AGRICULTURE ET COMMERCE
L'agriculture et le commerce étaient exercés par les Vaïsyas. Mais les gens de cette caste, bien que pouvant posséder et s'enrichir, ne travaillaient pas pour leur compte. Leur maître direct à tous et le vrai propriétaire du sol, c'était le roi. Un agriculteur négligent ne courait pas seulement le risque de se ruiner, mais il tombait sous le coup de la loi, car il faisait un tort direct au souverain.
« Lorsque le champ, dit Manou, est dévasté par la faute des bestiaux du fermier luimême, ou lorsqu'il néglige de semer en temps convenable, il doit être puni d'une amende égale à dix fois la valeur de la part de la moisson qui revient au roi, laquelle se trouve perdue par sa négligence, ou seulement de la moitié de cette amende si la faute vient de ses gens à gages, sans qu'il en ait eu connaissance. »
Toutes les conditions des achats et des ventes, le prix des marchandises, la valeur des poids et des mesures, les importations et les exportations, étaient minutieusement réglés par le roi.
« Après avoir considéré, pour toutes les marchandises, de quelle distance on les apporte, si elles viennent d'un pays étranger ; à quelle distance elles doivent être envoyées, dans le cas de celles qu'on exporte ; combien de temps on les a gardées, le bénéfice qu'on peut faire, la dépense qu'on a faite, que le roi établisse des règles pour la vente et pour l'achat.
« Tous les cinq jours, ou à chaque quinzaine, suivant que le prix des objets est plus ou moins variable, que le roi règle le prix des marchandises en présence des experts.
« Que la valeur de3 métaux précieux, ainsi que les poids et mesures soient exactement déterminés par lui, et que tous les six mois il les examine de nouveau. »
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BRAHMANIQUE
Les plus usités parmi ces poids et ces mesures monétaires étaient en or, en cuivre, ou en argent. Les peines les plus sévères étaient appli-
Fig. 120. — Khajurao. Statue provenant d'un ancien temple (xc siècle). {Hauteur : environ 60om.)
quées à ceux qui fraudaient sur la taxe à payer ou sur la qualité de la marchandise.
« Celui qui fraude les droits, qui vend ou achète à une heure indue, ou qui donne une fausse évaluation de ses marchandises, doit subir une amende de huit fois la valeur des objets.
« On ne doit vendre aucune marchandise mêlée avec une autre comme non mêlée, ni une marchandise de mauvaise qualité comme bonne, ni une marchandise d'un
poids plus faible que celui dont on est convenu, ni une chose éloignée, ni une chose dont on a caché les défauts. »
Cette surveillance incessante, la tyrannie des inspecteurs royaux et sans doute leurs fréquentes exactions, les lourdes taxes qui pesaient sur l'agriculteur et sur le commerçant, toutes ces pénibles entraves étaient supportées sans la moindre idée de révolte par un peuple ignorant et paisible, habitué d'ailleurs à se courber sous un joug religieux bien plus dur encore que le joug administratif. Il avait du reste des compensations, et se rendait bien compte qu'il obtenait en échange de son argent le premier des biens, la paix.
La plus grande partie des impôts, en effet, devait couvrir les dépenses de la guerre ; le Vaïsya était absolument exempté de tout service militaire ; le métier des armes était d'ailleurs trop noble pour lui. Tandis que les Kchatryas défendaient les frontières, il cultivait son champ dans la plus complète sécurité. Lorsque les années étaient bonnes, il pouvait amasser des richesses, et, dans les temps de disette, il savait que le trésor royal lui viendrait en aide, puisque le roi était son maître et son père et ne devait pas le laisser périr. «Il avait ses fêtes champêtres; il était chef de maison et se réjouissait dans la beauté et dans la prospérité de sa famille. Enfin, il était un homme deux fois né, et, comme tel, il commandait aux Soudras et ne s'abaissait jamais à des ouvrages serviles.
Les serviteurs ne lui manquaient pas ; la loi de Manon en compte sept espèces, qui étaient de véritables esclaves, n'ayant pas même le droit de posséder.
ce II y a sept espèces de serviteurs, qui sont : le captif fait sous un drapeau ou dans une bataille, le domestique qui se met au service d'une personne pour qu'on l'entretienne, le serf né d'une femme esclave dans la demeure du maître, celui qui a été acheté ou donné , celui qui a passé du père au fils, celui qui est esclave par punition , ne pouvant pas acquitter une amende.
