CONCEPTIONS MÉTAPHYSIQUES ET EELIGIEUSES DES ARYENS
Les conceptions religieuses des Aryens étaient assez vagues. Chez eux, aucune personnalité divine n'était rigoureusement déterminée. Les sentiments et l'imagination personnels pouvaient se donner libre carrière, et la lecture des Védas prouve qu'ils n'y manquèrent pas. En choisissant tel ou tel passage du Rig Véda, on pourrait prouver tour à tour que
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d'éducation dans nos cerveaux d'Européens nous ont habitués à donner à tous ces mots des sens arrêtés et précis qui nous font considérer comme tout à fait inconciliables et séparées par des abîmes les croyances qu'ils représentent ; mais dans les cerveaux primitifs ces conceptions
abstraites n'ont jamais de sens précis. Idées, croyances, langages ont des contours indécis et flottants constamment changeants. La contradiction ne pouvait exister dans le cerveau de l'Aryen puisque sa pensée changeait aussi vite que la forme des nuages qu'il voyait flotter au firmament. Le Dieu dont parle une hymne est toujours le plus important, mais seulement pendant qu'on en parle ; à la page suivante c'est une autre divinité qui l'emporte. On croirait parfois que les poètes qui composèrent les hymnes y cherchaient surtout matière à dissertations. Comme la plupart des poètes, ils se souciaient sans doute assez peu du sujet chanté et sacrifiaient volontiers une opinion au placement d'une image ou d'une épithète.
Les hymnes aryens flottent donc entre les conceptions religieuses les plus diverses. Adorations des forces de la nature, panthéisme, polythéisme, monothéisme, tout s'y trouve.
Rien n'est plus malaisé que de soumettre les divinités aryennes à une classification et à une hiérarchie quelconque.
Parmi les dieux ou les symboles aux formes indécises, aux attributs et aux rangs sans cesse confondus dont la mythologie védique est pleine, ceux qui reviennent le plus souvent sont les suivants.
Agni, la personnification du feu, et Soma, la liqueur fermentée qui sert à l'activer. Agni a engendré les dieux, engendré les inondes, engendré la vie universelle. Soma rend les dieux immortels et donne la vigueur aux hommes. Il a engendré lui aussi le ciel et la terre, Indra et Vishnou. Uni à Agni il forme le ciel et les étoiles.
Un des dieux les plus invoqués par les Aryens est Indra, roi du ciel. C'est un dieu belliqueux, debout sur son char de guerre, véritable type du chef de clan aryen.
Auprès de lui se groupent d'innombrables divinités qui partagent son empire et l'emportent d'ailleurs souvent sur lui. Ce sont les Marouts, dieux de l'ouragan et des éclairs, dispensateurs des pluies. Ils sont fils de Rudra le plus beau des dieux, celui qui lance la foudre mais protège aussi lestroupeaux et guérit les maladies. Ce sont encore Brihaspati qui ordonne l'univers, Varouna qui juge les actions des hommes et, comme Indra, est lui aussi roi du ciel. Certains hymnes le soumettent à Indra,
d'autres donnent, au contraire, la prédominance â ce dernier, d'autres encore identifient les deux divinités. Puis viennent Surya, le Soleil, Vishnou qui parcourt l'espace en trois pas, et qui, du rang un peu effacé qu'il a dans les Védas, devait s'élever un jour au premier rang, et bien d'autres encore.
A ces dieux innombrables, dont rémunération serait insipide, se joignent souvent des personnifications abstraites telles que Purandhi, l'abondance; Aramati, la piété ; Mrityu, la mort ; etc., etc.
L'idée que se formaient les Aryens des dieux différait d'ailleurs considérablement de celle que le même mot éveille dans l'esprit d'un Européen. Il n'est guère de science qui puisse faire renaître les idées mortes qui se cachent sous la langue d'un peuple mort. Les mots précis de nos langues modernes correspondant à des conceptions tout autres ne sauraient leur convenir.
