BOUDDHIQUE
le bouddhisme s'était déjà mélangé avec le brahmanisme, sans s'être encore fusionné avec lui. Les dieux hindous et bouddhiques sont tellement mélangés dans les temples du Népal qu'il est souvent impossible de dire à quel culte un temple appartient. C'est là ce qu'ont reconnu d'ailleurs, mais sans parvenir à l'expliquer, les savants anglais qui ont étudié le Népal. Le fait, qui semble si inexplicable quand il n'est pas éclairé par l'étude des anciens monuments de l'Inde, est au contraire très aisé à concevoir lorsqu'on les a examinés avec soin. On constate en effet, comme je le disais plus haut, que la même confusion de divinités s'est produite partout à une certaine période , et on com-
Fig. 149. — Odeypour. Palais dans une île du lac
prend aisément alors comment d'anciens temples peuvent être attribués, même par des savants indous, tantôt à un culte, tantôt à un autre.
La même explication nous fait comprendre le fait, si bizarre en apparence, de temples bouddhiques, jaïniques ou brahmaniques construits à côté les uns des autres pendant les mêmes périodes. Si l'on se reporte à la phase où les deux cultes , déjà bien mélangés , étaient près de se confondre, on comprend aisément qu'un souverain leur ait distribué ses libéralités avec autant d'impartialité que pouvait le faire un roi du moyen-âge à l'égard des églises consacrées à divers saints.
Il ne nous reste qu'un seul récit d'un voyageur dans l'Inde, relatif à l'époque à laquelle nous faisons allusion, celui du pèlerin chinois Hiouen Thsang, et nous y voyons précisément un souverain hindou, à l'occasion d'une fête, partager également ses libéralités entre les
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cultes dominant alors, faisant des présents, le premier jour aux sectateurs du bouddhisme, le second jour aux sectateurs du brahmanisme. On était donc déjà à cette phase où ces cultes divers étaient très conciliâmes ; phase qui précéda celle où ils se réunirent en un seul. L'étude de la religion actuelle du Népal montre facilement comment s'opéra cette fusion.
La date de l'introduction du bouddhisme au Népal est très ancienne. Suivant les traditions, Bouddha y serait venu lui-même. C'est, en tout cas, dans les anciens monastères du Népal qu'ont été découverts les plus vieux manuscrits sur la religion bouddhique. Suivant les mêmes traditions, Asoka, roi de Magadha, qui régnait dans le troisième siècle avant Jésus-Christ, aurait fait un pèlerinage au Népal pour visiter les temples de Sambunath, Pashpatti, etc. Il serait, suivant elles, le fondateur de la cité de Patan, dont le nom newar est Lalita Patan, corruption supposée de Pataliputra, nom que portait dans l'Inde la capitale d' Asoka. Plusieurs temples en forme de tumulus lui sont attribués depuis un temps immémorial.
Le Népal fut donc un des berceaux du bouddhisme, et cette religion y règne depuis plus de deux mille ans. Si l'isolement de cette région de l'Inde a préservé le bouddhisme de la disparition observée dans le reste de la péninsule, il ne l'a pas empêché — les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets — de subir des transformations analogues à celles qui l'ont fait disparaître ailleurs. En raison des circonstances où se trouvait le Népal, le processus de la disparition a été plus lent, et c'est grâce à sa lenteur que nous pouvons nous rendre compte de ce qu'était le bouddhisme dans l'Inde vers le septième ou huitième siècle de notre ère, alors que ses antiques institutions monacales avaient disparu, que les fonctions sacerdotales étaient redevenues héréditaires, et que les anciennes divinités avaient repris leur empire.
Bouddhisme et brahmanisme forment aujourd'hui au Népal, ainsi que dans l'Inde au septième siècle, deux religions nominalement distinctes; mais ayant l'une pour l'autre cette tolérance qui, d'après les faits signalés plus haut, devait exister dans le reste de l'Inde avant la phase de disparition du bouddhisme. Cette tolérance, qu'explique
suffisamment l'analogie des deux croyances, va si loin, que les sectateurs des deux cultes ont, comme nous le verrons, un certain nombre de pagodes, de divinités et de fêtes communes.
Au lieu de considérer, avec certaines sectes philosophiques bouddhiques, le monde comme formé uniquement d'une matière éternelle, douée de propriétés créatrices et constituant la seule divinité de l'univers, le bouddhisme du Népal propose à l'adoration de ses fidèles une trinitë suprême. Elle comprend : 1° Adi-Bouddha, qui en est le principal personnage : il représente l'esprit ; 2° Dharma, représentant la matière ; 3° Sangha, représentant le monde visible, produit par l'union de l'esprit et de la matière. Cette trinité, assez parente, comme on le voit , de la trinité brahmanique, Brama, Vishnou^et Siva, a pour symbole un triangle ayant un point à son centre. Ce centre est l'emblème d' Adi- Bouddha, considéré en définitive comme la première cause.
