacrifice. »

ce L'homme bienfaisant, bon pour le malheureux qui a faim et qui vient dans sa maison, trouve de l'honneur dans le sacrifice et des amis parmi les autres. »

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Une des causes des misères profondes et subites et du renversement des fortunes, était la passion extraordinaire des Aryens pour le jeu. Les jeux de hasard, les dés surtout, les passionnaient au point qu'ils perdaient parfois en un jour leurs trésors , leurs maisons , leurs champs, leurs enfants, leurs femmes et leur propre liberté. Les malheurs qu'amenait cette passion funeste sont représentés dans les Védas avec les plus sombres couleurs, et spécialement dans un hymne d'une grande beauté :

« Le joueur arrive à la réunion. Il se dit, le corps tout échauffé : « Je gagnerai ! » Les dés s'emparent de l'âme du joueur qui leur livre tout son avoir.

« Les dés sont comme le conducteur de l'éléphant, armé d'un croc avec lequel il le presse. Ils brûlent le joueur de désirs et de regrets, remportent des victoires, distribuent le butin, font le bonheur et le désespoir des jeunes gens, et, pour les séduire, ils se couvrent de miel.

« Ils ne cèdent ni à la colère, ni à la menace. Le roi lui-même se baisse devant eux.

« Eoulant par terre, secoués dans l'air, ils sont privés de bras ; et ils commandent à celui qui en a. Ce sont des charbons célestes qui tombent sur le sol, et qui glacent et brûlent le cœur. »

« L'épouse du joueur, abandonnée, s'afflige ; sa mère se désole, ne sachant ce qu'est devenu son fils. Lui-même, poursuivi par un créancier tremble ; la pensée du vol lui est venue ; il ne rentre chez lui que la nuit.

Les plaisirs des Aryens n'étaient pas tous aussi dangereux. Ils en

Fig. 101. — Bhuwaneswar. Niche sculptée dans le temple de Bhagavati. ( Neuvième siècle environ de notre ère.)

Cette figure et les deux suivantes représentant des détails d'ornement, dans l'intérieur de divers temples de Bhuwaneswar, sont la reproduction de dessins exécutés par des indigènes. Ils figurent dans l'ouvrage du Baoou Rnjendrala Mitra.

avaient d'innocents , tels par exemple que des représentations de marionnettes sur des théâtres de bois auxquels fait allusion un passage des Védas.

Comme tous les peuples primitifs les Aryens obtenaient le feu par le frottement de deux morceaux de bois. Ils appelaient Arani l'ensemble des deux pièces de bois desquelles jaillissait Agni, le feu considéré comme un dieu.

« Yoici le moment d'agiter l' Arani, le moment d'enfanter Agni. Apporte la reine du peuple (l' Arani), et, suivant l'usage, travaillons à produire son fils.

« Le dieu qui possède tous les biens est dans les deux pièces de l'Arani ; il y est comme l'embryon au sein de sa mère. »

Les Aryens enterraient généralement leurs morts. Plusieurs passages des Védas ont trait aux funérailles. Le suivant, exprime sous une forme très poétique, les adieux d'un vivant à un mort.

« Va, y> est-il dit au mort, « va trouver la Terre, cette mère large et bonne, qui s'étend au loin, toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré les dieux par ses présents.

« 0 Terre, soulève-toi. Ne blesse point ses ossements. Sois pour lui prévenante et douce. 0 Terre, couvre-le comme une mère couvre son enfant d'un pan de sa robe.

« Que la Terre se soulève pour toi. Je forme ce tertre pour que ses ossements ne soient point blessés. Que les ancêtres gardent cette tombe. Qu'Yama creuse ici sa demeure.

« Les jours sont pour moi ce que les flèches sont pour la plume qu'elles emportent. »

Où trouverait-on une image plus saisissante de la rapidité de la vie que ces jours emportant l'homme comme la flèche emporte la plume?

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