LA RELIGION BOUDDHIQUE
Ce n'était pas, à proprement parler, une religion nouvelle que le boud-
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dhisme apportait au monde. C'était une nouvelle morale. Quant aux dogmes, il n'en avait qu'un, puisque sa seule affirmation était l'affirmation de l'illusion et du néant.
Dans la pratique, il ne renversa rien, et il ne combattit rien. Il laissa subsister le brahmanisme avec ses dieux et ses castes ; seulement les dieux et les démons, le Brahmane et le Soudra, ne furent
Fig. 137. — Nagda. Temple de Banka (probablement du Xe siècle). (Échelle des piliers situés au preinier plan : 25mm pour lm.)
plus que des formes éphémères se transformant sans cesse, et qui, plus tôt ou plus tard, aboutissaient à un anéantissement suprême précédé par l'état de Bouddha. Devenir Bouddha, c'est-à-dire posséder l'intelligence absolue, voir comme en un éclair la longue série des existences antérieures, le but de la vie, le long enchaînement des effets et des causes, puis entrer dans la paix suprême et éternelle du Nirvana, tel était le but auquel marchaient, à travers les transmigrations et les incarnations innombrables, toutes les créatures vivantes, les plantes, les animaux, les dieux et les hommes.
La nature, éternelle, ayant subsisté de tout temps et formant l'essence de tout, était considérée comme un néant sans fond, comme un vide incommensurable. Quelquefois cependant, par l'effet fatal du désir, ce vide prenait une apparence, devenait susceptible de sensations, de conscience, de volonté, vivait en un mot. Dès lors, la série des transformations commençait. Le principe suprême incarné, désormais capable d'accomplir certains actes , bons ou mauvais, ne pouvait plus retrouver sa jpaisible essence que par le mérite de ses actes. Son passage d'un état inférieur à un état supérieur était déterminé par le Karma, c'està-dire par l'ensemble et comme la résultante de toutes ses actions , de toutes ses paroles, de toutes ses pensées pendant une de ses vies. Enfin il parvenait à l'état d'homme, puis à celui de religieux, de là à celui de Bodhisattva, et enfin, après être devenu Bouddha, il retombait dans l'abîme éternellement muet et calme duquel le désir l'avait fait sortir. Mais tant qu'il avait vécu, ce désir l'avait accompagné , entraînant à sa suite le cortège de toutes les douleurs. Anéantir en soi le désir pour gagner plus tôt le repos suprême, tel était le but de tout vrai bouddhiste.
A côté de cet effort constant et efficace, viennent les bonnes actions qui tendent au même but. Actions de fait, d'intention, de parole ou de pensée, elles comptent toutes et il n'en est pas une qui ne porte son fruit.
La doctrine du Karma, dans laquelle les œuvres de chacun déterminent les formes sous lesquelles il revivra plus tard, constitue également comme nous l'avons vu, l'essence même du brahmanisme. Mais dans le bouddhisme la morale est bien plus élevée. D'abord elle tient compte de la vie intérieure, de tous ces actes qui se commettent chaque jour au dedans de l'homme, dans le mystère de son for intérieur. Comme l'Evangile, Bouddha répute meurtrier celui qui veut du mal à son semblable, et comme coupable de sensualité celui qui convoite seulement le fruit défendu. Puis il n'admet pas le rachat des fautes par la pénitence ; nulle expiation, volontaire ou involontaire, ne peut empêcher l'effet de suivre la cause, l'action d'amener ses résultats. Enfin la différence fondamentale consiste dans l'ardent esprit de charité qui anime cette morale nouvelle, dans son humilité, dans sa douceur, dans sa bienveillance, dans sa tolérance universelle.
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Une réforme religieuse qui relevait les malheureux opprimés par le régime des castes, qui les rendait, sinon politiquement, du moins théoriquement , les égaux par leur nature et
par leur avenir de leurs maîtres orgueilleux; une réforme qui apportait de tendres paroles et de doux préceptes dans une société pliée par un régime de fer ; qui surtout se vantait de montrer les causes de la douleur, de faire remonter jusqu'à ses sources, de donner les moyeu s de la détruire à une race amollie par un climat trop fort et épouvantée par les cauchemars d'une religion farouche, comme par les soudaines fureurs des éléments impitoyables, une telle réforme avait des chances incomparables de succès. Elle était née de besoins évidents et elle était faite pour y répondre. Qu'on n'aille donc pas chercher dans les subtilités de ses docteurs et dans leurs dernières déductions philosophiques, des raisons de s'étonner du
triomphe du bouddhisme , et des contradictions entre sa morale et sa doctrine.
