LA CIVILISATION HINDOUE VERS LE DIXIÈME SIÈCLE DE NOTRE ÈRE
Si nous pouvions juger de la civilisation hindoue du huitième au douzième siècle de notre ère par le développement de ses arts, développement révélé par les grands monuments qui nous sont restés de cette époque et par quelques oeuvres littéraires, nous la comparerions volontiers à la civilisation européenne vers la fin du moyen-âge. L'art atteint alors dans l'Inde sa pleine floraison; les merveilleux monuments de Khajurao, du Mont Abou, etc., que nous examinerons ailleurs, valent nos plus belles productions de l'art gothique ; ce sont des œuvres splendides qui ne pouvaient naître qu'au sein d'une société riche , policée , encourageant les arts et possédant de grands artistes. La date des monuments de cette époque nous est parfaitement connue. Ils sont relativement nombreux dans le nord de l'Inde, du Rajpoutana aux côtes d'Orissa, et forment en définitive les plus sûrs documents que nous possédions. Les œuvres littéraires — drames et poésies — sont également remarquables; mais il ne faut pas trop s'appuyer sur elles, car il est difficile souvent de savoir, à sept ou huit siècles près, à quelle époque elles ont été écrites. Si nous considérons cependant que, dans un pays qui
change si peu, les siècles ne comptent quelquefois guère plus que des années, nous pouvons emprunter aux livres quelques renseignements en les limitant d'ailleurs à des généralités, dont nous chercherons ensuite le complément dans des sources plus certaines.
Bien qu'on puisse presque dire des grandes épopées hindoues, le Ramayana et le Mahabharata, qu'elles sont de tous les âges, car elles furent remaniées et complétées par des additions successives pendant une dizaine de siècles, leur fonds principal est certainement très antérieur à notre ère, et ne nous fournirait pas par conséquent des renseignements qu'on pût appliquer sûrement à l'époque dont nous nous occupons. Les seuls auxquels il soit permis d'avoir recours se trouvent surtout dans les pièces de théâtre, colles notamment de Kalidasa et de Sandraka. La date exacte de leur production est encore inconnue; mais il paraît certain qu'elles furent postérieures au premier siècle de notre ère et antérieures au dixième ; d'ailleurs dans ce que nous leur emprunterons, il n'est rien qui ne soit conforme à ce que nous pouvons déduire de l'étude d'autres sources. Nous nous bornerons à y puiser la description sommaire d'une grande ville hindoue et de la société hindoue. Cette description se trouve précisément dans le drame remarquable de Sandraka [Le chariot de terre cuite), qui se passe à Ojein, capitale du Malwa, dont les monuments sont aujourd'hui en ruines. La peinture des palais, des maisons et des temples donne l'idée du luxe le plus éblouissant ; elle ne saurait paraître exagérée à ceux qui ont visité les monuments de Gwalior, de Khajurao et du Mont Abou. L'auteur déroule sous nos yeux un féerique tableau de palais de marbre émaillés de pierres précieuses, dont les salles sont garnies de panneaux d'or constellés de diamants, d'arcades d'ivoire sculpté, et dont les murs sont entourés de jardins pleins de fleurs éclatantes et de bancs ombragés; il nous parle de temples majestueux reflétés dans les eaux du fleuve, abritant des sanctuaires mystérieux peuplés de prêtresses sans voiles, dont les chevilles et les bras, entourés de cercles d'argent et d'or garnis de grelots sonores, s'agitent harmonieusement lorsqu'elles dansent devant les dieux.
Une des plus riches demeures de la cité est celle de Vasantaséna, la
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grande hétaïre, un des personnages les plus importants de la ville, car alors les hétaïres jouaient dans l'Inde un rôle aussi considérable que dans la société grecque au temps de Périclès. La description de sa
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Fig. 163. — Ellora. Temple monolithe de Kailâsa (huitième siècle de notre ère).