« Une épouse, un fils et un esclave sont déclarés par la loi ne rien posséder par eux-mêmes ; tout ce qu'ils peuvent acquérir est la propriété de celui dont ils dépendent. »
La loi , malgré ses exigences étroites et multipliées , ne laissait pas
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d'être humaine ; ceux qui se trouvaient dans l'impossibilité de travailler étaient exemptés de l'impôt.
« Un aveugle, un idiot, un homme perclus, un septuagénaire, et un homme qui rend de bons offices aux personnes très versées dans la sainte Ecriture, ne doivent être soumis par le roi à aucun impôt. » .
Fig. 121. — Khajurao. Groupe de statues d'origines diverses. {Echelle 70ma pour lm.)
Ce groupe de statues provenant de divers temples se trouve réuni dans la cour d'un temple jaïna relativement moderne, situé près des anciens temples de Khajurao. Elles se trouvent probablement parmi les moins anciennes de toutes celles qu'on rencontre par milliers à Khajurao.
Les plus pauvres artisans ne devaient, en fait de taxes, qu'un jour de travail par mois.
Parmi des lois généralement équitables et bien comprises , on pourrait être surpris de lire celles qui concernent l'intérêt de l'argent; cet intérêt était énorme; souvent de 20 ou 24 pour cent, il s'élevait dans certains cas jusqu'à quatre et cinq cents pour cent. Voici comment la loi de Manou règle ce qui concerne l'intérêt de l'argent :
« Un prêteur d'argent, s'il a un gage, doit recevoir, en sus de son capital, la quatre-
Heath. del.
vingtième partie du cent par mois, ou un et un quart.
« Ou bien, s'il n'a pas de gage, qu'il prenne deux du cent par mois , se rappelant le devoir des gens de bien ; car en prenant deux du cent, il n'est pas coupable de gains illicites.
« Qu'il reçoive deux du cent pour intérêt par mois (mais jamais plus) d'un Brahmane, trois d'un Kchatriya, quatre d'un Vaïsya, et cinq d'un Soudra, sui vant l'ordre direct des classes.
« L'intérêt d'une somme prêtée, reçu en une seule fois, et non par mois ou par jour, ne doit pas dépasser le double de la dette, c'est-à-dire ne doit pas monter au delà du capital que l'on rembourse en même temps, et pour du grain, du fruit, de la laine ou du crin, des bêtes de somme, prêtés pour être payés en objets de même valeur, l'intérêt doit être, au plus, assez élevé pour quintupler la dette. »
Nous ne pouvons donner une meilleure idée de la classe industrielle et commerçante de l'Inde à l'époque brahmanique, qu'en copiant dans Manou quelques passages ayant rapport aux obligations de cette classe.
ce Le Vaïsya, après avoir reçu le sacrement de l'investiture du cordon sacré, et après avoir épousé une femme
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de la même classe que lui, doit toujours s'occuper avec assiduité de sa profession et de l'entretien des bestiaux.
« En effet, le Seigneur des créatures, après avoir produit les animaux utiles, en confia le soin au Vaï'sya, et plaça toute la race humaine sous la tutelle du Brahmane et du Kchatrya.
« Qu'il ne prenne jamais à un Vaïsya la fantaisie de dire : « Je ne veux plus avoir soin des bestiaux. ï> Et lorsqu'il est disposé à s'en occuper aucun autre homme ne doit jamais en prendre soin.
« Qu'il soit bien informé de la hausse et de la baisse du prix des pierres précieuses, des perles, du corail, du fer, des tissus, des parfums et des assaisonnements.
« Qu'il soit bien instruit de la manière dont il faut semer les graines, et des bonnes ou mauvaises qualités des terrains; qu'il connaisse aussi parfaitement le système complet des mesures et des poids,
« La bonté ou les défauts des marchandises, les avantages et les désavantages des différentes contrées, le bénéfice ou la perte probable sur la vente des objets, et les moyens d'augmenter le nombre des bestiaux.
ce II doit connaître les gages qu'il faut donner aux domestiques et les différents langages des hommes, les meilleures précautions à prendre pour conserver les marchandises, et tout ce qui concerne l'achat et la vente.
« Qu'il fasse les plus grands efforts pour augmenter sa fortune d'une manière légale, et qu'il ait bien soin de donner de la nourriture à toutes les créatures animées. »
Heath. del.