AVANT NOTRE ÈRE
A l'époque dont nous nous occupons, le bouddhisme avait déjà pris naissance dans l'Inde, mais commençait à peine à acquérir quelque importance.
Mégasthène parle des moines bouddhiques, de leurs doctrines nouvelles qui déjà faisaient du bruit de son temps, et de l'opposition qu'ils rencontraient de la part des Brahmanes. Mais ce ne fut qu'un peu plus tard, sous le règne d'Asoka, deux siècles et demi avant J.-C, que le bouddhisme devint la religion officielle de l'Inde et prit une rapide extension, ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre. Nous ne nous occuperons dans celui-ci que de l'état de la religion brahmanique quelques siècles avant notre ère.
La religion est toujours, en théorie du moins, celle des Védas. Ils sont restés les livres sacrés par excellence, ceux dont l'autorité est toujours invoquée. Le vieux Panthéon subsiste encore, mais les croyances ont subi des transformations profondes. D'un côté, on voit naître des spéculations métaphysiques nouvelles sur les destinées futures de l'homme, les fins de l'univers et ses causes; de l'autre on constate que la constitution sacerdotale est devenue très rigide ; les rites et les sacrifices prennent une telle importance qu'on peut dire que la puissance magique qu'on leur suppose est devenue supérieure à celle des dieux. Ce qui importe avant tout, c'est l'observance des pratiques, et jamais religion n'eut un rituel aussi sec et aussi compliqué. Il semble qu'un souffle glacé ait passé sur le vieux monde védique. Il est évanoui pour jamais ce panthéon merveilleusement varié qui apparaît dans les Védas avec l'éclat de la brillante nature dont il était la personnification et l'image. L'aurore gracieuse et douce ne rougit plus à l'orient, alors que l'astre du jour monte sur son char de victoire; les vents propices ne conduisent plus dans les célestes pâturages les vaches divines dont les mamelles inondent la terre d'une pluie bienfaisante. Toute cette mythologie gracieuse est morte et mortes aussi sont ses images.
Il serait au-dessus des limites de ce paragraphe de faire une analyse détaillée de la vieille théologie brahmanique encombrée par les détails des rites et la pratique des sacrifices. Nous la retrouverons d'ailleurs, bien que modifiée encore, dans le chapitre de cet ouvrage consacré aux religions modernes de l'Inde. Tout ce que nous pouvons faire ici, c'est d'indiquer les tendances philosophiques nouvelles les plus répandues. Elles se trouvent très nettement résumées dans le livre de Manou, qui ne fait que répéter d'ailleurs ce que nous disent les Brahmanas et les Upanishads d'une façon beaucoup plus diffuse.
Les dieux déjà si vagues du Rig Vécla, et qui ne devaient que plus tard prendre des formes arrêtées dans les personnages de Siva et de Vishnou, ont des contours plus vagues encore qu'aux temps védiques. Ce sont de froides abstractions, manifestations d'un principe suprême, Brahma, dont l'âme anime tous les êtres. Celui-ci même n'est plus le maître souverain entrevu dans les Védas, créateur des choses et des êtres, imposant à tout sa volonté. Loin de diriger le monde, il n'en est pas même indépendant. Dispersé dans toutes les créatures, depuis les plus nobles jusqu'aux plus viles, il partage leur existence et suit fatalement la longue chaîne de leurs fautes , de leurs douleurs , de leurs renaissances, de leur lent et laborieux perfectionnement.
« L'Ame suprême, dit Manou, réside dans les êtres de l'ordre le plus élevé et de l'ordre le plus bas.
« De la substance de cette Ame suprême, s'échappent, comme les étincelles du feu, d'innombrables principes vitaux qui communiquent sans cesse le mouvement aux créatures des divers ordres. »
C'est à cause de ce dogme , c'est parce que l'homme reconnaît dans toute manifestation de la vie l'Ame suprême, qu'il doit respecter l'existence de tous les êtres, même celle des animaux nuisibles ou celle des plus frêles insectes.
« Ainsi l'homme qui reconnaît dans sa propre âme l'Ame suprême, présente dans toutes les créatures, se montre le même à l'égard de tous, et obtient le sort le plus heureux, celui d'être à la fin absorbé dans Brahma.
« Si un Brahmane se trouve dans l'impossibilité d'expier par des dons la faute
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d'avoir tué un serpent ou quelque autre créature, qu'il fasse chaque fois la pénitence pour effacer son péché.
Fig. 128. — Gwalior. Temple Téli Mandir (probablement du Xe siècle). {Hauteur environ 34m.)