Le temple de Kailâsa étant le plus célèbre de l'Inde et ayant été étudié par plusieurs générations d'archéologues, nous avons jugé inutile de le mesurer, supposant que nous trouverions ses dimensions clans plusieurs ouvrages. Malheureusement lorsqu'à notre retour de l'Inde nous ,les avons cherchées dans les livres, nous avons vu qu'elles différaient considérablement d'un auteur à l'autre, et nous n'avons pu par conséquent les utiliser. Les dimensions de monuments qui figurent dans cet ouvrage ont été obtenues avec des instruments nouveaux, que nous avons décrits dans nn mémoire spécial (L'Inde monumentale. La Méthode). Ils donnent les dimensions avec une erreur de quelques centièmes. Ces dimensions étant obtenues automatiquement, on évite entièrement les fautes de lecture et de calcul qu'entraînent les méthodes classiques, inutilisables d'ailleurs pour tous les monuments entourés de constructions qui empêchent de mesurer une base.
demeure, dont j'emprunte le résumé au texte de M. Soupé, ferait paraître assez mesquin le luxe de nos plus riches courtisanes modernes.
« Huit cours différentes, d'élégantes mosaïques, des tapis éclatants, des arceaux incrustés d'ivoire et ornés de drapeaux, des colonnes surmontées de vases en cristal, des panneaux étincelants d'or, des pavillons peints , des escaliers de marbre, des croisées garnies de cordons de perles ; dans les écuries, des bœufs, des buffles, des béliers, des chevaux, des singes et des éléphants ; des tables de jeu où vient s'asseoir l'élite
des libertins cl'Ojein; des musiciens de tous genres, des chanteurs, des danseuses, des comédiens, des lecteurs, tous au service de la maîtresse du lieu; des cuisines vastes et constamment en activité, qui offrent au gourmand Mêtréya une image du paradis d'Indra ; des boutiques de parfumeurs et des ateliers de joailliers, qui dépendent de la maison et en font comme un bazar ; une troupe de domestiques ou de parasites qui causent et rient ensemble, mâchent du musc ou du bétel et boivent des liqueurs fortes ; des bassins d'eau safranée ; des volières dorées où s'agitent des perroquets, des geais, des coucous, des perdrix, des cailles, des paons, des cygnes; un parc verdoyant où sont suspendues des escarpolettes de soie . »
La société, telle que nous la retrouvons à Ojein, repose, comme au temps de Mégasthène et comme de nos jours, sur le régime des castes. Les professions sont héréditaires et forment toute une hiérarchie compliquée, à la tête de laquelle se trouvent toujours les Brahmanes : parmi eux on rencontre des ascètes, mais aussi d'élégants viveurs prenant la vie gaiement, grands amateurs de plaisirs et de jolies femmes, genre de vie dont ne souffre nullement d'ailleurs leur considération.
Le souverain est toujours, bien entendu, un roi absolu dont le pouvoir suprême n'est tempéré que par les conspirations qui le menacent sans cesse, et dont les Kchatryas qui l'entourent ne réussissent pas toujours à le préserver. La justice semble être rendue avec assez d'équité, à condition cependant que l'une des parties en cause ne soit pas un trop gros personnage, auquel cas, dans l'Inde, comme en Europe, c'est généralement le droit du plus fort qui l'emporte.
Une énumération qui figure dans le prologue de la pièce , prologue composé du reste à une époque postérieure, nous montre quelles étaient les connaissances les plus estimées : un roi y est vanté pour sa connaissance des Védas, des mathématiques et des beaux-arts, et son talent à élever des éléphants.
Nous pouvons nous représenter assez bien, sinon d'après le drame précédent, au moins d'après d'autres récits hindous de la période brahmanique, notamment Les 32 récits du trône enchanté, quelles étaient les occupations journalières d'un roi, et par conséquent des grands seigneurs, qui essayaient naturellement de l'imiter.
Kéveillé le matin au son des instruments, il se livrait d'abord à des pratiques religieuses et à des libéralités. Puis, après quelques instants
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consacrés au maniement des armes, il réunissait ses ministres et expédiait les affaires.
Vers midi, il prenait un repas précédé d'invocations religieuses et suivi d'une sieste. Ensuite il se promenait dans les jardins ombragés du
palais, entouré de ses femmes et de bavadères, cueillant des fleurs, chantant, se faisant balancer sur des escarpolettes de soie , etc.
Le soir, nouveaux actes religieux, repas et distractions consistant en chant, danses et musique, jusqu'à l'heure où le souverain se retirait dans l'intérieur du harem.
La religion officielle de la cité d'Ojein, d'après le Chariot de terre cuite, est le brahmanisme. Le bouddhisme existe encore, mais n'apparaît guère que comme secte de moines mendiants ; ce qui semble bien prouver que la pièce n'a pas l'antiquité qu'on lui supposait d'abord, mais
remonte seulement à l'époque où le bouddhisme était sur son déclin, c'est-à-dire du septième au huitième siècle. La tolérance entre les différents cultes paraît d'ailleurs complète.
