DE CHACUNE D'ELLES
Vers la fin de la période védique, nous avons vu les fonctions se diviser et tendre à devenir héréditaires. Nous avons indiqué cette cause comme préparant l'établissement du régime des castes. Mais, à elle seule, elle n'aurait pas été suffisante à le fonder.
La nécessité de maintenir la pureté de leur race , le respect scrupu leux de la généalogie et le maintien des anciennes familles , préoccupaient déjà les Aryens védiques. Cette préoccupation devint le principal souci de leurs législateurs lorsque la soumission définitive de l'Inde septentrionale dispersa le nombre relativement faible des vainqueurs au sein de l'immense population des vaincus.
Des vérités ethnologiques, que l'expérience a depuis transformées en axiomes, étaient déjà évidentes pour les Aryens. Ils savaient sans doute que des envahisseurs sont rapidement absorbés s'ils s'unissent avec le peuple envahi, et disparaissent sans laisser de traces après quelques générations. Ils savaient également que, dans l'union de l'homme et de la femme, lorsqu'il y a une très grande inégalité entre les deux types, les enfants sont souvent d'un type moyen physiquement et moralement très inférieur.
Voici ce que dit à ce sujet la loi de Manou :
« Toute contrée où naissent des hommes de race mêlée qui corrompent la pureté des classes est bientôt détruite, ainsi que ceux qui l'habitent.
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« Quelque distinguée que soit la famille d'un homme, s'il doit sa naissance au mélange des classes, il participe à un degré plus ou moins marqué du naturel pervers de ses parents.
« Le manque de sentiments nobles, la rudesse des paroles, la cruauté et l'oubli des devoirs, dénotent ici bas l'homme qui doit le jour à une mère digne de mépris. »
Les Aryens avaient sans doute appris ces choses à leurs dépens, et la décroissance déjà commencée de leur race les effraya probablement au
Fig. 109. — Khajurao. Ruines du temple de Ganthai. (Probablement du vinc siècle.) (La hauteur de la 4e colonne du côté gauche est d'environ de 4m40, de la base au sommet du chapiteau.)
point de leur faire élever les rigides barrières qui devaient la défendre et qui subsistent encore. Les prescriptions que contiennent les lois de Manou pour conserver la pureté de la race aryenne prouvent que l'on avait reconnu la nécessité de préserver cette pureté, mais elles ne prouvent pas qu'elle fût jusque-là demeurée intacte. Il n'y a pas de loi qui puisse lutter contre certaines nécessités physiologiques ; des croisements se produisirent infailliblement, et le type aryen dut s'altérer bientôt.
Cette vue théorique est confirmée d'ailleurs par l'étude des basreliefs des anciens monuments. Tous ceux de cette époque, ceux de Bharhut, par exemple, nous donnent la reproduction d'un type que nous retrouvons à travers les siècles suivants et dans les régions de l'Inde les plus éloignées les unes des autres, à Bhaja et à Sanchi, notamment, et ce type n'a rien de caucasique. La face large, aplatie, révèle la prédominance de l'élément touranien. Les Aryens purs, s'ils subsistaient encore, ne formaient plus sans doute qu'une infime minorité appartenant exclusivement à la caste des Brahmanes.
L'étude de la société à cette époque nous montre que la transformation subie n'avait pas été seulement physique mais encore morale. Le système des castes, fondé pour sauver ce qui restait de la pureté et de la fierté primitives, ajoutait son poids effrayant au joug de traditions rigides dans lesquelles la civilisation hindoue s'était enfermée pour n'en plus sortir. Les dieux s'étaient matérialisés. La brillante poésie aryenne était remplacée par les sèches recommandations de Manou. L'essor de l'imagination ne s'était pas complètement arrêté, mais il était devenu à la fois lourd et désordonné, et ne produisait plus que d'interminables légendes diffuses, au lieu des éloquentes prières ou des images radieuses des Védas.
Les castes, telles qu'on les trouve décrites dans Manou, étaient au nombre de quatre : celle des Brahmanes, ou prêtres ; celle des Kchatryas, ou guerriers ; celle des Vaïsyas, cultivateurs , usuriers ou marchands ; et celle des Soudras, les derniers des hommes , qui n'avaient même pas de profession spéciale et dont la seule fonction reconnue était de servir les autres.
Un homme devait se marier dans sa caste, ou, à la rigueur, dans une caste inférieure. Mais celui qui épousait une Soudra était déshonoré, perdait sa caste, encourait le mépris universel dans ce monde et les peines éternelles dans l'autre. Les Soudras ne pouvaient se marier qu'entre eux.
