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LE CULTE BOUDDHIQUE D'APRÈS LES MONUMENTS

Lorsque le bouddhisme fut révélé à l'Europe, il y a bien peu d'années encore, par la traduction d'écrits philosophiques postérieurs de six siècles au moins à Bouddha, on éprouva un étonnement profond en croyant constater qu'une religion qui avait soumis 500 millions d'hommes à sa

loi ne reconnaissait aucun dieu, considérait le monde comme une illusion vaine, et n'offrait que le néant aux aspirations des hommes.

Avant de visiter l'Inde, je ne savais naturellement du bouddhisme que ce qu'en disent les livres auxquels je viens de faire allusion, et dont je parlerai plus loin. Il me restait cependant des doutes sérieux sur la possibilité de convertir des millions d'hommes demi-barbares avec de froides négations philosophiques. Une religion n'ayant pour base que de tels principes, apparaissant brusquement dans le monde, et disparaissant aussi brusquement du pays où elle avait pris naissance, me paraissait un phénomène contraire â tout ce que nous apprend l'histoire. J'espérais donc que l'étude des monuments bouddhiques, si négligée par les savants européens qui se sont occupés du bouddhisme, éclairerait de lueurs nouvelles l'histoire de cette religion. Cet espoir n'a pas été déçu. L'examen des bas-reliefs dont les anciens monuments de l'Inde sont couverts, m'a bientôt prouvé que la religion bouddhique, telle qu'elle fut pratiquée par les Hindous pendant 1000 ans, différa complètement de ce que nous apprennent les documents écrits.

Ce n'est pas en effet dans les livres, mais bien dans les monuments, qu'il faut étudier ce que fut autrefois le bouddhisme, et ce que les monuments nous disent diffère absolument de ce que les livres européens nous enseignent. Les monuments nous prouvent que cette religion, dont les savants modernes ont voulu faire un culte athée, fut au contraire le plus polythéiste de tous les cultes.

Sans doute dans les premiers monuments bouddhiques, vieux de dixhuit à vingt siècles, tels que les balustrades de Bharhut, Sanchi, Bouddha-Gaya, etc., le réformateur ne figure qu'à l'état d'emblème. On adore l'empreinte de ses pieds, l'image de l'arbre sous lequel il arriva à la suprême sagesse ; mais bientôt nous voyons Bouddha devenir dieu et figurer dans tous les sanctuaires. Il est d'abord seul ou presque seul comme dans les plus anciens temples d'Ajunta, puis il se mélange graduellement aux dieux brahmaniques : Indra, Kali, Sarasvati, etc., comme on peut le voir dans les temples bouddhiques de la série des monuments d'Ellora. Noyé plus tard dans la foule des dieux qu'il domi-

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liait jadis, il finit, après quelques siècles, par ne plus être considéré que comme une incarnation de Vishnou. Ce jour-là le bouddhisme était mort dans l'Inde.

Fig. 143. — Binderabun. Détails du temple précédent. {Hauteur du pilier à gauclie : 14m.)

La disparition, ou plutôt la transformation qui vient d'être indiquée en quelques lignes, demanda un millier d'années pour s'accomplir. Les monuments nombreux qui en retracent l'histoire furent édifiés du troisième siècle avant J.-C. au septième de notre ère. Pendant cette longue période, Bouddha ne cessa d'être adoré comme un dieu tout-puissant par ses fidèles. Les légendes nous le montrent apparaissant à ses

disciples et leur accordant des faveurs. Un des hommes qui fut le plus versé dans le culte bouddhique, grâce à une longue initiation dans l'Inde, le pèlerin Hiouen Thsang, qui visita la péninsule au septième siècle de notre ère, raconte avoir vu, dans une grotte sacrée, Bouddha apparaître devant lui.

Légendes et monuments sont donc parfaitement clairs, et, si l'étude du bouddhisme s'était d'abord appuyée sur eux, on se ferait assurément de cette religion une idée tout autre que celle qui règne aujourd'hui. Malheureusement l'étude des monuments de l'Inde a été complètement négligée jusqu'ici par les savants européens. Les Indianistes qui nous ont fait connaître le bouddhisme n'avaient jamais visité l'Inde. Ils n'avaient étudié cette religion que dans les livres, et un hasard malheureux les fit tomber sur des ouvages de sectes philosophiques, écrits cinq ou six siècles après la mort de Bouddha, et absolument étrangers à la religion pratiquée réellement.