Ces conceptions particulières des choses propres à des temps évanouis pour toujours, nous ne pouvons arriver à en entrevoir le sens que par la lecture approfondie des œuvres littéraires que ces temps ont laissées. Les grandes épopées du Mahabharata et du Ramayana, bien qu'assez postérieures aux premiers chants védiques, sont encore cependant des œuvres véritablement aryennes. Après les avoir lues, on se rendra compte aisément à quel point les idées de divinités chez les Aryens devaient différer de ce que sont les nôtres. La puissance des dieux y est souvent vantée, mais lorsqu'ils entrent en lutte avec les hommes ou les génies, les plus puissants de ces dieux ne l'emportent pas toujours. C'est ainsi que Ravana, roi des génies nommés Rakchasas, s'adressant à un anachorète, se vante d'avoir vaincu le grand dieu Indra et le dieu Yama. Dans un autre passage nous entendons Lakshmana, frère de Rama, simple fils d'un mortel, voulant consoler la belle Sitade l'absence de son époux qu'elle suppose être tombé dans une embuscade, lui dire : « Il est impossible que mon frère soit vaincu par les Asuras et tous les dieux, Indra même à leur tête. » La littérature hindoue renferme par centaines des traits analogues. Pour en citer un encore, je rappellerai que, dans Sacountala, drame du poète Kalidasa, probablement composé vers le sixième siècle de notre ère, le « roi des dieux », Indra, envoie un messager vers un
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simple mortel, le roi Douchanta, pour le prier de l'aider à vaincre
Fig. 105. — Jaggeruauth (côte d'Orissa). Entrée principale du grand templq. (Douzième siècle de notre ère.)
des démons contre lesquels « il sent son bras impuissant ». Le roi consent à se charger de la besogne, et réussit à triompher des démons que n'avait pu vaincre le roi des dieux.
Ce qui précède montre qu'il est fort difficile d'enfermer dans les cadres arrêtés de définitions précises les croyances aux contours fuyants et mobiles qui se dégagent des Védas. Elles ressemblent à ces êtres incertains, aux caractères mal tranchés, que les anciens naturalistes classaient tantôt parmi les animaux, tantôt parmi les plantes. En essayant d'entreprendre cette tâche de classification ingrate on arrive à dégager à peu près les points suivants de l'ensemble des croyances que les Védas nous exposent.
1° Adoration des forces de la nature ;
2° Personnification de ces forces sous des noms de divinités ; 3° Croyance à l'immortalité de l'âme ; 4° Culte des ancêtres ;
5° Tendance à soumettre la nature , les hommes et les dieux à un dieu plus puissant que tous les autres, généralement à Indra ;
6° Enfin une matérialisation constante de la religion qui la ramène à être simplement un échange intéressé de dons entre les dieux et l'homme, celui-ci offrant ses animaux et ses fruits dans les sacrifices ; ceux-là versant en retour l'abondance, prodiguant la pluie bienfaisante, la santé et les trésors.
Nous allons reprendre ces différents points et les appuyer de quelques citations.
La divinisation et par conséquent l'adoration des forces de la nature remplit absolument le Rig Véda.
Dans une contrée telle que l'Inde, ou les spectacles de la nature sont empreints d'une si effrayante grandeur ou d'une si sublime beauté, où ses manifestations irrésistibles amènent tour à tour des prospérités inouïes ou d'épouvantables désastres, un tel culte s'imposait à l'âme simple, crédule et craintive d'un peuple ignorant et jeune. Le soleil, les vents, les fleuves, les montagnes, les plantes elles-mêmes, sont invoqués comme autant de puissances. La marche du soleil semblait aux Aryens un étonnant mystère ; les grâces de l'aurore, la douceur du crépuscule, le cours des saisons, tous ces phénomènes les frappaient et peuplaient leur Olympe d'une foule de divinités dont les divers attributs étaient décrits par leurs poètes. Mais dans ce bassin de l'Indus où la chaleur et
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la sécheresse sont si redoutables, c'est Vayou, le vent, ce sont les Marouts, ses messagers et ses serviteurs, ce sont les vaches célestes, les nuages
Fig. 106. — Jaggèraauth. Porte latérale du grand temple.
chargés de pluie, qui sont invoqués le plus souvent et avec le plus d'éloquence.
Voici un fragment d'hymne qui chante le Soleil et qui est en même temps un bel exemple de la poésie védique.