« Pour avoir tué mille petits animaux ayant des os, ou une quantité d'animaux dépourvus d'os suffisante pour remplir un chariot, qu'il se soumette à la même pénitence que pour le meurtre d'un Soudra. »
La conception de l'âme n'est pas séparée de l'idée de Dieu. Dans tout être animé elle est une parcelle du principe suprême. L'assemblage de toutes les âmes individuelles de dieux, d'hommes ou de bêtes, constitue l' Ame suprême, le Dieu multiple et impersonnel à la fois d'où procèdent tout acte, toute vie, tout changement.
« L'âme est l'assemblage des dieux ; l'univers repose dans l'Ame suprême ; c'est l'âme qui produit la série des actes accomplis par les êtres animés. »
Le souverain maître du monde n'est pas un être que l'imagination puisse se représenter, c'est un principe immatériel et irrésistible , qui circule dans l'univers et qui l'anime, comme l'antique Agni des Aryens, le feu tout-puissant et présent partout, que le Brahmane, tremblant de respect, sentait rouler mystérieusement dans ses propres veines. Voici comment le code deManou s'exprime sur ce point :
ce On doit se représenter le grand Être comme le souverain maître de l'univers; comme plus subtil qu'un atome, comme aussi brillant que l'or le plus pur, et comme ne pouvant être conçu par l'esprit que dans le sommeil de la contemplation la plus abstraite.
« Les uns l'adorent dans le feu élémentaire, d'autres dans Manou, seigneur des créatures, d'autres dans Indra , d'autres dans l'air pur, d'autres dans l'éternel Brahma.
« C'est ce Dieu qui, enveloppant tous les êtres d'un corps formé des cinq éléments, les fait passer successivement de la naissance à l'accroissement, de l'accroissement à la dissolution, par un mouvement semblable à celui d'une roue. »
En somme, c'est le panthéisme. Mais ce n'est plus le panthéisme matériel, éclatant et visible des Aryens, les forces de la nature devenues divines tout en gardant leurs vêtements de nuages et de rayons, leur haleine de parfums, leurs voix murmurantes ou terribles. C'est un panthéisme plus abstrait et plus fatal; les contours splendides et les couleurs éclatantes ne montrent plus le Dieu, mais le cachent ; il est s ous les éléments, mais il y est comme en prison. Sa vraie gloire est de n'avoir ni forme, ni apparence, ni volonté, ni vie, et tous ceux qui auront dépouillé le péché lui deviendront semblables, ou plutôt seront absorbés en lui.
Avant d'en arriver à cette béatitude finale, l'homme doit supporter le mal de vivre pendant un temps que l'imagination toute-puissante de l'Hindou fait d'une effroyable longueur. La durée d'une vie humaine
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n'est rien ; l'enfant qui vient au monde a traversé déjà bien des états antérieurs , et le vieillard qui meurt va repasser encore par bien des enfances et par bien des vieillesses dans toutes sortes de corps divers.
Le principe de la transmigration des âmes, — dogme fondamental de toutes les sectes religieuses de l'Inde, y compris le bouddhisme, — et la doctrine du Karma, d'après laquelle la conduite de l'homme pendant cette vie détermine la condition dans laquelle il renaîtra, principe éga-
Fig. 129. — Gwalior. Grand temple de Sàs Bhao (xie siècle). {Hauteur totale environ 21"'. Avant que la partie supérieure *'ût démolie, la hauteur du temple devait être d'environ 30m.)
lement commun à toutes les sectes religieuses qui se développeront par la suite sur le sol de l'Inde, sont exposés de la façon la plus claire dans Manou.
Suivant qu'une existence a été bien ou mal remplie, celle qui suivra sera plus noble ou plus basse, et l'âme s'en ira animer soit un Brahmane, un saint ou un dieu, soit un Tchandala *, le plus vil des hommes, une vache, un pourceau, un serpent.
* Tchandala , celui qui est issu de l'union d'un homme de haute caste avec une Soudra. Il est audessous des Soudras eux-mêmes.
« Si l'âme pratique presque toujours la vertu et rarement le vice, revêtue d'un corps tiré des cinq éléments, elle savoure les délices du paradis.
« Mais si elle s'est adonnée fréquemment au mal et rarement au bien, dépouillée après la mort de son corps, tiré des cinq éléments, et revêtue d'un autre corps formé de particules subtiles des éléments, elle est soumise aux tortures infligées par Yama. Après avoir enduré ces tourments d'après la sentence du juge des enfers, l'âme dont la souillure est entièrement effacée revêt de nouveau des portions de ces cinq éléments, c'est-à-dire prend un corps.