Un Brahmane pouvait épouser la fille d'un Kchatrya ou même celle d'un Vaïsya; mais ni un Vaïsya, ni un Kchatrya ne pouvaient épouser la fille d'un Brahmane. D après la croyance des Aryens, un père de caste
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supérieure transmettait en partie ses qualités à son fils, même si la mère était de caste inférieure ; mais un homme inférieur ramenait sa femme et ses enfants à son niveau, et la vraie mésalliance, au point de vue des descendants, était celle de la femme.
Voici, d'après Manou, quels étaient les devoirs spéciaux à chaque caste et les préceptes relatifs aux mariages. Nous donnons d'abord le fameux symbole brahmanique d'après lequel chacune des castes serait issue d'une partie du corps de Brahma.
ce Pour la propagation de la race humaine, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse et de son pied, le souverain maître produisit le Brahmane, le Kchatrya, le Vaï'sya et le Soudra. Pour la conservation de cette création entière, il assigna des occupations différentes à ces classes différentes.
« Il donna en partage aux Brahmanes l'étude et l'enseignement des Védas, l'accomplissement du sacrifice, la direction des sacrifices offerts par d'autres, le droit de donner et celui de recevoir.
« Il imposa pour devoir au I^chatrya de protéger le peuple, d'exercer la charité, de sacrifier, de lire les livres sacrés et de ne pas s'abandonner aux plaisirs des sens.
« Soigner les bestiaux, donner l'aumône, sacrifier, étudier les livres saints, faire le commerce, prêter à intérêt, labourer la terre sont les fonctions allouées au Vaïsya.
« Mais le souverain maître n'assigna au Soudra qu'un seul office, celui de servir les classes précédentes sans déprécier leur mérite.
« On doit reconnaître à ses actions l'homme qui appartient à une classe vile, qui est né d'une mère méprisable, mais qui n'est pas bien connu, et qui a l'apparence d'nn homme d'honneur, quoiqu'il ne soit pas tel.
« Celui quia été engendré par un homme honorable et par une femme vile, peut se rendre honorable par ses qualités ; mais celui qui a été engendré par une femme d'une classe distinguée et par un homme vil, doit lui-même être regardé comme vil; telle est la décision.
« De même qu'un Soudra engendre avec une femme de la classe sacerdotale un fils plus vil que lui, de même un de ces êtres vils, avec une femme de l'une des quatre classes pures, engendre un fils encore plus vil c^ue lui.
« Le Brahmane qui n'épouse pas une femme de sa classe, et qui introduit une Soudra dans son lit, descend au séjour infernal ; s'il en a un fils, il est dépouillé de son rang de Brahmane. »
La supériorité de la caste des Brahmanes sur le reste du peuple était immense. Le pouvoir et les droits qu'ils s'étaient attribués, le respect que .l'on avait pour eux, faisaient des Brahmanes des demi-dieux plutôt que de simples mortels. L'excellence de leur race, l'influence supposée de
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leurs prières sur les volontés divines, l'autorité de la science qu'ils passaient leur vie à acquérir, leur avait valu cette situation exceptionnelle. Les privilèges dont ils jouissaient étaient, il est vrai, compensés par
Fig. 111. — Khajurao. Vue de la porte postérieure de l'édifice précédent.
des devoirs. Leur vie se divisait en quatre parties : l'enfance, consacrée à l'étude des livres saints et des mystères de la religion, sous des maîtres spéciaux ; la jeunesse, pendant laquelle le Brahmane se mariait, devenait père et chef de famille, car, ses fonctions étant héréditaires, son premier devoir était d'avoir des fils; l'âge mur, passé dans la retraite, le célibat et les pratiques austères ; la vieillesse, durant
laquelle le Brahmane, devenu parfait et propre à entrer en communication directe avec les dieux, s'adonnait à la contemplation et se préparait à la mort.
Cette existence, partagée ainsi entre les quatre ordres du novice, du maître de maison, de l'anachorète et du dévot ascétique, devait être celle de tout Hindou né deux fois, c'est-à-dire ayant été admis à l'initiation. Tous les hommes des trois premières castes étaient des hommes deux fois nés. Au sortir de l'enfance, on leur avait passé au cou le cordon symbolique, dans une cérémonie qui marquait pour eux la naissance spirituelle et en faisait des enfants de Brahma. Mais les Brahmanes seuls exerçaient dans toute leur rigueur les devoirs des quatre ordres.
