LA SOCIÉTÉ BOUDDHIQUE
Si nous voulons nous rendre compte de l'influence bienfaisante que la morale bouddhiste exerça sur la société, nous n'avons qu'à parcourir les édits d'Asoka. Ils sont remplis de préceptes tendant à faire régner la concorde, la paix et la charité parmi les hommes. Ce n'est point là un code politique, tel qu'on le comprend de nos jours; c'est une série de lois ayant un caractère religieux, où la volonté du prince régente jusqu'aux cœurs même de ses sujets, et les veut simples, bons et bien disposés comme le sien, qui brûle d'amour pour les dieux et pour toutes les créatures.
Trois traits caractéristiques séparent les édits d'Asoka des lois de Manou. Ce sont : 1° une bienveillance universelle s'étendant jusqu'aux aimaux et défendant leur meurtre ; 2° l'esprit d'égalité appelant toutes les castes à écouter la prédication religieuse et à recevoir ses promesses ; 3° enfin la tolérance qui voit clans la multitude des sectes religieuses l'effort varié de l'humanité vers l'idéal absolu, et qui les respecte toutes.
Dans la société brahmanique, les animaux étaient l'objet de certains égards, comme animés eux aussi à quelque degré par l'âme suprême, et comme représentant les formes sous lesquelles les fautes des hommes les condamnaient souvent à renaître. Cependant on ne se faisait guère
scrupule de les tuer. La chasse était une des principales distractions des rois et des Kchatryas , et les sacrifices sanglants étaient généralement pratiqués. Asoka mit fin à cet état de chose.
ce Chaque jour, dit un de ses édits, des centaines d'animaux sont mis à mort dans des intentions louables, et ce pieux édit reconnaît qu'on a le droit en effet de les tuer dans un but utile. Mais comme il est difficile de déterminer l'intention et le but, le mieux est de s'abstenir , et désormais pas un seul animal ne doit être immolé. »
Des mesures sont prises pour assurer le bien-être des animaux en même temps que celui des hommes.
« Les herbes utiles aux hommes comme celles qui sont utiles aux animaux seront transportées et plantées dans les lieux où elles ne croissent pas naturellement ; il en sera de même des arbres fruitiers ; et, le long des voies publiques, des puits seront creusés et des arbres seront plantés pour la jouissance des hommes et pour celle des animaux. »
Sous le brahmanisme primitif, les hommes deux fois nés, c'est-à-dire ceux des trois premières castes, étaient seuls appelés à jouir des bienfaits de la religion et en entendre les enseignements. Le Soudra qui écoutait la prédication d'un Brahmane ou la lecture des livres saints devait avoir les oreilles remplies d'huile bouillante.
Voici maintenant comment s'exprime Asoka :
« Des ministres de la religion iront prêcher aux guerriers , aux Brahmanes, aux mendiants, aux destitués et aux autres, sans aucun obstacle, pour la joie de ceux qui sont bien disposés, pour élargir ceux qui sont enfermés dans des liens, et rendre la liberté à ceux qui sont prisonniers. Et les pieux prédicateurs porteront les paroles de sagesse et de sanctification à mes frères et à mes sœurs, encourageant ceux qui sont charitables et délivrant ceux qui gémissent sous le joug du péché, jusqu'aux plus extrêmes limites de mon empire. »
Enfin les plus admirables préceptes de tolérance sont inscrits dans les lois d'Asoka.
« Or, dit-il, voici la racine et la substance de notre doctrine : suivre sa propre religion et ne point injurier ou déprécier la religion d'autrui. Que le respect des choses religieuses subsiste malgré la différence des croyances ; car en agissant ainsi on augmente sa propre foi et on fortifie celle des autres. Dans chaque forme de religion se trouvent des enseignements bons à mettre en pratique. Le bien-aimé des dieux considère que nul don n'est égal à l'augmentation de la foi et de la perfection. Or ceci est l'objet de toutes les religions. »
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE
Le bouddhisme ne paraît pas être demeuré longtemps religion d'État, comme sous le règne d'Asoka. Un siècle après ce prince, on voit quelques-uns de ses successeurs revenus au brahmanisme. Pourtant la nouvelle religion dut rester dominante et populaire pendant six ou sept siècles. Elle florissait encore au moment du voyage entrepris dans l'Inde par le pèlerin chinois Fa-Hian, de 399 à 414 après J.-C. Deux cents ans après, Hiouen-Thsang, qui le suivit, constata la décadence dans laquelle le bouddhisme était tombé, et vit de toutes parts ses temples et ses couvents abandonnés et en ruines.
