LES CLIMATS
L'Inde est une des contrées les plus chaudes de la terre. Les grandes différences d'altitude entre les régions qu'on y distingue donnent cependant à chacune son climat particulier, et font qu'un voyageur y pourrait passer en quelques jours par toute la série des températures terrestres.
C'est surtout dans l'Himalaya que de telles transitions peuvent
s'observer. Tandis que ses majestueux sommets gardent éternellement leur couronne de neige et de glace, ses pentes jouissent du climat tempéré de la France ou de l'Italie, et les plaines qui s'étendent à ses pieds sont brûlées des ardeurs des tropiques.
La limite des neiges persistantes est élevée dans ces montagnes. On peut la placer en moyenne de 4 à 5000 mètres ; au-dessous de cette hauteur, il tombe peu de neige, et celle qui tombe fond rapidement. Les plus grands glaciers se trouvent dans l'Himalaya occidental, où de vastes plateaux le-s retiennent et leur donnent le temps de se former, tandis que les pentes plus abruptes de l'Himalaya oriental laissent rouler les amas de neige.
Les immenses champs de glace que l'on trouve à l'ouest de la chaîne principale et dans le Karakoroum ne sont comparables qu'à ceux des régions polaires; quelques-uns ont 25, 30, et jusqu'à 50 kilomètres de longueur ; ils sont remarquables par la quantité de débris qu'ils charrient dans leur glissement continu ; leurs parties inférieures en sont parfois complètement recouvertes ; la terre végétale s'amasse entre'' les fragments de roc, bientôt l'herbe y pousse, et le morne glacier se dissimule sous un voile de verdure.
Entre 3,000 et 1,000 mètres d'altitude en moyenne, sur tous les avants-monts himalayens, s'étendent des régions qui rappellent par leurs climat et par leurs productions les pays les plus favorisés de l'Europe. C'est là que les Anglais viennent chercher tous les ans un refuge contre les terribles chaleurs de l'été indien. Ils y ont bâti un' long cordon de villes , qu'ils appellent « villes de santé » ; le séjour qu'ils y font régulièrement retrempe leur constitution, énervée et affaiblie par les températures excessives de la plaine. Les principales sont Simla, Masouri, Darjeeling.
C'est à Simla que se transportent tous les hauts fonctionnaires dès le commencement de la saison chaude. Cette ville devient alors pour quelques mois le siège du gouvernement. Par l'aspect des villes, par les forêts de chênes et de hêtres, par les vergers remplis des fruits de l'Occident, par la température douce et salubre , on peut se croire en Angleterre.
Plusieurs points de l'Inde offrent le pendant de cette charmante ré-
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gion : le plus important est le massif des Nilghirris, qui forme au midi comme le prolongement des Ghats occidentales. Là aussi s'élèvent des villes de santé, dont la principale est Outakamound ; là aussi règne une température délicieuse, plus égale môme que celle des pentes hymalayennes; on y trouve un véritable printemps éternel avec tous les fruits de L'été. Les oiseaux d'Europe, la fauvette, le rossignol y gazouillent dans les buissons ; les Anglais y ont même apporté des moineaux, qui s'y sont multipliés et pullulent avec leur familiarité hardie à l'entour des demeures des hommes.
En dehors de ces régions spéciales, l'Inde a une température qui oscille entre 0° et 52° centigrades.
Ces points extrêmes de froid et de chaleur se rencontrent dans la même région, le Pundjab, qui représente dans la péninsule le véritable climat continental, c'est-à-dire celui dont les oscillations sont les plus considérables. A mesure que l'on descend vers le sud, les écarts entre l'été et l'hiver diminuent. Vers l'extrême pointe de la péninsule, l'influence de la mer tend à égaliser la température pendant les diverses saisons. Elle est élevée en raison de la latitude, mais rafraîchie par les brises du large. Elle oscille entre 2G et 28° centigrades pendant toute l'année.