Les spéculations métaphysiques, qui ont tant étonné les Européens par leur profondeur, n'avaient d'ailleurs absolument rien de nouveau. Depuis que les livres de l'Inde sont mieux connus, on les a retrouvées dans les œuvres des sectes philosophiques qui se développèrent pendant la période brahmanique. L'athéisme, le mépris de l'existence, la morale indépendante des croyances religieuses, le monde considéré comme une vaine apparence, etc., apparaissent dans les livres philosophiques connus sous le nom d'Upanishads, dont il existe près de deux cent cinquante, datant de toutes les époques. On rencontre dans quelques-uns les mêmes doctrines que dans les écrits philosophiques des bouddhistes. Leurs auteurs professent également la doctrine du Karma, base fondamentale du bouddhisme comme de toutes les sectes religieuses de l'Inde, doctrine d'après laquelle les actes accomplis dans cette vie déterminent la condition de l'homme dans les futures existences et qui forme également la base du code de Manou. La fin ultime de ces renaissances est l'absorption dans le principe universel des choses, le Brahma dont parle Manou, bien proche parent du Nirvana bouddhique. L'âme est alors, et seulement alors, soustraite aux renaissances.

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Heath.

Fig. 144. — Détails d'un pilier de la face latérale du temple précédent.

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Pour arriver à cet état final d'absorption, bouddhistes et brahmanistes enseignent également qu'il faut supprimer le désir, renoncer aux biens de ce monde, et mener la vie de contemplation des anachorètes.

Les théories philosophiques de l'âge bouddhique furent donc les mêmes que celles de l'âge brahmanique qui l'avait précédé. Ce sont des théories qui se développèrent parallèlement à la religion enseignée par les prêtres et pratiquée par la foule, mais qui en diffèrent essentiellement.

Considérer ces doctrines comme le bouddhisme lui-même , serait commettre une erreur aussi grande que de confondre les théories de certains Upanishads avec celles du brahmanisme. Le bouddhisme n'ayant été connu d'abord en Europe que par

les spéculations philosophiques de quelques-uns de ses disciples, on a pris naturellement ces spéculations pour le bouddhisme lui-même.

Il était facile d'imaginer pourtant que ce n'est pas avec de froides spéculations philosophiques qu'on fonde une religion comptant cinq cent millions de sectateurs. De telles erreurs sont excusables d'ailleurs chez des savants qui, ayant consacré leur temps à étudier les livres, n'en ont pas eu pour étudier les hommes. Dans deux mille ou trois mille ans, quand le centre de la civilisation se sera déplacé, que nos livres et nos langues seront oubliés, il se rencontrera probablement alors quelque professeur qui, ayant découvert la langue anglaise et traduit les premiers ouvrages qui lui seront tombés sous la main, tels que les Premiers principes de Spencer ou Y Origine des Espèces de Darwin, les donnera comme l'exposé des doctrines que professaient les peuples chrétiens au dix-neuvième siècle.

Il faut d'ailleurs n'avoir jamais pris la peine d'observer des Hindous pour supposer qu'ils aient pu pratiquer une religion sans divinités. Pas de dieux pour l'Hindou! Mais le monde en est plein pour lui. Il adresse ses prières au tigre qui dévore ses troupeaux, au pont du chemin de fer construit par l'Européen, et au besoin à l'Européen lui-même. Vous lui ferez, pour peu que vous y teniez, apprendre par cœur ce catéchisme des bouddhistes du sud, récemment composé avec l'assistance d'Européens, qui enseigne que le monde n'a pas de créateur, que tout n'est qu'illusion ; mais cela ne l'empêchera pas d'éprouver le besoin d'adorer le grand Bouddha et tous les dieux du panthéon où il règne. Le plus ancien des livres bouddhiques, le Lolita Vistara, vieux d'environ dixhuit cents ans et déjà postérieur par conséquent de six siècles environ à Bouddha, contient un certain nombre de dissertations sur les illusions et la vanité des choses de ce monde. Mais à qui Bouddha enseigne-t-il ces vérités? Aux dieux d'abord, à ces dieux innombrables dont il est question à chaque page du livre, et qui, Brahma à leur tête, président à la naissance du réformateur qui devait devenir dieu à son tour, l'accompagnent partout, et finissent par l'adorer. Naturellement les contradictions pleuvent à chaque page du livre, mais ces contradictions n'en sont pas pour l'Hindou. Sa pensée est moulée dans une forme tout au-

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tre que la nôtre. Notre logique européenne n'existe pas pour lui. Il n'y a pas un seul de ses livres, depuis les antiques épopées duRamayana et

Fig. 145. — Temple de Madan-Mohan à Binderabun ( xvnc siècle), {hauteur de la tour : 21"' 40.)

du Mahabharata jusqu'aux œuvres philosophiques auxquelles nous faisions allusion plus haut, qui ne soit plein de prodigieuses contradictions.

La logique ne manque pas toujours sans doute, mais cette logique est toute féminine. Poussée parfois à l'extrême dans ses déductions, elle ne se préoccupe jamais des contradictions.