« Que l'homme, considérant par le secours de son esprit que ces transmigrations de l'âme dépendent de la vertu et du vice, dirige toujours son esprit vers la vertu.
« Après avoir passé de nombreuses séries d'années dans les terribles demeures infernales, à la fin de cette période, les grands criminels sont condamnés aux transmigrations suivantes, pour achever d'expier leurs fautes.
<c Le meurtrier d'un Brahmane passe dans le corps d'un chien, d'un sanglier, d'un âne, d'un chameau, d'un taureau, d'un bouc, d'un bélier, d'une bête sauvage, d'un oiseau, d'un Tchandala, suivant la gravité du crime.
« Le Brahmane qui a volé de l'or passera mille fois dans des corps d'araignées, de serpents, de caméléons, d'animaux aquatiques, et de vampires malfaisants. »
Ce qui décide de la condition future d'un homme, ce n'est pas, comme dans le christianisme, tel ou tel acte, telle disposition finale, le repentir au dernier moment, par exemple ; non, c'est l'ensemble de tous les actes de sa vie, et le plus insignifiant a son poids dans cette addition redoutable.
« Tout acte de la pensée, de la parole ou du corps, selon qu'il est bon ou mauvais, porte un bon ou un mauvais fruit ; des actions des hommes résultent leurs différentes conditions supérieures, moyennes ou inférieures. »
De ce dogme vient la discipline terrible à laquelle l'Hindou est soumis, et qui ne lui laisse pas le choix d'accomplir à son gré l'acte le plus indifférent en apparence, pas même la satisfaction des plus vulgaires besoins du corps.
La moindre négligence porte son fruit pénible et lointain, et l'on ne peut espérer de l'éviter qu'en accomplissant immédiatement tous les rites de purification qui doivent effacer la faute commise. Qu'importent les jugements des hommes ; qu'importent que nul œil n'ait été témoin de l'infraction à la loi ! La conscience timorée du coupable lui fait entrevoir les inévitables conséquences, et lui fait accepter volontairement
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les pénitences raffinées et parfois terribles que la loi attribue à chaque espèce de péché.
La lecture des prescriptions sévères contenues dans les lois de Manou
Fig. 130. — Gwalior. Temple précédent. Portique donnant accès à la salle représentée dans la planche suivante.
montre à quel point était rigide le joug qui pesait sur les Hindous et se faisait sentir dans les moindres actes de leur vie à l'époque dont nous essayons de reconstituer l'histoire, et combien grande était la différence avec la morale large et aisée des Aryens védiques. Les temps sont bien changés, et le peuple libre et heureux des anciens âges
est devenu un troupeau craintif marchant sans trêve dans l'épouvante et la douleur.
Telle était cette société brahmanique ancienne. Nous en retrouverons les principaux traits dans la société néo-brahmanique et même dans l'Inde contemporaine. Seulement ces traits reparaîtront adoucis par l'influence bienfaisante du bouddhisme.
L'antique brahmanisme, dans sa rigidité sévère, avait trop tendu ses liens autour des âmes ; elles se brisaient sous l'étreinte. Il fallait une délivrance. La rigueur du joug appesanti sur les moindres actions des hommes écrasait l'esprit. L'imagination ne voyait plus que l'horreur et la malédiction de l'existence. Tout était mauvais, sauf le néant. Les tortures dépeintes par le Dante dans son Enfer peuvent seules donner l'idée de celles que les anciens Brahmanes voyaient partout, et qui, commencées sur la terre, devaient s'accroître ensuite pendant de fantastiques durées de siècles, jusqu'à ce qu'elles aient enfin rendu l'homme digne de l'absorption finale dans le sein de l'univers, c'està-dire en réalité dans le sein du néant. L'invincible désir de soulagement montant de cette masse de peuples oppressés devait forcément s'incarner et trouver le remède dans sa propre intensité même. Ce fut un peu plus tard, et pour des causes très différentes, l'état du monde romain, et c'est alors que le Christ parut.
Dan s l'Inde aussi, un libérateur, apportant la douce parole dont les âmes avaient soif, allait se faire entendre et éveiller à travers toute l'Asie un prodigieux écho. Les millions d'êtres courbés sous le joug des castes, meurtris par les entraves d'airain de la loi religieuse, éperdus dans l'attente de tourments inévitables et éternels, allaient sentir à sa parole passer sur leurs fronts un grand souffle de charité et de pitié. Ce libérateur était le Bouddha Çakya-Mouni , et la bonne nouvelle qu'il apportait au monde, c'était la religion bouddhique.