Nous n'avons besoin du reste d'aucun livre pour savoir clairement quelle était la religion de l'Inde vers le dixième siècle de notre ère : les temples de cette époque nous le disent clairement. Le bouddhisme avait disparu et avait été remplacé par l'ancien brahmanisme. De grandes divinités, très effacées dans le brahmanisme primitif, telles que Siva et Vishnou, sont devenues prédominantes, et c'est entre elles que se partagent les temples. Ces divinités brahmaniques ont d'ailleurs pour rivaux les dieux du jaïnisme, secte très analogue au bouddhisme, et qui devait jouer au dixième siècle un rôle considérable, à en juger par la magnificence de ses temples. Jaïnisme, sivaïsme et vishnouisme vivaient d'ailleurs en parfaite intelligence et avaient une importance égale, comme le prouve le fait qu'on peut constater aujourd'hui dans les ruines de Khajurao, que leurs temples, aussi importants les uns que les autres, s'élèvent côte à côte, comme en Europe des églises dédiées à différents saints.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur la religion hindoue au dixième siècle de notre ère ; elle a trop d'analogie avec la religion actuelle de l'Inde, pour que son étude en soit séparée. Je renverrai donc le lecteur au chapitre consacré à cette dernière dans une autre partie de cet ouvrage.
Après ce simple coup d'oeil jeté sur les côtés extérieurs de l'ancienne civilisation hindoue, du huitième au douzième siècle de notre ère, nous allons essayer de pénétrer dans la constitution politique de la plus grande partie de l'Inde aryenne à cette époque. Nous prendrons pour base de ce travail, comme nous l'avons dit plus haut, la constitution des seuls Etats qui aient conservé cette antique organisation, c'està-dire ceux du Rajpoutana.
§ 3. — CONSTITUTION POLITIQUE ET SOCIALE DES ROYAUMES DE L'INDE ARYENNE VERS LE DIXIÈME SIÈCLE DE NOTRE ÈRE.
Le pays qui s'étend entre l'Indus, la presqu'île de Kattywar, le Chambal et le Gange, et qui porte le nom de Rajpoutana, est couvert dans sa moitié occidentale par le désert du Thar, dans sa moitié orientale par des hauteurs arides et boisées dont la chaîne des Aravulli forme l'arête culminante. C'est dans cette région montagneuse que se sont maintenus presque absolument indépendants jusqu'à nos jours les descendants supposés des Kchatryas aryens, les Rajpouts ou fils de rois.
Ils forment la race la plus belle et probablement la plus pure de l'Inde. Leur haute stature, leurs traits réguliers, leur peau généralement assez claire, la fierté de leur physionomie, la magnificence de leurs vêtements et de leurs armes, les rendent digne d'être comparés à cette brillante chevalerie du moyen-âge qui quittait l'Europe pour aller faire la conquête du Saint-Sépulcre.
Les ornements somptueux et les riches étoffes dont ils parent leurs coursiers, les étendards qu'ils déploient sur leur front de bataille, les emblèmes qu'ils adoptent et qui distinguent les différentes familles, rappellent non moins vivement nos mœurs féodales et l'origine des armoiries. Il est donc facile de comprendre que les premiers Européens qui aient étudié l'organisation du Rajpoutana aient cru y voir l'image du moyen âge féodal et n'aient pas saisi les différences profondes qui séparent cette organisation de celle de notre ancienne féodalité.
La ressemblance apparente entre l'organisation du Rajpoutana et celle de la féodalité n'est pas limitée d'ailleurs aux points que nous avons énumérés. Le Rajah rajpout comme autrefois le duc, le comte ou le baron, vit dans un château-fort, d'où il commande en maître absolu sur ses domaines.
Parfois il se dessaisit d'une partie de ses terres en faveur d'un de ses parents, qui devient alors son vassal et dont il est le suzerain. Les vassaux doivent au seigneur le service militaire. Lorsque l'un d'eux refuse l'obéissance ou forfait à l'honneur, il est dégradé et chassé; dans ce cas son domaine revient au suzerain. Au-dessous de cette aristocratie mi-
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litaire vit le peuple nombreux des agriculteurs, gens de caste inférieure, qui doivent aux Rajpouts une redevance sur les biens de la terre et certains travaux ou corvées. Ce sont les Soudras, analogues à nos serfs du moyen âge.