Environ mille ans après Asoka, le brahmanisme l'avait définitivement emporté, et le bouddhisme, comme religion, avait disparu de l'Inde. Comme principe de morale, pourtant, il ne devait pas périr. Son influence s'est maintenue jusqu'à nos jours.
C'est elle qui a donné naissance au néo-brahmanisme, religion actuelle des Hindous , que nous* étudierons bientôt.
C'était pour visiter les lieux vénérés où Bouddha était né,
avait vécu, avait subi la tentation et avait prêché , pour consulter les savants docteurs et pour copier les livres saints, que le Chinois Fa- Hian entreprit son voyage dans l'Inde, quatre siècles après J.-C. Le bouddhisme était alors à son apogée. Le Pundjab, la vallée du
Fig. 158. — Ahniedabad. Minarets d'une mosquée détruite, ("quinzième siècle). {Hauteur totale : environ 30 mètres.)
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Gange, étaient couverts de viharas ou couvents, dans lesquels des moines venaient par milliers s'instruire dans tous les mystères de la religion et se livrer à la méditation continuelle et profonde, avant-goût du Nirvana. Ces établissements étaient maintenus par les dons abondants des fidèles et par la générosité des rois. C'étaient les centres de l'autorité et du savoir. Un silence austère y régnait, ainsi qu'un ordre parfait et une régularité absolue dans les habitudes journalières. Fa-Hian, qui reçut l'hospitalité dans un de ces monastères , vit les trois riïille moines qui l'habitaient se réunir pour leurs repas sans entendre le son de leurs voix ou le bruit des ustensiles dont ils se servaient; leur dignité, la décence et la gravité de leur maintien, le frappèrent d'admiration.
Des sectes nombreuses s'étaient formées. Elles se rattachaient à deux grandes écoles, celles du Petit et du Grand Véhicule. Le Grand Véhicule représentait plutôt la philosophie bouddhique et le Petit Véhicule sa morale. Les légendes se formaient, grossissaient, devenaient articles de foi. Un culte s'organisait, et, bien que nulle religion ne prêtât moins aux cérémonies extérieures , les fêtes , les processions se multipliaient; les images, les reliques, les fleurs, les parfums, donnaient peu à peu un corps à ce vide, impossible à concevoir pour l'imagination populaire, qui fait le fond de la philosophie bouddhique.
Dans la constitution sociale et dans les mœurs, la nouvelle religion se manifestait par l'adoucissement des peines , par la diminution des impôts, par une grande facilité dans les rapports, par une sorte d'épanouissement général dans lequel se montrait sous son meilleur jour la nature paisible et heureuse de l'Hindou. Les castes subsistaient comme autrefois, aussi séparées dans le fait, mais spirituellement fondues dans un grand esprit de tolérance et de douceur. Les misères étaient soulagées; des hôpitaux s'élevaient partout; et, signe touchant de la profonde fraternité qui réunissait tous les êtres, plusieurs de ces établissements étaient destinés aux animaux.
Ces traits principaux de la société hindoue, telle qu'elle apparut à Fa-Hian, sont ceux qui caractérisent encore tous les pays bouddhiques. Ils se sont plus tard atténués dans les Indes, sous l'influence du brahmanisme renaissant, et ils avaient déjà perdu la fraîcheur gra-
CIVILISATION DE LA PÉRIODE BOUDDHIQUE
cieuse des premiers jours lorsque Hiouen-Thsang, à son tour, accomplit son pèlerinage au septième siècle. L'orgueil des Brahmanes l'avait alors emporté sur les tendances égalitaires de la nouvelle religion. La lutte morale qu'ils livraient au bouddhisme tournait déjà à leur avantage ; le besoin qu'ont tous les peuples, et surtout le peuple hindou, de divinités
Fig. 159. — Ahmedabad. Fenêtre en marbre sculpté à jour d'une ancienne mosquée (quinzième siècle). {Hauteur totale de la partie sculptée : environ 2m15.)
personnelles et visibles ramenait peu à peu les masses à l'ancien culte. Dans bien des provinces les viharas et les temples bouddhiques tombaient en ruines, et Bouddha prenait dans les pagodes une place, qui n'était pas toujours prédominante, à côté de Vishnou et de Siva. Pataliputra, l'ancienne métropole du bouddhisme, était dévastée et déserte, et Bouddha-G-aya même, le lieu sacré par excellence, n'était habité que par des Brahmanes.