« Le divin Savitri siège dans l'astre lumineux qui se lève et répand sa clarté sur tous les mondes. Le soleil vivifie le ciel, la terre, l'air qu'il remplit de ses rayons. »
« Ses rouges coursiers l'amènent. Avec la lumière arrive la grande et belle Aurore qui anime tout de ses splendeurs. La déesse, éveillant l'homme pour un utile travail, vient sur un char magnifique. »
« Le soleil, ce dieu qui n'a point de guides, qui n'a point de lien, comment faitil pour monter, pour descendre sans tomber ? Qui peut savoir quelle force le maintient ? Compagnon de Eita, il est le gardien, le soutien de la voûte céleste. »
Le feu, sous le nom d'Agni, est une des principales divinités du Panthéon védique. Il n'y a guère qu'Indra, créateur suprême, qui lui soit supérieur. Le feu existe partout, il circule partout, dans les veines des êtres vivants, dans le sein de la terre, dans les rameaux des plantes et surtout dans les rayons du Soleil. Il se manifeste par la volonté du prêtre, quand celui-ci allume le bûcher.
« Lorsque je pense que cet être lumineux est dans mon cœur, les oreilles me tintent, mon œil se trouble, mon âme s'égare en son incertitude. Que dois-je dire ? Que dois-je penser ?
<x 0 Agni, quand tu restes caché dans l'obscurité, tous les dieux t'honorent en tremblant. »
Les croyances sur la vie future sont également assez vagues et changeantes dans les Védas. L'individu retournait aux éléments après sa mort et son âme était revêtue d'un nouveau corps, conception dans laquelle il faut voir peut-être une première ébauche de la future métempsycose. La croyance à l'âme, comme principe immortel habitant le corps mais supérieur à lui et formant la véritable personnalité humaine, apparaît également d'ailleurs dans les Védas.
« Que l'œil — de ce trépassé — aille dans le Soleil, le souffle dans Vayou. Remets au ciel et à la terre ce que tu leur dois. Va donner aux eaux eb aux plantes les parties de ton corps qui leur appartiennent.
« Mais il est de son être une portion immortelle. C'est elle, ô Agni, qu'il faut échauffer de tes rayons, enflammer de tes feux. 0 Djatavéda, dans le corps fortuné formé par toi, transporte-le au monde des hommes pieux.
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« Quand ton âme visite au loin la contrée de la mort, nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin le Ciel et la Terre, nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin le Soleil et l'Aurore, nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie. Etc.
De cette croyance à l'immortalité de lame résulte le culte des Pitris ou ancêtres. Nous avons vu ailleurs que, suivant les Aryens, les aïeux morts ne subsistent et ne sont heureux dans le séjour éternel que tant que leur famille se perpétue ici-bas et leur offre régulièrement des prières et des sacrifices.
« 0 Agni, viens avec ces pieux, ces grands, ces antiques Pitris, avec ces mille serviteurs des dieux, qui montent sur le même char qu'eux, qui boivent la libation, qui mangent avec Indra l'holocauste, qui vont s'asseoir près du foyer. »
L'idée d'un Dieu suprême, créateur de tous les êtres mortels ou immortels, et dominant la foule immense des hommes, des ancêtres et des dieux, se rencontre aussi, mais un peu à l'état d'ébauche, dans les Védas. Chaque dieu célébré par un hymne semble, pour l'auteur, le plus important des dieux ou même le dieu unique. Il arrive parfois que tous les dieux sont considérés comme le même dieu sous des noms différents.
« L'esprit divin qui circule au ciel, on l'appelle Indra, Mitra, Varouna, Agni. Les sages donnent à l'être unique plus d'un nom ; c'est Agni (le feu), Yama (la mort), etc.
Cet être unique a, comme on le voit, des propriétés assez vagues, puisqu'il est tantôt le feu, tantôt la mort ou toute autre abstraction. Le passage suivant est un peu plus précis.
ce Celui qui est notre père, qui a engendré et qui contient tous les êtres, connaît chaque monde. Dieu unique, il fait les autres dieux. Tout ce qui existe le reconnaît pour maître. »
Mais cette affirmation est parfois obscurcie par un vague sentiment de l'impuissance humaine à connaître l'origine et la fin des choses :
« Vous connaissez celui qui a fait toutes ces choses ; c'est le même qui est au-devant de vous. Mais à nos yeux tout est couvert comme d'un voile de neige. Nos jugements sont obscurs ; etles hommes s'en vont, offrant des holocaustes et chantant des hymnes. »
Dans ces cerveaux primitifs germaient déjà ces lueurs de scepticisme qui devaient se développer plus tard à un si haut degré dans les livres sacrés de l'Inde. Nous en trouvons la preuve dans un passage du Rig Véda déjà cité par Max Miiller dans ses Leçons sur T origine et le développement de la Beligion.