On distingue dans l'Inde trois saisons : la saison pluvieuse, qui dure de mai à octobre ; la saison froide, de novembre à la fin de février ; et la saison chaude, du commencement de mars au commencement de juin. L'époque de chaque saison varie légèrement d'un pays. à l'autre, mais on peut dire d'une façon générale que pour toute l'Inde la saison saine, celle pendant laquelle les Européens peuvent voyager ou séjourner sans inconvénient, s'étend du mois d'octobre jusqu'au mois d'avril.
Pendant le mois d'avril et le mois de mai, la chaleur devient de plus en plus accablante, et les indigènes eux-mêmes en souffrent parfois cruellement. Dans le bassin de l'Indus, et sur les côtes du Dekkan, elle est aussi forte qu'en n'importe quelle région du globe. Elle dessèche les grands fleuves et flétrit la végétation. Les yeux se lèvent vers le ciel implacablement pur, et ce ciel lui-même s'altère à la fin
comme tout le reste de la nature ; il se voile d'un ardent brouillard fait d'une fine et dévorante poussière, à travers laquelle le soleil apparaît comme un disque sinistre de métal rouge et sans rayons. L'impatience gagne alors le cœur de tous, car la délivrance de ce supplice est proche, et on en guette avec anxiété les premiers signes à l'horizon du côté du sud. C'est la mousson pluvieuse qui l'apporte. Elle arrive enfin, impétueuse, effrayante et bénie.
Moussons. Nul phénomène n'est plus imposant dans son apparition ni plus bienfaisant dans ses effets que celui des moussons.
Pendant un jour ou deux, on voit se rassembler et comme s'empiler au fond du ciel des masses énormes de nuages, puis elles s'ébranlent et s'avancent avec lenteur, recouvrant la moitié de l'horizon d'un immense voile funèbre, tandis que brillent encore dans l'autre les maisons blanches des villages et les promontoires des rives. Enfin tout s'obscurcit. Alors les éclairs commencent à se succéder sans interruption accompagnés de coups de tonnerre si déchirants ou si formidables qu'on ne les entend pas sans être ému. En môme temps les nuées crèvent et se vident comme des outres trop pleines ; un véritable déluge fond sur la terre, remplit en un instant les lits desséchés des rivières et les transforme en torrents. Le sol brûlé par une longue sécheresse boit avidement cette eau bienfaisante. Il semble qu'une vie nouvelle descende avec les flots du ciel, et circule dans les veines du monde en le rajeunissant.
Cette première violence de l'orage ne tarde pas d'ailleurs à s'apaiser ; les nuages se dissipent et laissent voir l'azur riant et la fraîche végétation qui a surgi tout à coup comme par miracle. Les ôtres vivants reprennent leur activité, tout s'est transformé en l'espace de quelques jours. Mais, pendant cinq ou six mois, la mousson du sud-ouest, le vent qui, montant de la mer, vient apporter l'humidité nécessaire à l'existence de tous, continuera de souffler, et. la pluie tombera plus ou moins abondante et à des intervalles plus ou moins éloignés. C'est ce qui constitue la saison pluvieuse.
Sur les côtes tournées vers le sud-ouest, son apparition a lieu telle
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que nous venons de la décrire. Elle ne se présente pas tout à fait au même moment ni avec les mêmes circonstances dans les autres régions de l'Inde.
Voici, d'après les théories modernes, l'origine et la marche de ce phénomène :
Deux vents contraires soufflent sur l'Inde, se partageant également l'année : l'un du nord-est, de novembre à mai, et le second du sud-ouest pendant les six autres mois. Le premier, arrivant de l'Asie centrale et n'ayant parcouru que des continents, n'apporte pas une goutte de pluie : c'est la mousson sèche; il se confond avec les alizés et ne forme pas, à vrai dire, un phénomène spécial. Le second, qui a traversé la mer des Indes, s'est chargé de vapeurs dont la condensation produit une période d'averses continues : c'est la mousson pluvieuse, la mousson proprement dite , dont la nature n'est pas d'ordre cosmique ainsi que celle des alizés, mais tient à l'inégale répartition des continents et des mers, et plus particulièrement à l'excessive température de la péninsule indienne pendant les trois mois d'été.