Il faut donc, quand on veut comprendre le bouddhisme, considérer, à côté des spéculations philosophiques qui s'y sont superposées, la multitude des dieux dont les religions de l'Inde ne sauraient se passer.

Bouddha n'essaya pas plus d'ébranler le panthéon brahmanique qu'il n'essaya, contrairement à l'erreur tant de fois répétée, de toucher au régime des castes. Cette pierre angulaire de la constitution sociale de l'Inde , aucun réformateur n'aurait jamais été assez puissant pour l'ébranler.

Ce qui précède montre facilement que le bouddhisme ne fut qu'une simple évolution du brahmanisme , puisqu'il en conserva tous les dieux et n'en changea que la morale. Ce n'est sans doute qu'au bout de plusieurs siècles qu'il se différencia un peu nettement de l'ancien culte, et il est douteux qu'à ses débuts on l'ait considéré comme un culte nouveau. Rien n'indique qu'Asoka ait jamais cru professer une religion nouvelle; c'est à peine si Bouddha est mentionné une ou deux fois dans les nombreux édits religieux dont ce roi couvrit l'Inde, et dont un grand nombre nous sont restés. Il y recommande la plus grande tolérance pour toutes les sectes religieuses, et le bouddhisme devait alors se présenter simplement à lui comme l'une d'elles, estimable surtout par l'esprit charitable du célèbre fils de roi qui l'avait fondée.

Nous prouverons bientôt que le bouddhisme disparut dans l'Inde par absorption graduelle dans l'ancien brahmanisme. Dans les contrées autres que l'Inde où il s'établit, Cambodge, Birmanie, etc., le panthéon brahmanique l'accompagna également; mais ce panthéon n'y ayant jamais régné auparavant, il n'y avait pas de Brahmanes intéressés

Fig. 146. — Muttra. Tour du Sati-Buri. (xvie siècle.) (Hauteur : environ 17m.)

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à lui rendre la suprématie, et Bouddha y conserva toujours la place prépondérante qu'il perdit dans l'Inde. On a discuté pendant longtemps pour savoir si les célèbres monuments d'Angkor étaient bouddhiques ou brahmaniques, en raison du mélange d'emblèmes bouddhiques et sivaïques qu'on y observe. Ces discussions ne se seraient certainement pas produites, si les savants qui ont observé les monuments du Cambodge avaient d'abord étudié ceux de l'Inde, du Népal surtout. Ils y

Fig. 147. — Odeypour. Palais du Maha-Rana (xviie siècle). Détails de la façade donnant sur la grande cour.

auraient retrouvé le même mélange des deux cultes. Ils l'auraient d'ailleurs remarqué également dans une contrée voisine, la Birmanie. M. Wheeler, ancien fonctionnaire anglais dans cette contrée, fait observer que les Birmans, bouddhistes comme on le sait, adorent aussi les dieux védiques et notamment Indra et Brahma, et que le roi de Birmanie entretient des Brahmanes à sa cour. 11 fait également remarquer que les khans mogols de l'Asie, dans le voisinage du mont Altaï, adorent encore les dieux védiques.

Les faits que nous venons d'exposer montrent visiblement que l'abîme profond qu'on supposait autrefois séparer le bouddhisme du

brahmanisme, alors qu'on ne connaissait le premier que par les livres, n'a jamais existé. Ce n'est que l'idée préconçue de cette séparation qui a pu empêcher de voir le lien profond qui les rattache. Un des plus pénétrants observateurs européens qui aient habité l'Inde, Hogdson, citant certaines images sivaïques qu'on observe dans des temples bouddhiques de l'Inde, se donne beaucoup de mal pour tâcher d'expliquer leur présence. On ne pourrait admettre un instant, dit-il, de fusion entre deux cultes aussi profondément séparés — suivant lui — que le sont le ciel et la terre. Hogdson était alors pourtant résident anglais au Népal, et il n'avait qu'à jeter les yeux autour de lui pour voir à quel point les dieux bouddhiques et brahmaniques étaient mélangés dans les temples de la contrée qu'il habitait. Mais à cette époque les deux religions étaient considérées comme trop distinctes pour que l'idée qu'elles eussent quelque chose de commun pût naître dans l'esprit.

Cet exemple d'une doctrine préconçue masquant l'évidence est d'autant plus curieux, que cette doctrine est précisément exposée dans un travail {On the extrême resemb lance that prevails behoeen many of tke symhols of buddhisme and sivaïsm) où l'auteur montrait, par de nombreux exemples, combien les lettrés hindous eux-mêmes confondent les images brahmaniques et bouddhiques que contiennent les anciens temples (*). La raison de cette confusion est facile à comprendre si on se reporte à ce que j'ai dit de la fusion qui finit par se produire entre le bouddhisme et le brahmanisme.

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