Fig. 16C. — Ellora. Groupe de statues dans le Kailàsa.
* Comme aux temps de la chevalerie européenne, la femme occupe chez les Rajpouts une place très haute et joue un rôle important. C'est presque toujours pour elle que des guerres éclataient entre les suzerains rivaux. Qu'une femme ait été lésée dans ses droits ou offensée dans son honneur, il lui suffisait pour trouver un champion d'envoyer son bracelet à
celui qu'elle jugeait le plus vaillant; il embrassait sa querelle avec joie et courait immédiatement aux armes.
Des sièges de villes ont été soutenus pour défendre une beauté poursuivie par un amoureux ennemi. Des prodiges de valeur y étaient déployés, et jamais, quelle que fût la fortune des armes, la femme ne tombait aux mains de l'adversaire. Lorsque ses défenseurs voyaient sa cause perdue, ils lui préparaient un bûcher sur lequel elle montait volontairement avec ses compagnes, puis ils se faisaient tous tuer dans une sortie désespérée pendant qu'elle expirait au milieu des flammes.
La femme rajpoute ne le cédait en rien par le courage aux héros de sa race. Plus d'une fois elle a combattu à leurs côtés et toujours elle a su mourir plutôt que de se rendre. Pendant les deux sièges mémorables de Chittor, les femmes montèrent pas milliers sur les bûchers pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi.
La polygamie existe dans le Rajpoutana, comme dans toutes les autres régions de l'Inde ; mais il y a toujours une épouse préférée, et c'est celle-là qui se brûlait autrefois sur le bûcher de l'époux lorsqu'il venait à mourir. Parfois des contestations s'élevaient entre les femmes, chacune voulant avoir occupé le premier rang dans le cœur du défunt, et être appelée à l'honneur de périr à ses funérailles. Pour le roi, il était de règle qu'à sa mort toutes ses femmes se brûlassent. On voit encore parmi les tombes royales d'Odeypour le mausolée, qui renferme les cendres de Sangram Singh et des 21 femmes qui, en 1733, se brûlèrent sur son bûcher.
A la polygamie près , ce respect et presque ce culte de la femme est encore un point de rapprochement entre les coutumes rajpoutes et le moyen-âge européen. Comme trait final, nous indiquerons le rôle du barde, identique à celui des troubadours et des trouvères qui chantaient aux banquets des seigneurs chrétiens, et célébraient les tournois, les" cours d'amour, la beauté des dames et les grands coups d'épée.
Rien d'étonnant donc, nous le répétons, qu'une société ainsi organisée ait paru tout d'abord aux observateurs le pendant achevé de la société féodale telle qu'elle florissait en Europe au moment des croisades. Nous
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allons voir maintenant quelles différences profondes se cachent sous ces analogies apparentes.
Letat de la société rajpoute correspond, non point à la féodalité, mais au degré de civilisation qui la précède immédiatement dans l'évolution naturelle d'une société.
Kg. 167. — Ellora. Groupe de statues dans le temple souterrain de Dumar Lena (huitième siècle). (£a grande statue a 5m de hauteur.)
Le travail de groupement qui part de l'individu isolé et sauvage pour arriver à nos grands États modernes si compactes et si compliqués, passe en général par une série de phases dont les principales sont : la famille, la tribu, le clan, l'organisation féodale, et enfin la nation.
Le système rajpout est, non pas celui de la féodalité, mais bien celui du clan.
Le clan n'est, en principe, que la famille agrandie; mais il est presque impossible à la famille de devenir le clan sans passer par la tribu.
Supposons que dans une société sauvage, et simplement divisée en familles , une de ces familles produise un individu hardi , aventureux et fait pour dominer. Supposons qu'au moment où il arrive à l'âge
d'homme, une querelle survienne, que la terre soit trop encombrée, ou simplement qu'il désire chercher fortune ailleurs. Naturellement il ne va pas partir seul. Il commence par faire appel aux hommes de sa famille, sur lesquels il a déjà su prendre de l'autorité, et qui le suivront avec enthousiasme; des voisins, des aventuriers, des déclassés, des criminels repoussés par leur entourage, vont certainement se joindre à ce petit noyau. On s'éloigne ; on s'empare par force ou autrement d'un morceau de terre sur lequel on s'établit ; on élève autour une barrière, et, pour se distinguer des populations avoisinantes et hostiles, tous les membres de la petite bande prennent le nom du chef, comme si tous étaient ses enfants. C'est l'histoire de Romulus et de ses compagnons ; celle de David dans la caverne d'Adullam.