En cas de pauvreté, il était permis aux Brahmanes de remplir certaines fonctions et même de faire le commerce. Mais le plus généralement ils vivaient des générosités des Kchatryas. Faire des dons aux Brahmanes était l'acte le plus méritoire que pût accomplir un Hindou.
« Le don fait à un homme qui n'est point Brahmane, dit la loi de Manou, n'a qu'un mérite ordinaire ; il en a deux fois autant s'il est offert à un homme qui se dit Brahmane ; adressé à un Brahmane avancé dans l'étude des Védas, il est cent mille fois plus méritoire ; fait à un théologien consommé, il est infini.
Voici les plus importants passages de Manou relatifs aux droits des Brahmanes.
« Le Brahmane, en venant au monde, est placé au premier rang sur cette terre ; souverain seigneur de tous les êtres, il doit veiller à la conservation du trésor des lois civiles et religieuses.
« Un Brahmane par sa seule naissance est un objet de vénération même pour les dieux et ses décisions sont une autorité pour le monde ; c'est la sainte écriture qui lui donne ce privilège.
« Tout ce que ce monde renferme est en quelque sorte la propriété du Brahmane ; par sa primogéniture et par sa naissance éminente, il a le droit à tout ce qui existe.
« Un Brahmane, s'il est dans le besoin, peut en toute sûreté de conscience s'approprier le bien d'un Soudra, son esclave, sans que le roi doive le punir ; car un esclave n'a rien qui lui appartienne en propre, et ne possède rien dont son maître ne puisse s'emparer.
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<c Un Brahmane possédant le Rig Yéda tout entier ne serait souillé d'aucun crime, même s'il avait tué tous les habitants des trois mondes et accepté de la nourriture de l'homme le plus vil.
« Un roi, même lorsqu'il meurt de besoin, ne doit pas recevoir de tribut d'un Brahmane versé dans la sainte Écriture; et qu'il ne souffre jamais que, dans ses États, un pareil Brahmane soit tourmenté par la faim.
« Que le roi se garde bien de tuer un Brahmane, quand même il aurait commis tous
Fig. 112. — Khajurao. Détails d'ornementation du temple précédent. {La portion de l'édifice représentée sur ce dessin
a environ 9,u de hauteur.)
les crimes possibles, qu'il le bannisse du royaume en lui laissant tous ses biens, et sans lui faire le moindre mal.
« Une tonsure ignominieuse est ordonnée au lieu de la peine capitale pour un Brahmane adultère, dans les cas où la punition des autres classes serait la mort. »
Les Brahmanes étaient de droit les conseillers du roi. Il lui était recommandé de ne rien entreprendre sans l'avis des plus éclairés d'entre eux. Une assemblée, nommée grand conseil, se réunissait régulièrement, et délibérait sur les affaires importantes.
Mégasthène fut témoin des honneurs rendus aux Brahmanes et parle
de leur philosophie avec admiration, trouvant qu'elle se rapprochait de celle de Socrate et de Pythagore.
Les Kchatryas ou guerriers se livraient exclusivement aux fonctions militaires, et n'exerçaient en dehors aucun métier, aucune industrie. Le temps de paix était pour eux un temps d'oisiveté. Ils devaient être toujours prêts à la guerre, et accourir au premier appel. Leur mission spéciale était de protéger le peuple. Les sachant à la frontière , le Vaïsya cultivait son champ sans inquiétude.
Les Kchatryas formaient avec les Brahmanes les soutiens inséparables de la société, mais les premiers étaient considérés comme fort inférieurs aux derniers. Voici comment s'exprime la loi de Manon :
« Les Kchatryas ne peuvent pas prospérer sans les Brahmanes ; les Brahmanes ne peuvent pas s'élever sans les Kchatryas : en s'unissant, la classe sacerdotale et la classe militaire s'élèvent dans ce inonde et dans l'autre.
« Un Brahmane âgé de dix ans, et un Kchatrya parvenu à l'âge de cent années, doivent être considérés comme le père et le fils ; et des deux c'est le Brahmane qui est le père, et qui doit être respecté comme tel. »
On voit, d'après ce dernier passage, quelle était la distance entre les deux premières castes. Cependant cette distance n'était rien en comparaison de l'abîme qui les séparait du reste de la nation. Le Kchatrya allait encore, à certains égards , de pair avec le Brahmane , et la citation qui précède montre quelle étroite alliance existait entre leurs deux castes. Au-dessous, le Vaïsya s'agitait à des profondeurs incommensurables, et quant au Soudra, nous savons que, socialement, il n'existait même pas.
