GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION
Le gouvernement pendant la période brahmanique était la royauté absolue. Le souverain devait être obéi comme un dieu ; et, en réalité, à peine était-il sur le trône, y fût-il d'ailleurs parvenu par un crime, qu'il était regardé comme un représentant de la volonté et du pouvoir divins.
« On ne doit pas, dit la loi de Manou, mépriser un monarque, même encore dans l'enfance, en se disant : C'est un simple mortel. Car c'est une grande divinité qui réside sous cette forme humaine. »
Ce gouvernement semble d'ailleurs avoir été assez paternel, et ne pesait pas bien durement sur les sujets. Les Brahmanes se trouvaient presque au-dessus de lui par la dignité de leur caste. Le roi était tenu de suivre leurs conseils, de leur faire des présents, et eux-mêmes, par leurs prières, avaient le pouvoir de rendre son règne prospère et glorieux ou de faire tomber sur sa tête toutes les colères et toutes les malédictions du ciel. Quant aux Kchatryas, c'était de leur caste que sortait le roi ; ils étaient ses compagnons d'armes et avaient pour lui le respect des soldats pour leur chef.
C'était donc sur la caste des Vaïsyas que s'exerçait plus absolument la domination du roi. Tous les hommes de cette caste n'étaient guère autre chose que ses fermiers. C'était pour lui qu'ils cultivaient la terre et qu'ils faisaient le commerce. Pour lui, ou plutôt pour l'État; car, si tout le produit des impôts allait directement au roi, celui-ci en revanche devait sur ses propres fonds entretenir l'armée et accomplir tous les travaux d'utilité publique.
Des inspecteurs dispersés dans les provinces, dans les villes, dans les moindres villages, devaient surveiller les productions du sol, contrôler la valeur des marchandises et le prix auquel on les vendait, pour fixer et percevoir sur chaque opération la part du souverain.
Cette sorte d'administration nous paraît essentiellement arbitraire et tracassière, mais les Hindous semblent l'avoir supportée facilement. Mégasthène les peint comme des enfants très aisés à conduire ; il considère ce peuple comme le plus doux et le plus satisfait du monde. C'est du reste ce qu'il est encore, enfantin et docile.
Les rois, tout absolus qu'ils étaient, ne pouvaient guère abuser de leur situation. Enfermés dans leur palais, astreints à une grande régularité d'existence et aux nombreux devoirs de leur charge, qu'indiquent formellement les lois de Manon, leur principale préoccupation semble avoir été d'échapper au poignard et au poison. Tout périlleux et pénible qu'il fût, leur poste était envié. L'assassin heureux qui les remplaçait étant considéré comme un être divin sitôt qu'il tenait la couronne et le sceptre, et craignant seulement jusque-là de ne pas réussir, il s'ensuivait que des précautions rigoureuses et incessantes défendaient seules la vie du souverain. Ces précautions lui sont recommandées par la loi même de Manou. Le roi ne doit choisir pour les attacher â sa personne que des gens faibles et timides qui craindraient d'organiser contre lui un complot ; il doit changer très souvent la place de son lit ; il ne doit jamais s'enivrer, car il pourrait, pendant l'ivresse, être tué par une de ses femmes, qui épouserait impunément ensuite son successeur.
Personne, du reste, n'avait le droit d'habiter à l'intérieur du palais en dehors du roi et de ses épouses; la garde elle-même logeait à l'extérieur.
De temps en temps, un brillant cortège d'éléphants richement caparaçonnés, de femmes armées, d'archers et de gardes sortait en pompe et se dirigeait à travers les rues entre des cordes tendues destinées à arrêter les curieux. C'était le roi et ses femmes qui se rendaient à la chasse.
On voyait encore le souverain lorsqu'il allait offrir des sacrifices solennels ou rendre la justice, ou enfin lorsqu'il se mettait à la tête de ses troupes.
Selon les lois de Manou, un roi sage devait être toujours prêt à la guerre, mais il ne devait la faire que lorsqu'il avait la presque certitude de vaincre. L'art des négociations, l'espionnage, la division habilement
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BRAHMANIQUE
semée entre les ennemis, étaient des moyens auxquels il fallait recourir avant de prendre les armes.
Fig. 115. — Khajurao. Détails d'ornementation du temple de Khandaria.
« Qu'il attire à son parti ceux qui peuvent seconder ses desseins, comme des parents du prince ennemi ayant des prétentions au trône, ou des ministres mécontents ; qu'il
soit informé de tout ce qu'ils font ; et lorsque le ciel se montre favorable, qu'il combatte pour faire des conquêtes, libre de toute crainte. »
L'espionnage ne servait pas seulement contre les ennemis , il était préconisé comme un moyen légal de gouvernement. C'était par ses espions que le roi découvrait les complots formés contre lui, qu'il s'assurait de l'intégrité de ses inspecteurs, et qu'il surveillait les récoltes et les marchés, afin qu'on ne pût frauder sur la part réservée au trésor royal.
Cette part changeait suivant que l'année était bonne ou mauvaise, augmentant dans les moments de disette et diminuant dans les périodes d'abondance. Ces variations sont indiquées parles citations suivantes de Manou :
« L'impôt sur la classe commerçante qui, dans les temps de prospérité, est seulement du douzième des récoltes et du cinquantième des bénéfices pécuniaires, peut être dans des cas de détresse de la huitième et même de la quatrième partie des récoltes et du vingtième des gains en argent ; les Soudras, les ouvriers et les artisans doivent assister de leur travail un jour par mois, et ne payer aucune taxe.
« Que le roi prenne la sixième partie du bénéfice annuel fait sur les arbres, la viande, le miel, le beurre clarifié, les parfums, les plantes médicinales, les sucs végétaux, les fleurs, les racines et les fruits. »
On remarquera, d'après la première de ces citations, que les Soudras, ayant leur travail pour toute ressource , ne donnaient au trésor en fait d'impôts qu'une journée par mois de ce travail.
L'inspection générale du pays était très régulièrement organisée. Chaque village, chaque ville avait son inspecteur qui portait son rapport à l'inspecteur d'un certain groupe de villes; l'inspecteur du groupe remettait le sien à l'inspecteur de la province , et enfin les inspecteurs de province rendaient compte directement aux ministres du roi, choisis parmi les plus savants Brahmanes.
Il y avait pour l'armée des inspecteurs spéciaux, également divisés en plusieurs classes, suivant leur importance.