La doctrine vint plus tard, et le peuple d'ailleurs ne l'entendit jamais. Ce qu'il entendit, ce fut le grand cri de charité et d'espérance qui tout à coup traversa son ciel et auquel il répondit aussitôt par tous les échos de son âme.
Des causes matérielles vinrent en aide aux causes spirituelles pour faciliter la propagation du bouddhisme dans l'Inde. Toute la partie septentrionale de la péninsule, constituant l'Hindoustan proprement dit, se trouva réunie, deux siècles et demi avant notre ère, en un seul empire, dont le chef était Asoka. Dans une monarchie absolue, il suffit que le souverain adopte une religion pour qu'on la voie aussitôt fleurir et se répandre. Ce fut ce qui arriva pour le christianisme dans l'empire romain lorsque Constantin s'y convertit. Asoka, suivant une expression que plusieurs auteurs ont déjà employée avec justesse, fut le Constantin bouddhique de l'Inde.
Les précieux documents qu'il a laissés , et qui consistent en inscriptions gravées sur des colonnes et des rochers dans toutes les parties de son vaste empire, montrent à la fois avec quelle ardeur il s'appliqua à faire triompher les nouvelles doctrines , et combien il est vrai que le côté vraiment populaire et accessible de ces doctrines, celui qui les fit accepter tout d'abord par les ignorants aussi bien que par les sages, par les Parias comme par les Brahmanes, ce fut leur morale bienfaisante et leur esprit de charité.
La philosophie bouddhique avait ses sources plus haut, jusque dans les anciennes sectes contemporaines du brahmanisme primitif et elle ne devait se développer que plus tard. L'Église bouddhique elle-même, avec ses congrégations religieuses, sa confession, ses reliques, son Bouddha déifié, n'était pas encore fondée. La légende du Bouddha ne circulait pas encore, et c'est à peine si, une ou deux fois, Asoka nomme le grand réformateur. La seule révolution qu'on peut faire dater du règne de ce prince, révolution fondamentale qu'il contribua de toutes ses forces à accomplir, ce fut la transformation de la morale, le nouvel aspect des devoirs des hommes les uns envers les autres , le renverse-
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ment du pesant joug brahmanique, l'aube de cette ère de douceur et de profonde charité qui renouvela de fond en comble le vieux monde asiatique.
Peu à peu cependant, le bouddhisme devint une religion régulièrement constituée, ayant ses dieux, ses cérémonies, son culte et sa philosophie. Malheureusement pour son triomphe définitif, elle manqua de divinités, et, sans en proposer aucune en particulier à l'adoration de la
Fig. 139. — Nagda. Ruines d'un portique sur le bord d'un lac (probablement du xe siècle). {Hauteur totale : 5m25.)
foule qui ne peut s'en passer, elle laissa subsister toutes celles du brahmanisme. En vain les plaça-t-elle au-dessous de l'homme religieux et surtout de l'homme parvenu à l'état de Bouddha. Leur multitude ne perdit jamais que bien faiblement ses droits dans l'esprit superstitieux des masses, et, plus tard, cette foule de dieux, écrasant le bouddhisme et l'absorbant, le força de se fondre avec le brahmanisme. Ainsi peut-on expliquer que le pays où il avait pris naissance fut justement celui où il disparut à jamais. Il avait accepté la religion de ce pays, et il devait être absorbé par elle. Pour le reste de l'Asie, il arriva avec le
cortège des dieux brahmaniques, qui plurent à l'imagination et contribuèrent à le faire triompher. Dans l'Inde, où ces dieux avaient régné si longtemps, ils ne pouvaient être renversés pour toujours par une religion qui avait seulement la prétention de les reléguer à un rang secondaire, mais qui ne les remplaçait point.
Les sectes bouddhiques se multiplièrent bientôt comme s'étaient multipliées aussi les sectes brahmaniques, et tandis que, dans les temples, le Bouddha fut bientôt un dieu parmi les autres, dont peu à peu la légende fixa les traits, il devint pour certaines sectes un état supérieur vers lequel tendent toutes les créatures , auquel elles parviennent par leur mérite après des milliers de renaissances et des périodes de t emps. incommensurables; état dans lequel elles deviennent capables d'exercer une mission de salut pour les autres habitants de l'univers, après quoi elles rentrent pour jamais dans le repos éternel du Nirvana, leur fin bienheureuse et suprême.
Le Bouddha Çakya-Mouni n'était pas pour les sectes nouvelles le seul qui dût apporter la vérité au monde. Un autre viendrait, puis un autre, apportant de nouvelles lumières, de nouvelles forces, montrant des chemins plus courts pour arriver à la perfection. Seulement , desnombres fabuleux de siècles sépareraient ces apparitions, car il faut bien longtemps pour former un Bouddha, et l'imagination hindoue, q ue rien ne trouble ou ne déconcerte, entassait dans ses calculs des série s de kalpas, période déjà presque impossible à évaluer pour nos modestes facultés de conception occidentales.