La caste des Vaïsyas comprenait tous les cultivateurs, les marchands, les prêteurs à gages. C'étaient encore des hommes deux fois nés ; mais ils recevaient l'initiation plus tard que les Kchatryas, qui déjà y étaient admis plus tard que les Brahmanes.
Si modeste que fût la profession exercée par un Vaïsya, il ne s'abaissait jamais jusqu'à servir. Il avait sa maison, sa famille, dont il était le chef respecté. Pour un Hindou brahmanique, rien n'était plus humiliant que de se louer aux gages des autres. Obéir servilement était bon pour les bêtes de somme et pour les Soudras.
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Voici quelques passages des lois de Manou relatifs aux Vaïsyas :
« Le Vaïsya, après avoir reçu l'investiture du cordon sacré et après avoir épousé une femme de la même caste que lui, doit toujours s'occuper avec assiduité de sa profession et de l'entretien des bestiaux.
ce Qu'il soit bien instruit de la manière dont il faut semer les graines et des bonnes ou mauvaises qualités du terrain ; qu'il connaisse aussi parfaitement le système des mesures et des poids.
« Il doit connaître les gages qu'il faut donner aux domestiques et les différents langages des hommes, les meilleures précautions à prendre pour conserver les marchandises et tout ce qui concerne l'achat et la vente. »
Pig. 113. — Khajurao. Plan du temple de Khandaria (Xe siècle). D'après le général Cunningham. Plusieurs détails de ce temple , exécuté d'après nos photographies , font reproduits dans les planches suivantes.
Dans' les veines des Vaïsyas coulaient sans doute encore quelques gouttes de sang aryen, mais ce sang devait y être très fortement mélangé. Quant aux Soudras, c'étaient les aborigènes, les êtres vils avec lesquels on ne pouvait s'allier sans déchoir à toujours; c'était le rebut de la création, plus méprisé que les brutes elles-mêmes. Et, au point de vue brahmanique, cela se comprend; car le chien ou le cheval n'offraient pas à l'avenir de la race aryenne cet effroyable péril, cet engloutissement final, dont la noire multitude des Soudras menaçait sans cesse ses vainqueurs. Dès l'instant où l'on ne tiendrait plus les vaincus à distance, leur envahissement pacifique effacerait promptement jusqu'à
la dernière trace de cette antique race dont les Brahmanes étaient si fiers. S'il cessait de couler dans son dur lit de granit, le filet d'eau pure se perdrait bientôt dans la fange de l'immense marais et serait absorbé par elle.
On peut juger par les passages suivants, extraits des lois de Manon, dans quelle profondeur d'abjection vivait l'infortuné Soudra.
« Une obéissance aveugle aux ordres des Brahmanes versés dans la connaissance des saints livres, maîtres de maison et renommés pour leur vertu, est le principal devoir d'un Soudra, et lui procure le bonheur après sa mort (une naissance plus relevée).
ce Servir les Brahmanes est déclaré l'action la plus louable pour un Soudra ; toute autre chose qu'il peut faire est pour lui sans récompense.
« Un Soudra ne doit pas amasser de richesses superflues, même lorsqu'il en a le pouvoir ; car un Soudra lorsqu'il a acquis de la fortune vexe les Brahmanes par son insolence.
« Un homme de la basse classe qui s'avise de prendre place à côté d'un homme appartenant à la classe la plus élevée, doit être marqné au-dessous delà hanche et banni."
ce S'il a levé la main ou un bâton sur un supérieur, il doit avoir la main coupée ; si, dans un mouvement de colère, il lui a donné un coup de pied, que son pied soit coupé.
ce S'il le désigne par son nom et par sa classe d'une manière outrageuse, un stylet de fer, long de dix doigts, sera enfoncé tout brûlant dans sa bouche.
ce Que le roi lui fasse verser de l'huile bouillante dans la bouche et dans l'oreille, s'il a l'impudence de donner des avis aux Brahmanes relativement à leurs devoirs.
« Celui qui a des relations avec un homme dégradé est dégradé lui-même au bout d'un an ; non pas en sacrifiant, en lisant la sainte Ecriture, ou en contractant une alliance avec lui, ce qui entraîne la dégradation sur-le-champ, mais simplement en allant dans la même voiture, en s'asseyant sur le même siège, en mangeant au même repas. »