La tribu artificielle ainsi formée par la réunion d'aventuriers d'origines diverses sous la direction d'un chef, ne deviendra un clan proprement dit que le jour plus ou moins lointain où, les différences d'origines ayant été oubliées, les descendants de ces aventuriers pourront se dire et se croire les descendants du fondateur primitif du groupe. Le chef naturel sera alors l'aîné des héritiers véritables de ce fondateur.
Ce n'est donc, comme on le voit, que par une pure fiction que les individus d'un même clan se considèrent comme descendants d'un ancêtre commun. Mais toute fictive qu'elle soit, cette conception suffit à profondément différencier le clan rajpout du duché ou du marquisat féodal. Alors que les vassaux du duc et du marquis étaient les inférieurs de leur suzerain et ne tenaient à lui que par leur faiblesse qui les avait poussés à chercher son appui mais aussi à subir son joug, les membres du clan rajpout se considèrent comme les frères et les égaux de leur suzerain. Leur noblesse est aussi antique que la sienne. Ils ont droit à tous ses égards et le considèrent un peu comme un frère aîné parlant à ses frères cadets, dont les intérêts sont les mêmes que les siens, et qui ne lui prêtent leurépée que pour la protection de ces intérêts communs. Ce n'est qu'en cas de guerre, en face de l'ennemi, que son autorité, comme celle d'un général en chef dans tous les pays, devient absolue.
Cette fonction de chef d'armée, la première de toutes dans un État militairement organisé, ne pouvant être laissée aux mains d'un enfant ,
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il arrive parfois que la succession par l'hérédité est interrompue dans les clans raj ponts lorsqu'elle amène au trône un roi incapable de commander effectivement. C'est là la principale raison qui peut donner le pouvoir à des membres de branches cadettes. Souvent c'est le roi mourant, ou ses veuves lorsqu'il a expiré, qui choisissent l'héritier en
Kg. 168. — Ellora. Groupe de statues dans le temple précédent. {Largeur totale de la partie représentée dans le dessin : 6m 70. La statue donnant la main au personnage du fond a 3m de hauteur.)
l'adoptant. Mais il faut que ce choix soit ratifié par les autres membres du clan.
Cette organisation solide d'après laquelle les Eajpouts de chaque clan se considèrent comme les membres d'une même famille, leur bravoure, la nature montagneuse de leur territoire, leur ont toujours permis de conserver leur indépendance. Les Mogols, malgré la prise de leur capitale Chittor, les considérèrent beaucoup plus comme alliés que comme sujets, et les Anglais les traitent avec les plus grands ménagements. Le Maharana d'Odeypour, le descendant de ce fier souverain qui osa refuser toute alliance matrimoniale avec des souverains mogols au temps de leur toute-puissance, fut le seul prince de l'Inde qui, lors de
la proclamation de la reine d'Angleterre comme Impératrice des Indes, osa refuser d'assister à la réunion générale des princes indigènes et renvoya au vice-roi le grand cordon de l'Etoile de l'Inde en déclarant avec mépris « qu'aucun de ses ancêtres n'avait jamais porté d'emblème de servitude ». Bien qu'il ne soit pas militairement un prince très important, le Maharana d'Odeypour jouit, non seulement parmi les rois des clans rajpouts mais dans l'Inde entière, d'une suprématie due à l'antiquité de sa race*, et au soin avec lequel elle s'est conservée pure de tout mélange.
La loi fondamentale, du mariage chez les Rajpouts, est l'exogamie, c'est-à-dire le mariage hors du clan. Cette loi est absolue, et c'est pour la maintenir plus visible et plus forte qu'on pratique aujourd'hui encore le rapt simulé de la fiancée. Autrefois, en effet, les jeunes gens d'un clan allaient enlever leurs épouses dans le clan voisin à la pointe de l'épée.