€ Qui le sait, qui le dira d'où est sortie cette création ? Les dieux sont venus plus tard qu'elle. Qui donc dira d'où elle vient ?
<c D'où vient cette création et si elle est l'œuvre d'un créateur ou non, celui qui contemple toute chose du haut du firmament, celui-là le sait. Peut-être lui-même ne le sait-il pas. »
Ces grandes préoccupations qui hantaient parfois le cerveau de quelques penseurs ne paraissent pas avoir beaucoup préoccupé la foule. Pour la masse du peuple, la grande affaire était d'entretenir avec les dieux une sorte de commerce pratique par lequel on échangeait des prières, des hymnes et des holocaustes contre une famille nombreuse, des trésors, des troupeaux et la victoire sur les ennemis. Ici les citations seraient monotones ; elles abondent dans les Védas. Quel que soit le dieu que l'on implore, on tâche de le natter en lui promettant des flots de soma, des libations de lait et de miel, des prières, de beaux cantiques, parfois le sacrifice d'un animal vivant, à la condition qu'il s'engage à protéger la famille, à préserver des maladies, à amener la pluie sur les champs, à rendre les vaches fécondes.
Rarement l'esprit de pénitence, le sentiment des fautes commises, le désir de devenir meilleur, se mêlent à ces vœux grossièrement intéressés.
La notion de péché est à peine indiquée dans le Véda. L'Aryen n'aspire point à la perfection et prend aisément son parti des défaillances de la nature humaine.
« 0 Pitris, s'écrie-t-il dans un de ces hymnes, ne nous faites aucun mal ; nous n'avons péché que par la faiblesse de notre humanité. »
La morale chez les Aryens est peu développée, peu rigoureuse. L'aumône, la bonté envers les animaux, la fidélité envers les amis, sont à peu près les seuls devoirs qu'on trouve recommandés par les Védas.
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Nous terminons ici l'esquisse rapide de la société aryenne, esquisse que nous avons dessinée aussi fidèlement que possible d'après le grand
tableau d'ensemble que nous offrent les Védas. Nous avons cherché à mettre en évidence la civilisation et le rôle des Aryens. Sans leur recon-
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naître les qualités supérieures qu'on s'est trouvé porté à leur attribuer quand on a découvert leur existence; sans leur accorder surtout ce rôle extraordinaire qu'on leur a fait jouer dans la formation des races, et qui placerait en eux la source de tout ce qu'il y a d'élevé dans notre Occident, nous dirons A^olontiers que, parmi les civilisations équivalentes à la leur en développement, nulle ne paraît avoir été aussi débarrassée des restes de la sauvagerie primitive. Si on compare le peuple aryen à un autre qui a joué un grand rôle dans le monde — le peuple juif — on ne peut contester que le premier fut à tous les points de vue supérieur au second. L'histoire des Israélites est pleine de mensonges, d'ingratitude, de servilité craintive et de révoltes arrogantes, de brutalités sanguinaires et de superstitions féroces, que les livres aryens ne renferment jamais.
Au point de vue du style poétique, l'appréciation serait moins inégale entre les deux races : le Rig Véda n'est pas plus beau que le livre de Job.
Quant aux tendances philosophiques, manifestées exceptionnellement d'ailleurs chez les uns comme chez les autres, il faut reconnaître que les aspirations vers la vérité, vers l'inconnu, vers l'infini , que le sentiment de la misère humaine et de la fragilité des choses de ce monde, se rencontrent dans la Bible plus souvent et plus vivement que dans les Védas.
Pour la façon d'envisager la vie, on peut, en général, dire de la Bible qu'elle est un peu trop pessimiste et des Védas qu'ils présentent le défaut contraire. L'Aryen est essentiellement optimiste et se trouve aisément satisfait. Dans ces braves pères de famille, se réjouissant dans leurs enfants, leurs troupeaux et leurs moissons, et ne demandant rien d'autre à leur grand ciel d'azur, nous reconnaissons difficile- . ment nos prétendus ancêtres, nous autres Occidentaux pleins d'aspirations mal satisfaites et qui ne vivons, pour ainsi dire, qu'en notre désir éternel.