LA LÉGENDE BOUDDHIQUE
Dès que l'on jette les yeux sur les premiers des documents cités plus haut, c'est-à-dire sur les inscriptions d'Asoka, tracées environ deux siècles et demi avant notre ère, on s'aperçoit bien vite qu'une transformation profonde est en train de se produire au sein du vieux monde brahmanique. La lecture des lois de Manou montre des générations d'hommes soumises à un joug religieux minutieux et rigide. Elle permet de pressentir de quelle angoisse devait être pleine la vie d'êtres pour lesquels la moindre erreur du coeur ou des sens entraînait d'affreuses expiations, d'êtres dont la misère n'était pas même supportée en commun, mais qui se regardaient de loin par-dessus les barrières des castes, et pour lesquels, suivant les circonstances, accepter un verre d'eau d'un de leurs semblables ou lui dire une parole de douceur et d'espérance était un crime suivi de longues expiations.
Mais voici qu'un grand souffle de pitié, de miséricorde et de bienveillance a passé, et soudain les chaînes tombent, les cœurs s'ouvrent, et la face du vieux monde va changer. A la voix d'un grand réformateur, une loi de charité et d'amour s'établit. Elle enveloppe d'une sympathie universelle tous les êtres, rapproche non seulement les castes mais encore toutes les créatures.
La vie du célèbre réformateur dont 500 millions d'hommes vénèrent
encore le nom et la mémoire, ne nous est connue que par les fictions poétiques dont les légendes l'ont enveloppée. Ce n'est donc qu'à ces légendes que nous pouvons nous adresser pour tâcher de la reconstituer. La plus ancienne est le Lalita Vistara, composé au Népal probablement dans le commencement de notre ère. C'est en nous appuyant sur elle que nous essaierons de retracer la vie de Bouddha.
La critique moderne a fortement attaqué l'histoire légendaire de Bouddha. Elle n'a pas eu de peine à montrer le caractère fictif du cycle que constitue la légende bouddhique, et à prouver que Çakya-Mouni bénéficia des traditions antérieures empruntées à la légende de Vishnou et à celle de Krishna. Son histoire, comme l'ajustement fait remarquer M. Sénart, n'est en grande partie qu'une adaptation de mythes bien plus anciens. Sa religion elle-même peut être considérée comme une sélection opérée dans une masse préexistante de dogmes et de pratiques.
Il nous importe assez peu en réalité de connaître la vie réelle de Bouddha. Il n'est guère de fondateurs cle religion, à l'exception de Mahomet peut-être, dont la vie nous soit exactement connue. Leurs biographies ne sont composées généralement que bien longtemps après leur mort. Ce qu'il nous importe de connaître, c'est le Bouddha fictif ou réel tel qu'il est vénéré par tant de millions d'hommes depuis plus de vingt siècles.
Bien que la religion de Bouddha n'apparaisse guère dans l'histoire qu'au troisième siècle avant notre ère, le réformateur naquit cinq siècles avant J.-C, à Kapilavastou, au sud du Népal. Des ressemblances frappantes existent entre les faits légendaires de sa vie et certains récits des Évangiles. Comme le Christ, Bouddha naquit d'une vierge et sa venue au monde fut miraculeusement prédite. Bouddha, dont le nom véritable fut Gautama et le surnom Çakya Mouni, appartenait à une race royale, comme Jésus à celle de David. Cependant l'enfance et la jeunesse des deux réformateurs se passèrent de façons toutes différentes. Gautama lut élevé en prince héritier d'un trône, tandis que le fils de Marie partageait le travail de Joseph le charpentier. Le jeûne de Jésus dans le désert après lequel il fut tenté à trois reprises par l'esprit du mal, le jeûne et la triple tentation de Çakya Mouni dans la solitude des jungles, se ressemblent extraordinairement par toutes leurs circonstances ;
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE. 337
telle aventure du sage Hindou avec une pauvre femme à laquelle il demande à boire, rappelle la fameuse entrevue du Christ avec la Samaritaine et les paroles qu'il lui adressa.