A la fin de la saison chaude, en effet, les couches d'air qui reposent sur l'Inde se dilatant de plus en plus en raison de la haute température qu'elles atteignent, commencent à s'élever dans l'atmosphère, et toute la contrée se change en fournaise d'appel. A ce moment, les masses saturées d'humidité qui couvrent la mer des Indes s'ébranlent et s'avancent pour remplir le vide qui s'est produit, et continuent ce mouvement jusqu'à ce que l'équilibre se soit rétabli dans l'atmosphère si profondément troublée.
Lorsque les nuages de la mousson du sud-ouest parviennent au-dessus des rivages de l'Inde, ils sont arrêtés par le mur des Ghats, qui les force à se déverser pour la plus grande partie sur son flanc occidental. A force de heurter ces montagnes, les pluies ont fini par les déchiqueter, par les découper en tours et en aiguilles et leur donner l'aspect pittoresque qui leur est spécial.
Lorsqu'ils ont réussi à franchir ce rempart , les vents sont beaucoup moins chargés d'humidité et déversent une quantité d'eau deux ou trois fois moindre sur le versant oriental des Ghats et sur les plateaux du
Dekkan. Impuissants à traverser les Ghats orientales ils remontent vers le nord-est, sans apporter par conséquent, une goutte de pluie à la côte de Coromandel. Pour cette dernière région, c'est au contraire la mousson du nord-est qui, après avoir recueilli quelques nuages sur le golfe du Bengale, se charge plus tard de l'arroser ; rôle qu'elle remplit du reste de la façon la plus insuffisante. La sécheresse est le fléau de la côte de Coromandel, et nulle part dans l'Inde les étangs artificiels ne sont aussi nécessaires, aussi a-t-on dû les multiplier. Ils couvrent quelquefois une surface aussi grande que celle des terres cultivables qu'ils doivent irriguer.
Lorsque la mousson du sud-est arrive au-dessus du Bengale, elle a de nouveau traversé la mer, et sa direction se trouve infléchie par les montagnes de la Birmanie et de l'Assam ; elle souffle perpendiculairement aux côtes du Sanderband et semble venir directement du sud. Chargée de nouvelles masses de nuages, elle s'engouffre dans la haute vallée du Brahmapoutre, et c'est là, dans les montagnes de l'Assam et à l'extrémité orientale de l'Himalaya, que se produisent les plus formidables chutes d'eau mesurées à la surface du globe. En 1861, on a évalué à 20 mètres la hauteur de la pluie tombée à Tcherra Pondji, dans les monts Khasi. Tous les sommets cle cette région sont découpés, comme ceux des Ghats, par l'effort des furieuses averses.
A partir de ce point la mousson change complètement sa marche, et, ne pouvant franchir l'Himalaya, elle côtoie cette chaîne en se dirigeant vers le nord-ouest. Elle répand encore sur son passage les trésors d'humidité qu'elle apporte avec elle, et vient déverser ses derniers nuages sur le Pundjab où ils sont anxieusement attendus.
Ce n'est qu'à la fin de juin que cette région voit enfin son ciel s'obscurcir. Pendant plusieurs mois, la mousson parcourt les mêmes chemins, mais avec une impétuosité toujours décroissante. Dans cette grande distribution des eaux, le bassin de l'Indus et la côte d'Orissa sont les provinces les plus mal partagées. Si, par malheur, la quantité de pluie, déjà insuffisante, s'amoindrit encore, ce caprice des éléments prend des conséquences plus terribles que celles d'une épidémie ou d'une invasion ; la famine survient, et les hommes périssent par cen-
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taines de miliers. Ce n'est pas sans raison que les Hindous ont voué un culte aux fleuves et aux dieux dont la volonté répand sur la terre les ondes bienfaisantes. c( La pluie, est-il dit dans le Mahabharata, nous vient des dieux ; elle nous donne les plantes , desquelles dépend le bien-être des hommes. »
On peut observer dans le Dekkan méridional les différences d'aspect qui existent entre des régions toutes voisines, mais diversement
Fig. 11. — Lac artificiel dans l'Inde. Vue prise à llahoba (Buudelkuud).
arrosées. La pluie, en effet, s'y distribue inégalement par suite de l'obstacle causé par des montagnes ou d'autres raisons particulières. Là où elle tombe en abondance, une végétation farouche, indomptable se développe; c'est la forêt tropicale dans toute l'ardeur de sa vie débordante. A quelques kilomètres plus loin, de modestes champs s'étendent à peine parsemés de maigres bambous. Parfois même, sur ce sol basaltique et rebelle, c'est l'aridité complète.