L'état qui prépare le mieux à l'état de Bouddha est celui d'ascète. Et de là vint le système monastique qui bientôt couvrit l'Inde de monastères. Tuer en soi le désir, cause de la vie et de la douleur, voilà qu el était le plus prompt moyen de devenir un Bouddha. C'est là ce qu'enseignent les quatre grandes vérités qui sont le fondement de la loi bouddhique. Vérités qui s'adressaient aux religieux et non à la foule ; car il fallait être déjà bien avancé dans la voie de la perfection pour les comprendre et pour les pratiquer.
« Voici, religieux, dit le Lolita Vistara, les quatre vénérables vérités : La douleur,
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l'origine de la douleur, l'empêchement de la douleur, la voie qui conduit à l'empêchement de la douleur.
ce Et qu'est-ce que la douleur ? C'est la naissance même qui est la douleur, la vieillesse, la maladie, la mort, la séparation d'avec ce qu'on aime et l'union avec ce qu'on n'aime pas, voilà la douleur. Ce qu'on désire et ce qu'on n'obtient pas en le recherchant avec ardeur, cela même est la douleur. En un mot, l'objet des cinq prises de possession par les sens étant douleur, c'est ce qu'on appelle la douleur.
Fig. 140. — OmkargL. Colonnes du temple de Siddeswahra (probablement du XIIe siècle). (Echelle des colonnes du second plan : 16n"u pour lnl.)
« Et quelle est l'origine de la douleur ? C'est ce désir qui se renouvelle sans cesse, qui va avec la passion du plaisir, qui çà et là réjouit ; voilà l'origine de la douleur.
« Et quel est l'empêchement de la douleur ? C'est l'apaisement sans qu'il en reste rien et l'empêchement de ce désir qui se renouvelle sans cesse, qui va avec la passion du plaisir et réjouit çà et là, se reproduit et est satisfait. Voilà l'empêchement de la douleur.
« Et quelle est la voie qui conduit à l'empêchement de la douleur ? C'est la vénérable voie, composée de huit parties, telle3 que : la vue parfaite, jusqu'à la contemplation parfaite. Ainsi est dite la vénérable vérité de la voie qui conduit à l'empêchement de la douleur.
« Ce sont là, religieux, les quatre vénérables vérités. »
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Outre le désir de tuer la douleur et d'atteindre bientôt au glorieux état de Bouddha, puis au repos parfait, une autre raison précipita une foule de disciples dans la vie retirée des couvents. C'est que l'égalité, proclamée en principe par le bouddhisme, régnait en fait au fond des monastères : Soudras, Parias, Tchandalas valaient le Brahmane et mangeaient avec lui lorsqu'ils étaient entrés dans la même sainte congrégation. Les femmes elles-mêmes eurent leurs couvents, et cessèrent d'être les êtres faibles , soumis à une constante tutelle, que décrivait Manou.
La vie était sévère pourtant au fond de ces monastères, taillés dans les profondeurs des montagnes, que l'Inde construisit pendant mille ans, et dont l'architecture merveilleuse nous frappe aujourd'hui d'étonnement. Il fallait pour y être admis faire vœu de pauvreté et de chasteté. Femme, enfant, fortune, devaient être abandonnés pour se consacrer à une existence nouvelle. Le moine ne devait rien posséder, vivre d'aumônes, niais sans en demander, et ne pas recevoir des mains charitables plus qu'il ne lui fallait pour un repas. Il devait enseigner la paix et la vérité aux hommes , fonder des hôpitaux et des asiles pour les pauvres et les voyageurs, tâcher d'empêcher les guerres et professer la plus grande tolérance pour toutes les religions, les considérant comme des formes inférieures d'une même vérité. Il élevait les enfants et leur apprenait à avoir le plus grand respect pour leurs parents, car, disent les livres bouddhiques , « quand même un enfant prendrait sa mère sur une épaule et son père sur l'autre et les porterait ainsi pendant cent ans, il ferait moins pour eux qu'ils n'ont fait pour lui. »
Le bouddhisme apporta au vieux monde asiatique un esprit de charité et une morale d'une élévation inconnue jusqu'alors. Un savant éminent, Max Muller, le proclame hautement dans le passage suivant, conforme d'ailleurs à ce que plus d'un missionnaire avait écrit avant lui. « La morale la plus pure qui ait été enseigné à l'humanité avant l'avènement du christianisme (c'est un chrétien convaincu qui parle) fut enseigné par des hommes aux yeux desquels les dieux étaient des ombres vaines, par des hommes qui n'élevaient pas d'autels, qui n'en élevaient pas même au Dieu inconnu. ))
La dernière partie de cette assertion, confirmant les idées qu'on se
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fait encore en Europe du bouddhisme, est tout à fait erronée, comme nous le prouverons bientôt en montrant par les monuments que jamais religion n'eut en réalité plus de dieux que le bouddhisme. Ce qui concerne l'élévation de la morale bouddhique est au contraire parfaitement exact. Aucune religion n'eut de morale plus pure, de plus douces paroles pour toutes les créatures, de compassion plus profonde pour la condition humaine. Bouddha a cherché les moyens de soustraire les hommes
Fig. 141.