Fig. 132. — Gwalior. Petit temple Sâs Bhao (xie siècle). Vue prise dans le sanctuaire.
De tels rapprochements ne peuvent être considérés comme dépourvus d'importance , si l'on songe que dans le fond les deux religions ont bien plus d'analogie encore que dans la forme. Toutes deux ont prêché la charité, l'égalité, le renoncement ; toutes deux ont placé la faute dans l'intention autant que dans les actes ; toutes deux ont donné naissance aux ordres monastiques ; toutes deux ont gagné par le même esprit, par les
CIVILISATIONS DE L'iNDE. 43
mêmes moyens, des millions d'âmes humaines. L'une a régénéré l'Occident et l'autre l'Orient. Elles correspondaient toutes deux à une même aspiration de l'humanité et ne sont que les deux faces d'un même événement capital dans l'histoire morale du monde. Que l'une doive quelque chose à l'autre, ou que chacune soit née spontanément et d'une façon absolument indépendante, le fait nous importe peu et nous n'avons pas à l'étudier ici.
G-autama goûtait depuis l'enfance, dans le palais cfe son père, toutes les jouissances que le pouvoir, la richesse, la beauté, la santé, la jeunesse peuvent procurer. Arrivé à l'âge d'homme, il avait épousé une belle jeune fille qu'il adorait et qui venait de lui donner un fils. C'est à ce moment, à l'apogée de son bonheur, que Gautama fit un jour trois rencontres successives qui devaient décider de sa destinée : celle d'un vieillard courbé par l'âge et marchant avec peine sous le poids de ses infirmités; celle d'un homme frappé de la peste, horrible à voir et se tordant au milieu d'affreuses souffrances; enfin celle d'un mort, blême et défiguré, que ses parents désolés allaient ensevelir.
— Pourquoi la vieillesse? se dit Gautama. Pourquoi la maladie? Pourquoi la mort?
— Je suis riche , puissant, heureux et fort, se dit-il encore. Pourtant ma fortune et mon pouvoir n'empêcheront pas mes cheveux de blanchir, mon visage de se rider hideusement, mes membres d'être tordus par la douleur, ni ceux qui m'aiment de pleurer sur mon tombeau. Comment pourrais-je donc me réjouir dans mes trésors, dans ma santé, dans ma belle jeune femme et dans mon enfant, puisque je sais si bien ce qui m'attend. Pourtant j'ai autant de bonheur qu'un homme peut en avoir. Quelle doit donc être l'existence pour la multitude de ceux qui travaillent, qui sont pauvres, qui sont méprisés et qui ont faim?
Ces réflexions le conduisirent à la conclusion que le monde n'est qu'un immense amas de douleurs.
— Mais d'où vient la douleur ? se demauda-t-il encore. Quelle est sa cause ? Et comment peut-on la combattre ?
C'est alors que Bouddha fut pris de l'invincible désir de découvrir les sources de la douleur inséparable de toute existence, et d'y apporter
un remède. S'imaginant qu'il ne pouvait plus être heureux, puisqu'il savait que son bonheur devait finir, et que même cet éphémère bonheur était une exception splendide , il abandonna sa femme chérie, son fils nouveau-né. son vieux père, son palais, ses serviteurs et ses trésors, se vêtit d'une robe misérable, prit dans sa main le vase à aumônes des religieux mendiants, puis s'en alla à pied de village en village, vivant de charités, contemplant la vie sous tous ses aspects et continuant la série de ses méditations.
Ces méditations ne l'ayant pas encore conduit à la solution qu'il cherchait, il s'isola du reste des hommes, s'enfonça dans des jungles écartées, et consacra ses jours et ses nuits à songer.
Cependant les années se passèrent, et Çakya-Mouni voyait s'éloigner toujours devant sa pensée éperdue le but mystérieux qu'il cherchait. En vain avait-il soumis son esprit et son corps aux plus rudes épreuves ; en vain avait-il jeûné jusqu'à rester sans connaissance et passer un moment pour mort; en vain s'absorbait-il dans les raisonnements les plus abstraits sur la nature et sur la fin des choses. Il n'était pas encore arrivé à l'état de Bouddha, qui devait faire de lui un être supérieur à l'humanité et le rendre capable d'éclairer et de soulager les hommes.
