ARMÉE ET TACTIQUE MILITAIRE
L'armée, chez les Hindous brahmaniques, était formée par la classe des Kchatryas tout entière. Un Kchatrya dérogeait s'il se livrait à tout autre métier que celui des armes, et il n'y était autorisé par la loi qu'en cas d'extrême nécessité. Même en temps de paix, le Kchatrya vivait en soldat.
Mégasthène parle du camp qui réunissait tous les guerriers, et il estime leur nombre à quatre cent mille. Ils passaient leur journée à exercer leur force et leur adresse, à jouer, à dormir ou à boire. De temps à autre, le roi les passait en revue.
Mégasthène admira le bon ordre qui régnait clans ce camp de quatre cent mille hommes, et surtout la parfaite honnêteté des Hindous ; parmi tous ces soldats qui vivaient pêle-mêle, il n'entendit jamais dire que l'un d'eux eût dérobé quelque chose à l'autre.
Au premier appel, les guerriers se levaient en masse. Ils n'avaient ni équipement à préparer, ni chevaux, ni chars à mettre en état. Le roi fournissait tout ; nous avons vu qu'il y consacrait la plus grande partie des impôts. Le luxe et la force des armées consistaient en éléphants, en chevaux et en chars. Un éléphant était monté par quatre hommes, trois archers et le conducteur; sur un char se tenaient trois hommes, deux archers et le conducteur.
« Ce qui fait la principale force d'une armée c'est l'éléphant ; il n'y a rien qui l'égale; l'éléphant dans ses membres seuls possède, dit-on, huit armes. Le cheval lui aussi fait la force des armées, car c'est un rempart mobile ; aussi le roi qui a le plus grand nombre de chevaux est-il vainqueur dans une bataille en rase campagne.
« Pour combattre en plaine il faut se servir des chars et des chevaux ; dans les endroits où il y a de l'eau, il faut se servir des bateaux et des éléphants ; dans les lieux couverts d'arbres et de buissons, il faut faire usage de l'arc ; en rase campagne, il faut employer l'épée , le bouclier et les autres armes. »
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BRAHMANIQUE
La citation qui précède n'est pas extraite de Manou, mais de l'Hitopadésa, recueil de fables très postérieur, dans lequel pourtant les dé-
Pig. 118. — Khajurao. Temple de Moosardhara. Détails d'ornementation.
tails de mœurs militaires sont conformes aux coutumes de l'époque brahmanique.
Nous en tirerons encore le passage suivant, qui se rapporte plutôt'à une guerre d'invasion en masse qu'à une expédition ordinaire, puisqu'on
y parle des femmes et de tout ce qu'il y a de précieux accompagnant l'armée.
« Le général en chef doit marcher à la tête de l'armée avec les plus braves ; au centre, on doit placer les femmes, le prince, le trésor et tout ce qu'il y a de précieux ; aux deux ailes, il faut placer les chevaux; près des chevaux, les chars; à côté des chars, les éléphants, les fantassins.
« Le général doit marcher à l'arrière-garde, et encourager ceux qui sont fatigués. Le roi, entouré de ses ministres et de ses guerriers, doit conduire le principal corps d'armée. »
Enfin , au point de vue de la tactique , nous rapprocherons les recommandations suivantes, extraites, la première de l'Hitopadésa, les deux autres des lois de Manon, et qui indiquent absolument la même conduite à suivre.
« Celui qui veut remporter la victoire doit harceler l'armée de l'ennemi et la détruire peu à peu : une armée ennemie est facile à vaincre lorsqu'on l'a fatiguée longtemps.
« Lorsqu'il a bloqué son ennemi, il doit asseoir son camp, ravager le territoire étranger et gâter continuellement l'herbe des pâturages, les provisions de bouche, l'eau et le bois de chauffage de son adversaire.
« Qu'il détruise les pièces d'eau, les remparts, les fossés ; qu'il harcèle l'ennemi pendant le jour, et l'attaque à l'improviste pendant la nuit. »
Si toutes les ruses de guerre et tous les artifices de la diplomatie sont préconisés dans les livres hindous, on doit y remarquer d'autre part des préceptes pleins d'humanité, tels que la défense d'employer des armes faisant des blessures compliquées et cruelles, telles que des flèches empoisonnées, et celle de frapper un ennemi momentanément hors d'état de se défendre, celui qui est tombé, par exemple, ou celui qui lutte déjà contre un autre adversaire. Voici comment s'exprime à cet égard le code de Manon :
« Un guerrier ne doit jamais, dans une action, employer contre ses ennemis des armes perfides, comme des bâtons renfermant des stylets aigus, ni des flèches barbelées, ni des flèches empoisonnées, ni des traits enflammés.
« Qu'il ne frappe ni un ennemi qui est à pied, si lui-même est sur un char, ni un homme efféminé, ni celui qui joint les mains pour demander merci, ni celui dont les cheveux sont défaits, ni celui qui est assis, ni celui qui dit : Je suis ton prisonnier. »
CIVILISATION DE LA PÉKIODE BRAHMANIQUE
La générosité envers les vaincus est hautement recommandée par Manon : elle est même indiquée comme une excellente politique ; car, dit-il,
« En gagnant des richesses et un accroissement de territoire, le roi n'augmente pas autant ses ressources qu'en se conciliant un ami fidèle, qui, bien que faible, peut un jour devenir puissant. »
Après une expédition heureuse, le roi pouvait s'emparer du butin, à la condition d'en offrir une bonne part aux Brahmanes; cependant, et en vue de son intérêt même, il ne devait pas trop fouler les peuples dont il s'était rendu maître.
« Enlever des choses précieuses, ce qui produit la haine, ou les donner, ce qui concilie l'amitié, peut être louable ou blâmable suivant les circonstances. »
Une sage recommandation, qui rappelle la politique des plus habiles dominateurs de peuples, des Romains, conseillait au vainqueur de respecter les lois et la religion des vaincus.
Fig. 119. — Khajurao. Statues occupant le fond du sanctuaire de la chapelle de la déesse Parvati (xe siècle;. {Échelle : 52mm pour lm.)
« Après avoir conquis un pays, que le roi honore les divinités qu'on y adore et les vertueux Brahmanes ; qu'il distribue des largesses au peuple, et fasse des proclamations propres à éloigner toute crainte, qu'il fasse respecter les lois de la nation conquise comme elles ont été promulguées, et qu'il offre en présent des pierreries au prince et à ses courtisans. »
La guerre elle-même, en général, était considérée comme hasardeuse et funeste, et le souverain ne devait y avoir recours qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation.
« Qu'il fasse tous ses efforts pour réduire ses ennemis, par des négociations, par des présents, et en fomentant des dissensions ; qu'il emploie ces moyens à la fois ou séparément, sans avoir recours au combat.
« Gomme on ne prévoit jamais d'une manière certaine pour laquelle des deux armées sera la victoire ou la défaite dans une bataille, le roi doit, autant que possible, éviter d'en venir aux mains.
« Mais lorsqu'il ne peut se servir d'aucun des trois expédients indiqués, qu'il combatte vaillamment afin de vaincre l'ennemi. »