Des changements s'étaient produits dans le même sens en ce qui
concernait l'organisation sociale. Tandis que Fa-Hian parle de la liberté des laboureurs et de l'insignifiance des charges qui pesaient sur eux, Hiouen-Thsang mentionne l'impôt d'un sixième, rétabli sans doute depuis lors comme au temps de Manou.
A l'égard de la justice, les peines cependant étaient restées légères ; on recourait souvent aux épreuves de l'eau, du feu et du poison, analogues à nos jugements de Dieu du moyen-âge.
Quant au caractère des Hindous, Hiouen-Thsang admire l'honnêteté scrupuleuse qui en fait le fond. La bienveillance et la charité que le bouddhisme avait développées parmi toutes les classes portaient encore leurs fruits. Il en donne comme exemple les grandes réjouissances publiques qui réunissaient par milliers des hommes de toutes sectes et de toutes castes, et pendant lesquelles le roi distribuait à tous, aux Brahmanes comme aux Soudras, aux bouddhistes comme aux hérétiques, d'abondantes largesses.
Pour s'instruire complètement dans la philosophie bouddhique, Hiouen-Thsang demeura cinq années dans le vihara de Nalanda, le plu s renommé de l'Inde, et qui comptait jusqu'à dix mille moines. Le pèlerin chinois traversa ensuite l'Inde jusqu'à Ceylan, puis remonta à travers toute la péninsule pour revenir dans son pays, en suivant un itinéraire à peu près semblable à celui de Fa-Hian.
A partir de cette époque, c'est-à-dire du septième siècle après J.-C, le bouddhisme devait décliner rapidement dans l'Inde et bientôt disparaître presque entièrement. Les temples bouddhiques élevés après le septième siècle sont extrêmement rares. Une des causes qui favorisa la disparition de cette religion dans la péninsule fut la multitude des sectes dans lesquelles il se divisa. Hiouen-Thsang en compte jusqu'à dix-huit et compare le bruit de leurs discussions passionnées à celui des flots de la mer. Aujourd'hui encore, au dix-neuvième siècle, le bouddhisme est loin d'avoir atteint à l'unité de culte et de doctrine. Deux grandes écoles, celle du nord et celle du sud, prétendent toutes deux à l'orthodoxie et se disent chacune seule dépositaire de l'héritage de Bouddha.
Nous résumerons maintenant en quelques lignes les idées principales qui peuvent se dégager de ce chapitre.
CIVILISATION DE LA PÉEIODE BOUDDHIQUE
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La première et la plus importante consiste en ceci que le bouddhisme primitif ne constitua nullement une religion nouvelle, mais fut une simple phase du brahmanisme et n'en différa que par son système de morale. Ce fut très postérieurement à sa naissance que se développa parallèlement à lui un système philosophique. Sa morale au contraire date de ses débuts. Elle semble avoir germé tout à coup de l'excès des souffrances humaines. Bouddha fut un de ces grands solitaires dont la voix remue profondément le monde , parce qu'ils incarnent en eux le rêve d'une race.
Quant à la philosophie, ses racines s'enfonçaient dans un sol plus ancien.
Elle était née déjà quand les ascètes brahmaniques, épuisés et maigris, se tenaient immobiles au pied des arbres, essayant d'absorber tout leur être dans une contemplation d'une incroyable fixité. Eux aussi, et bien avant Bouddha, ils avaient donné le néant comme but suprême aux efforts du sage.
Puisque le bouddhisme n'était pas une religion, et puisque nulle race au inonde ne peut moins que la race hindoue se passer d'une religion, le brahmanisme devait fatalement reprendre faveur et finir par triompher dès que le bouddhisme aurait opéré sur lui son oeuvre de transformation. Quant au bouddhisme que pratiquent aujourd'hui encore 500 millions d'hommes, il ne faut voir en lui qu'une forme du brahmanisme, s'éloignant d'autant plus de son type primitif qu'elle se développe plus en dehors du monde brahmanique, c'est-à-dire du inonde hindou. Les différences se sont accentuées
Fig. 160. — Dabhoi. Porte de Baroda, probablement du treizième siècle. (Hauteur environ: 9,u50.)
avec le temps chez les races étrangères; elles se sont au contraire effacées de plus en plus chez la race qui a conçu à la fois et le brahmanisme et sa réforme.
Relativement à l'hypothèse de persécutions violentes qui auraient fait disparaître le bouddhisme de l'Inde, il est difficile que cette ancienne hypothèse puisse subsister encore après les documents exposés dans ce chapitre, et si l'on a bien compris par quel mouvement d'enthousiasme spontané le bouddhisme est sorti du brahmanisme, puis par quel lent et naturel travail des esprits il s'y est de nouveau replongé.