Tandis qu'il essayait péniblement d'arriver à la science suprême et que déjà il y touchait, survint la tentation terrible par laquelle l'esprit du mal, Mara, le prince des démons, chercha à déjouer ses efforts et à faire retomber le sage au rang des pécheurs.
D'étranges visions, dont le Lolita Vistara nous décrit minutieusement le sinistre tableau, troublèrent son esprit.
Ce furent d'abord, dans le silence du désert, des légions de génies malfaisants qui tourbillonnèrent autour de lui et murmurèrent tour à tour à son oreille les paroles du doute, l'éternel : A quoi bon? qui précipite les âmes les plus intrépides dans l'abîme de l'indifférence et du découragement. Puis, lorsque par ses fermes paroles, il eut mis en fuite l'armée des démons aux corps flamboyants , livides , noirs , aux yeux déformés , creux comme des puits, enflammés, arrachés ou regardant de travers"",
* On voit une curieuse représentation de cette scène dans une des fresques d'Ajunta reproduite dans cet ouvrage.
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE
monstres couronnés de guirlandes faites avec des doigts d'hommes, monstres qui n'avaient pas de tête et monstres qui en avaient cent mille, tout à coup une lueur mystérieuse et charmante emplit la foret rafraîchie comme après une pluie d'orage. La tentation prit une forme séduisante. Le sage plongé dans sa méditation se vit entouré de l'essaim innombrable et charmant des Apsaras, filles des génies. Des formes ravissantes flottèrent entre les branches et s'enlacèrent en grou-
Fig. 134. — Gwalior. Palais de Man Mandir. Galerie de l'une des cours intérieures. {Hauteur totale des piliers
jusqu'à l'architrave : 2m, 90.)
pes voluptueux. Des femmes hardies ou modestes, brillamment vêtues ou dévoilant une nudité splendide, les unes dardant sous leurs longs cils des prunelles provocantes, les autres levant un regard profond et d'une irrésistible tendresse, entourèrent le sage et cherchèrent à l'enivrer par des paroles d'amour, par des attitudes lascives, par des promesses de plaisirs inouïs.
« Viens, disaient ces filles ravissantes du démon, regarde-les donc, toi qui as un visage de lune, elles qui ont un visage pareil au lotus nouveau ; leurs voix sont douces et vont au cœur, leurs dents sont blanches comme la neige et l'argent; leurs pareilles,
difficiles à trouver, même dans le séjour des dieux. Où pourraient-elles être obtenues par toi dans le séjour des hommes, elles qui sont sans cesse les objets du désir des premiers des dieux ? »
Mais Çakya-Mouni, se raidissant contre la tentation enchanteresse, leur répondait — toujours suivant la légende que nous résumons :
ce Je vois le corps malpropre et impur, rempli d'une famille de vers, combustible qui se consume, fragile et enveloppé de douleur. J'obtiendrai la dignité impérissable et révérée par les gens sages, qui produit le bonheur suprême du monde mobile et immobile. »
Et la douce voix reprenait :
« Après avoir montré les soixante-quatre magies du désir, elles font résonner leur ceinture et les anneaux de leurs jambes, les vêtements en désordre, enivrées et le visage riant ; quelle faute ont-elles donc commise envers toi que tu les dédaignes ? »
Mais Çakya-Mouni, bravant la tentation, leur tint ce discours :
« Dans toutes les créatures est le péché; il le sait, celui qui a secoué la passion. Les désirs sont pareils à des épées, à des dards, à des piques , semblables à un rasoir enduit de miel, pareils à la tête du serpent, à un sillon de feu ; ils sont bien connus de moi comme tels.