Au-dessous de cette trinité supérieure se trouvent placés les dieux de l'ancien panthéon brahmanique, Vishnou, Siva, Ganesa,Laksmi, etc. Simples émanations de la puissance suprême, ils sont créés par elle pour gouverner le monde. Descendus du rang supérieur qu'ils possédaient dans la religion brahmanique, ils occupent cependant encore un rang assez élevé pour avoir droit à l'adoration de tous les mortels.
Les théories des bouddhistes du Népal sur l'âme humaine ne diffèrent pas sensiblement des anciennes théories brahmaniques. L'âme est considérée, ainsi d'ailleurs que celle de tous les animaux, comme une émanation d' Adi-Bouddha, et, après de nombreuses transmigrations, elle doit retourner dans le sein de l'être suprême dont elle émane. La délivrance de cette longue série de transmigrations par l'absorption dans le sein d' Adi-Bouddha, est le but suprême proposé comme récompense à tous les fidèles. Le nombre et la nature de ces transmigrations dépendent entièrement de la conduite pendant la vie , les actes des hommes déterminant fatalement leur future destinée.
Quant au fondateur du bouddhisme lui-même, il est envisagé, de même que les autres Bouddhas qui sont supposés l'avoir précédé, comme un saint personnage purifié par de longues existences antérieures et sur le point d'arriver à l'absorption suprême.
Les plus importants des temples du Népal , celui de Sambunath notamment, sont dédiés à Adi-Bouddha. Dans tous, la trinité bouddhique ( Bouddha, Dharma, Sangha) est représentée sous forme de statues assises les jambes croisées sur une feuille de lotus ; Bouddha a deux bras, Dharma et Sangha en ont généralement quatre. De cette trinité, Dharma seule, la déesse de la matière, est représentée sous les traits d'une femme.
Après la trinité bouddhique, les objets d'adoration les plus fréquents sont les images du fondateur du bouddhisme et de ses prédécesseurs divins ou mortels. Puis viennent les dieux du panthéon indou, Mahenkal, avatar de Siva, Kali, épouse de Siva, Indra, roi du cie], Garuda , dieu à tête d'oiseau, souverain des oiseaux, Ganesa, dieu à tête d'éléphant, divinité de la sagesse, etc. Ce dernier est un des plus vénérés, son image se trouve à l'entrée de tous les temples, et c'est par l'adoration de cette divinité purement brahmanique que commencent toutes les cérémonies bouddhiques.
Le lingam hindou a été également adopté par les bouddhistes du Népal, mais en altérant entièrement sa signification. Au lieu de le considérer comme le symbole du pouvoir créateur mâle de Siva, on l'envisage comme l'emblème du lotus dans lequel Adi-Bouddha s'est manifesté sous forme d'une flamme aux bouddhistes.
Sa forme est modifiée également. Quatre figures de bouddhas sont s culptées sur ses parties latérales et son sommet est orné comme les chaityas bouddhiques.
On voit, d'après ce qui précède, combien le bouddhisme du Népal est mélangé de brahmanisme. La religion de la population qui se dit brahmanique, est également mélangée d'influences bouddhiques. Bouddha est fréquemment représenté dans des temples dédiés à Siva, et plusieurs temples contenant des divinités communes aux deux religions sont fréquentés également par les sectateurs des deux cultes.
Cette fusion des deux religions qu'on observe dans les temples, on la retrouve aussi dans les légendes dont la littérature du Népal fourmille et dans les fêtes religieuses. Il en est de ces dernières dont il est vraiment impossible de dire si elles sont bouddhiques ou brahmaniques. Les
pèlerins visitent d'ailleurs avec une égale confiance les temples des deux religions.
Tel est actuellement le bouddhisme au Népal ; et on peut pressentir facilement par ce qui précède qu'avant deux ou trois siècles il se sera fondu dans le brahmanisme. Le voyageur de l'avenir qui ignorerait la phase d'évolution que ce pays traverse maintenant pourrait, comme le font les écrivains modernes à l'égard du bouddhisme de l'Inde, attribuer sa disparition à des causes violentes. Les ruines de temples dont sera sans doute alors couvert le Népal pourraient être invoquées également aussi pour démontrer combien la persécution supposée fut violente.
Mais si le voyageur que j'imagine ne s'est pas borné à étudier une seule région de l'Inde et a eu la patience de parcourir les diverses contrées de l'immense péninsule, la notion d'évolution religieuse aura trop pénétré dans son esprit pour qu'il soit tenté de commettre une telle erreur. Ace point de vuel'étucle de l'Inde l'emporte incomparablement sur celle de tous les livres d'histoire. Elle est le seul pays du globe où, par un simple déplacement, on puisse revoir toute la série des formes successives qu'a traversées l'humanité depuis les âges préhistoriques jusqu'aux temps modernes. Cette vivante étude révèle rapidement à l'observateur les transformations antérieures subies par des institutions et des croyances dont les livres ne nous montrent le plus souvent que des phases extrêmes.