Les famines résultant des variations accidentelles du régime des pluies sont le plus terrible fléau des Indes, mais il n'est pas le seul; il faut y ajouter encore les cyclones, le choléra et les fièvres des marécages.
Les cyclones, ces effrayants tourbillons qui s'avancent en détruisant tout sur leur passage, et qui parfois soulèvent les vagues de la mer et les jettent au loin sur toute l'étendue d'une contrée, sont produits par de grandes inégalités de densité entre les masses atmosphériques. On les observe surtout à la fin de la saison chaude sur les côtes de Coromandel, des Circar et d'Orissa. Les ravages qu'ils causent sont épouvantables. En 1789, tout le pays autour de Madapolam , près des bouches du Godavéry, fut submergé, des milliers d'habitants périrent; un navire, le Lévrier, se trouva porté à une lieue dans les terres. Sur la même côte, en 1864, Masulipatam, une ville de moyenne importance, se trouva presque entièrement rasée. Les Sanderband, ces îles de sable que forment les embouchures du Gange, sont aussi particulièrement exposées à ce fléau soudain et terrible, contre lequel il est impossible de se défendre.
C'est aussi dans les Sanderband qu'est né le redoutable choléra asiatique, au milieu des lagunes, parmi les miasmes qui s'élèvent du sol humide, dans les inextricables fourrés de plantes vivaces et malsaines. C'est là qu'il règne pour ainsi dire en permanence; dans le reste de l'Inde il sévit irrégulièrement. Quant aux fièvres des jungles, non moins dangereuses que le choléra, elles dominent surtout dans la région inhabitable du Teraï, c'est-à-dire sur la longue bande de terrain marécageux qui s'étend au pied de l'Himalaya. Séjourner dans cette sinistre zone, y pénétrer seulement, c'est aller y chercher la mort ; on ne l'y rencontre pas toujours, mais elle y attend sans cesse le voyageur imprudent, et il est bien rare qu'elle ne l'y saisisse pas.
On ne peut pourtant pas dire que l'Inde, d'une façon générale, soit un pays malsain. Les Européens eux-mêmes peuvent y résider sans danger, surtout s'ils se soumettent à un régime prudent, et s'ils profitent des ressources infinies qu'offre cette magnifique contrée pour changer, suivant lès saisons, de séjour, d'air et de température, et modifier complètement par conséquent leurs conditions d'existence. Ils peuvent y séjourner, mais ils ne sauraient s'y perpétuer ; et l'expérience leur ayant prouvé que l'acclimatement est impossible pour eux, ils ont pris le parti d'envoyer leurs enfants en Angleterre pour y être élevés.
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Ceux qui restent dans l'Inde forment une race chétive profondément dégénérée, et fatalement destinée à bientôt disparaître. C'est avec raison qu'on a pu dire que « dans l'Inde la première génération de blancs se distingue par sa faiblesse de corps et d'esprit; la seconde ne produit plus guère que des rachitiques et des idiots ; quant à la troisième , on n'en a jamais entendu parler. »
Climat brûlant, rendant les besoins d'habitation, de vêtements et d'alimentation minimes, sol fertile, produisant presque sans travail la faible somme d'aliments dont l'homme a besoin pour vivre, tels sont, en résumé, les principaux caractères de l'Inde. Dans des conditions semblables, la lutte pour l'existence n'exige pas de grands efforts, et par conséquent l'initiative individuelle, le caractère et l'énergie ne se développent guère. Les races soumises à ce régime sont marquées d'avance pour la servitude. Elles sont inévitablement la proie de tous les conquérants. Toujours prêtes à se résigner, elles ne le sont jamais à agir.