« Et, ajoute la légende, il ne regardait ces créatures ni avec amour ni avec le sourcil froncé. Les montagnes seraient ébranlées, la mer serait desséchée, le soleil et la lune tomberaient, que celui qui voit les péchés des trois mondes ne tomberait pas au pouvoir des femmes! »
C'est alors que le chef des démons lui-même vint, comme Satan à Jésus-Christ, montrer au futur Bouddha tous les royaumes du monde et leur gloire, lui promettant les succès, les triomphes et la puissance, s'il renonçait à chercher la sagesse.
ce Je suis, disait le démon, le seigneur du désir dans le monde entier ; les dieux, la foule des dieux, les hommes et les bêtes, assujettis par moi, marchent tous par ma volonté. Lève-toi, toi qui es dans mon domaine, fais entendre ta voix.
« Si tu es le seigneur du désir, répondit Çakya-Mouni, tu n'es pas le seigneur du monde visible. .Regarde-moi , c'est bien moi qui suis le seigneur de la loi. Si tu es le seigneur du désir, ne t'engage pas dans la mauvaise voie. J'obtiendrai l'intelligence malgré toi, à ta vue. »
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE. 343
Renonçant à la lutte , la redoutable armée des démons poussa des hurlements de fureur et disparut dans l'ombre. Çakya-Mouni avait
Fig. 135. Chittor. — Tour de la Victoire (xve siècle). {Hauteur environ : 36m.)
remporté la victoire. Une pluie de fleurs rafraîchit le front du sage ; une voix céleste se fit entendre. Elle disait :
« Les dieux offrent des guirlandes de perles, des étendards, des bannières ; ils font pleuvoir des fleurs et de la poudre de santal ; ils font résonner les instruments de mu-
sique en prononçant ce discours : après avoir enveloppé ton arbre, ô héros, les troupes d'ennemis ont été vaincues.
« Ici même, sur le meilleur des sièges, tu obtiendras aujourd'hui l'intelligence sans mélange de passion, et aussi tout le domaine d'un Bouddha, ô héros, après avoir, par la douceur, complètement vaincu les partisans du démon astucieux. »
L'arbre dont il est question dans ce passage était celui sous lequel se tenait Çakya-Mouni dans la solitude. Il se trouvait situé dans l'endroit que l'on nomme aujourd'hui Bouddha Gaya, devant le temple représenté dans cet ouvrage. On le vénère encore comme on vénère les oliviers de Gethsemani sous l'ombre desquels Jésus sentit couler de son front la sueur sanglante. Ils sont depuis longtemps réduits en poussière les rameaux qui protégèrent les méditations de Bouddha, mais la piété des fidèles a toujours remplacé l'arbre lorsqu'il arrivait à la fin de son existence.
Dès qu'il eut surmonté la tentation, le sage, en possession désormais de l'intelligence suprême , atteignit enfin la solution des redoutables problèmes qu'il s'était proposés.
« Alors, dit le Lolita Yistara, sa pensée étant ainsi recueillie, complètement pure, parfaite, lumineuse, exempte de souillure, débarrassée de toute corruption, souple, fixée sur l'œuvre qu'il convient d'accomplir et arrivée à l'immobilité, à la première veille de la nuit, afin de produire la perception de la science de la vue de la sagesse qui vient de l'œil divin, il prépara bien sa pensée et la dirigea.
« Et, avec l'œil divin parfaitement pur, dépassant de beaucoup l'œil humain, vit les êtres transmigrant, renaissant, de bonne caste, de mauvaise caste, dans la bonne voie, dans la mauvaise voie, infinies ou relevés, ayant une récompense en rapport avec leurs œuvres. »
Et de nouveau , il vit apparaître à ses yeux l'immensité de la misère humaine, mais cette fois il allait, croyait-il, en découvrir la cause et les moyens de la vaincre définitivement.
Remontant la série des effets et des causes , il reconnut qu'à la base de tout mal est le désir, et à son faîte, l'illusion. Le désir qui s'empare de l'homme dès sa naissance et lui ronge le cœur comme une hydre toujours renaissante et jamais assouvie. Et comment en effet le monstre pourrait-il être assouvi? Toutes les pâtures qu'on lui jette, gloire,