La difficulté de préserver ses filles d'une mésalliance, — puisqu'elles pouvaient être capturées par un clan de noblesse moins pure et moins ancienne, — et les grands frais que le père de la fiancée était tenu de faire pour célébrer les noces, amenèrent chez les Rajpouts la coutume barbare de l'infanticide des filles, qui commence à peine à disparaître aujourd'hui.
Quoique nous puissions considérer les Rajpouts comme des Hindous qui, protégés par la situation géographique de leur pays, ont pu conserver et fortifier les habitudes de leur race à l'abri des invasions étrangères, il ne faudrait pas croire cependant que toute l'Inde offrirait aujourd'hui le spectacle des États rajpouts si elle avait suivi librement son évolution sans être soumise au joug des conquérants étrangers.
* Au point de vue légendaire, le clan des Sisodias, clan de la famille régnante d'Odeypour, appartient à la race solaire et est supposé descendre de Rama, incarnation de Vishnou, le Dieu-soleil ; mais en dehors de cette origine fabuleuse, il a une antiquité historique très haute. D'après les renseignements que m'a fournis le pandit Rana Pratap, qui m'a servi de guide pendant mon séjour à Odeypour, renseignements conformes d'ailleurs à ceux que donne Todd dans son Histoire du Radjestan, le fondateur du clan des Sisodias , aurait été un certain Bâppâ Rawïïl. Ce premier roi du Meywar aurait d'abord établi vers l'an 700 de notre ère sa capitale dans la ville aujourd'hui ruinée de Nagda, dont j'ai représenté quelques monuments dans cet ouvrage. — Il se serait ensuite emparé de Chittor, qui resta capitale du Meywar jusqu'à sa prisa par les Mogols. Odeypour devint ensuite et est restée la capitale de cet État. La famille du Maharana règne donc authentiquement depuis douze siècles. Il n'existe en Europe aucune famille souveraine d'une antiquité semblable. Il en existe moins encore dans l'Inde, où toutes les dynasties actuelles sont presque modernes, puisqu'elles se formèrent à la chute de l'empire mogol.
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En raisonnant ainsi, on oublierait en effet l'influence d'un facteur, l'esprit de secte, peu important encore à l'époque de la renaissance générale du brahmanisme, mais qui n'aurait pas manqué d'agir par la suite, indépendamment de toute intervention étrangère, pour altérer le système du clan. Cette disposition régulière qui pourrait faire comparer les Etats rajpouts aux cellules d'une ruche se juxtaposant dans une
Fig. 169. — Éléphanta. Entrée de l'un des temples souterrains (huitième siècle). {Hauteur de la statue du dernier plan : 4mS0.)
construction géométrique, s'est maintenue dans le Rajpoutana, non seulement parce que l'ennemi n'y a point apporté sa loi, mais aussi grâce à la tiédeur religieuse de ce peuple belliqueux, tiédeur tenant sans doute à ses occupations militaires, dans un milieu assez âpre ne prédisposant guère aux rêveries métaphysiques.
Il est facile de mettre en évidence l'influence dissolvante qu'aurait exercée par la suite l'esprit religieux dans le reste de l'Inde sur la constitution du clan , en montrant que cet esprit produit dans l'ordre moral un effet tout semblable à celui qui, dans l'ordre civil et militaire, amène la naissance du clan. Les innombrables sectes qui éclosent journellement
dans l'Inde depuis des siècles se forment chacune à peu près comme peut se former un clan. Un outlaw, un homme déclassé, ayant perdu sa caste, se lance hardiment dans quelque réforme religieuse, fait des prosélytes, et s'il est habile ou heureux, s'il sait toucher dans les coeurs quelque fibre sensible, il devient fondateur de secte. Aussitôt que la secte est suffisamment reconnue et établie, elle devient une caste.
Voici donc un nouveau cercle d'affinité, la caste, qui se crée en dehors du premier cercle d'affinité, le clan, avec des lois différentes et parfois contraires. Tout véritable Hindou appartient à la fois aune caste et à un clan. Il ne lui est pas permis de se marier en dehors de sa caste, ni à l'intérieur de son clan. On voit à quel organisme compliqué aurait pu aboutir l'Inde, et quel confus et étrange tableau elle présenterait aujourd'hui à nos yeux européens, si les circonstances lui avaient permis de poursuivre en liberté à la fois son idéal social et son idéal religieux. Elle n'a guère atteint que le dernier, et la diversité infinie du système des castes est déjà suffisante pour confondre nos imaginations occidentales.