Onikargi. Ruines du temple précédent. Soubassement et piliers. {Les éléphants ont environ l"1 50 de hauteur.)
à leur dure destinée, et les hommes sont venus à lui. Ce fils de roi devenu mendiant pour partager la misère des foules et leur enseigner la charité, est un des plus grands charmeurs qui aient régné sur le monde. Partout où s'est implanté la religion qui devait porter son nom, elle a conquis les âmes et les a conquises surtout par la douceur, la charité et l'abnégation des missionnaires qui l'enseignaient. Elle a adouci les mœurs de l'Asie et transformé en hommes paisibles des barbares sanguinaires. Les farouches Mogols, qui édifiaient jadis des pyramides avec des têtes humaines, sont devenus sous son influence cultivés et
lettrés. On pourrait dire du bouddhisme qu'il est le plus élevé des enseignements religieux qu'a connus le monde s'il n'était pas en même temps celui qui a le mieux plié les hommes à la servitude.
Nous pouvons conclure de ce qui précède que le bouddhisme se différencie du brahmanisme, en premier lieu par l'élévation de sa morale et son esprit de tolérance et de charité ; en second lieu par la place immense qu'il attribue à l'homme dans l'univers, place qu'aucune autre religion ne lui attribua jamais. La nature, changeant sans cesse et créant des formes de plus en plus parfaites, aboutissait à l'homme, et celui-ci, par l'effort de sa vertu et de sa volonté, pouvait devenir à la fin, non pas un dieu, mais plus qu'un dieu; il pouvait devenir un Bouddha, c'est-à-dire l'être accompli, l'être qui n'en est plus un, à la fois le principe et la fin, tout et rien, l'immensité et le néant, la conscience de l'univers; et, comme l'univers, suite d'états transitoires, n'est qu'une illusion, la conscience de l'illusion — un être tout ensemble si vague et si grand qu'il faut renoncer à le définir si l'on n'a point la prodigieuse hardiesse des théologiens hindous ni leur invention affolante et démesurée dans les images et dans les nombres.
Ces spéculations formidables, qui déconcertent nos cerveaux occidentaux, ne furent pas même entrevues, nous le répétons encore, par les millions de disciples que Bouddha compta dans la suite des siècles parmi les rangs les plus obscurs de la société , parmi les ignorants, les petits et les humbles. Ceux-là entrèrent dans ses temples, fiers d'y coudoyer l'orgueilleux Brahmane, se prosternèrent devant son image divinisée, adorèrent ses reliques, célébrèrent des fêtes solennelles en l'honneur de son vase à aumônes. Ils ne comprirent de lui que sa douce charité, et se rappelèrent avec délices qu'un des compagnons de Bouddha ayant demandé à boire à l'une des dernières femmes du peuple, — Seigneur, avait humblement répondu la pauvre créature — sachant qu'un homme de caste aimerait mieux mourir que d'accepter une goutte d'eau de sa main s'il connaissait qui elle était — Seigneur, je suis une Tchandala.
— Je ne te demande pas si tu es ou non une Tchandala, avait répliqué le sage avec douceur, mais j'ai soif et je te demande de me donner à boire.
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Fait bien simple en apparence, mais miracle de charité pour un Hindou et signal de relèvement profond pour des multitudes de créatures humaines !
Tel fut le bouddhisme. Et, que sa philosophie se perdît plus tard dans des abstractions voisines de l'hallucination, ou que son culte se noyât dans les rites, les cérémonies et les symboles brahmaniques, il n'en de-
Fig. 142. — Binderabun. Temple de Gobindeo (xvie siècle). (Hauteur de la façade : 14m.)
vait pas moins, par son insondable bienveillance, devenir un principe régénérateur d'une puissance et d'une efficacité telles que l'histoire de l'humanité n'en présente point qui l'égale.