L'espèce de cristallisation qui tend, lorsqu'elle n'est pas troublée, à transformer une multitude confuse de barbares en clans distincts, n'a pu se produire régulièrement et se maintenir chez les Rajpouts qu'en raison de la tiédeur religieuse que nous avons mentionnée plus haut. Cette cristallisation peut être observée encore à son début chez certains peuples sauvages de l'Inde, comme les Bhils. Mais chez eux, le clan n'est pas rigoureusement fermé, et n'est guère que la tribu, à l'intérieur de laquelle les mariages pourtant sont interdits.
Tout nous autorise à penser que la plus grande partie de l'Inde aryenne présentait, au dixième siècle, le tableau qu'offrent encore de nos jours les Etats indépendants du Rajpoutana, et c'est pourquoi nous les avons choisis comme types de l'organisation politique et sociale de l'Inde avant la conquête musulmane.
Nous ne pouvons, comme nous l'avons fait dans un autre chapitre, compléter les indications qui précèdent par les récits de voyageurs étrangers. Les relations de voyageurs arabes à une époque un peu posté-
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rieure, telles que celle d'Ibn Batoutah, ne nous apprennent que fort peu de chose. Celle de Marco-Polo, le seul Européen qui ait visité l'Inde au treizième siècle, n'est pas plus complète. Elles méritent d'être mentionnées cependant, car ce sont en définitive les seuls documents étrangers que nous ayons sur l'Inde méridionale au treizième siècle.
Fig. 170. — Éléphanta. Colonnes du grand temple souterrain (huitième siècle). {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement 5m.)
Les renseignements que nous fournit Marco-Polo ont trait surtout à la civilisation dravidienne du sud de l'Inde, dont nous n'avons pas, faute de documents suffisants, parlé dans ce chapitre. Le célèbre voyageur rencontra sur la côte de Coromandel des populations noires qui vivaient nues et adoraient les vaches. Elles étaient divisées en castes. Les parias seuls mangeaient de la viande de bœuf ; on les employait comme bouchers pour tuer les autres animaux, car le meurtre de tout être vivant était regardé comme un crime.
Marco-Polo admira la splendeur des pierreries dont s'ornaient ces noirs, et qui venaient probablement des mines de Golconde.
Ces peuples parlaient la langue tamoule ; ils étaient divisés en cinq royaumes, dont nous avons parlé dans notre exposé historique, s'étendant à l'intérieur du Dekkan, et dont les cinq rois étaient à ce moment tous frères.
Les rois tamouls se faisaient gloire du nombre de leurs femmes ; ils en avaient jusqu'à cinq cents; toutes expiraient sur le bûcher lorsque leur époux mourait.
Marco-Polo se rendit également sur la côte de Malabar, alors habitée par de hardis pirates, et dans le Konkan, où il rencontra des populations de mœurs douces, remarquables pour leur honnêteté et leur véracité.
Dans le Guzerat, il admira le nombre et la richesse des villes, le commerce florissant, et les industries spéciales, telles que celle du cuir brodé et incrusté, que les habitants fabriquaient avec un art merveilleux. Il fut frappé du respect que l'on avait pour les animaux et pour les Brahmanes. Il vit des Brahmanes qui allaient nus et vivaient d'aumônes ; c'étaient des Yoguis, comme on en rencontre encore de nos jours ; êtres hideux à voir, qui négligent les soins les plus élémentaires du corps, laissent pousser leur barbe, leurs cheveux et leurs ongles, se martyrisent en public, et présentent le plus répugnant des spectacles.
Marco-Polo s'attache surtout à des détails extérieurs. Ce n'était point un observateur comme Hiouen-Thsang ou Fa-Hian. Le récit de son voyage nous apprend en somme peu de chose.
Malgré le manque de données historiques, nous sommes parvenus à reconstruire en grande partie l'édifice de la société hindoue au dixième siècle. C'est que, pour le faire, nous avions mieux que des mémoires contemporains; nous possédions, dans les États du Pajpoutana, comme une page vivante détachée de l'histoire de l'Inde pendant les temps que nous voulions décrire et conservée intacte jusqu'à nos jours. Cette page, il fallait se hâter de la déchiffrer et de la comprendre, car la civilisation moderne, moins brutale que les conquêtes, mais pourtant plus destructive, ne tardera pas à l'effacer.