CHAPITRE CINQUIÈME
CIVILISATION DE LA PÉRIODE HINDO-MUSULM ANE
TABLEAU DE LA SOCIÉTÉ MUSULMANE DANS L'iNDE , VERS LE QUINZIÈME SIECLE.
§ 1. - INFLUENCE EXERCÉE PAR LES MUSULMANS DANS L'INDE. — LES RACES MUSULMANES DE L'INDE.
Le période musulmane de l'histoire de l'Inde commence au onzième siècle de notre ère et ne se termine politiquement qu'au dix-huitième. Grâce aux historiens musulmans, elle est beaucoup plus connue qu'aucune de celles qui l'ont précédée.
Pendant les 700 ans que dura la domination musulmane, l'Inde fut soumi se plus ou moins complètement à des conquérants de races diverses, Arabes, Afghans, Turcs et Mogols, mais professant tous la religion et les institutions de Mahomet et de ses successeurs.
Ces conquérants lui firent subir dans sa langue, ses croyances et ses arts, des transformations profondes et dont on peut dire qu'elles durent encore, puisque cinquante millions d'Hindous suivent aujourd'hui la loi du Coran, et que, dans une grande partie de la péninsule, on parle une langue dérivée principalement de celle des anciens maîtres.
J'ai déjà insisté, dans un des chapitres de cet ouvrage consacré à l'histoire de l'Inde, sur l'influence considérable qu'ont exercée les Musulmans dans toutes les régions où ils ont planté leur drapeau. En Egypte, par exemple, ils ont accompli une tâche devant laquelle avaient échoué les Grecs et les Romains, celle de transformer entièrement la
langue, la religion et les arts d'un peuple qui possédait la plus vieille civilisation du monde. A leur contact, les fils des Pharaons oublièrent à ce point leur passé qu'il fallut depuis tous les efforts de la science moderne pour le reconstituer.
La transformation d'une partie de l'Inde sous l'action des Musulmans fut loin d'être aussi profonde que l'avait été celle de l'Egypte. L'action des vaincus sur les vainqueurs eut plus de force dans la péninsule que dans aucun des pays qui subirent le joug des sectateurs de Mahomet.
La civilisation nouvelle que les Afghans , puis les Turcs et les Mogols apportèrent dans les bassins de l'Indus et du Gange, après avoir fortement influencé celle qui y subsistait déjà, se trouva modifiée par elle à son tour. Du mélange de ces deux civilisations en naquit une troisième, tenant presque autant de l'une que de l'autre, et que nous désignerons par le nom de civilisation hindo-musulmane.
La période hindo-musulmane n'a pas manqué d'historiens. Mais, alors même que nous ne posséderions sur elle aucun document écrit, les nombreux monuments qu'elle a laissés dans la péninsule nous montreraient assez l'influence, variable suivant les régions, que les Musulmans ont exercée. Ces monuments suffiraient à nous apprendre où cette influence se montra prédominante, et où elle fut, au contraire, victorieusement combattue par le génie hindou. Les différents styles des temples et des palais nous indiqueraient encore de quelles contrées diverses les différentes dynasties musulmanes qui régnèrent sur l'Inde avaient apporté leur idéal artistique. L'histoire des musulmans de l'Inde pourrait se lire clairement dans les planches de cet ouvrage consacrées à leur architecture.
Les peuples musulmans qui envahirent l'Inde à plusieurs reprises, sous Mahmoud deGhazni, sous Tamerlan, sous Baber etc., n'appartenaient pas à une race unique. Les premiers étaient Afghans et Turcs, les derniers Mogols, bien que sans doute déjà plus ou moins mélangés. Quant aux premiers disciples de Mahomet, les Arabes, ils ne fondèrent jamais d'établissements importants dans la péninsule, bien qu'ils y fussent venus- souvent de leur pays par la mer d'Oman, et qu'ils eussent entretenu un commerce suivi, fondé des comptoirs, et parfois même
CIVILISATION DE LA PÉRIODE HINDO- MUSULMANE
conquis des territoires par la force des armes, le long des côtes occidentales et vers l'embouchure de l'Indus.
Les grands flots d'envahisseurs musulmans qui se précipitèrent durant trois ou quatre siècles sur l'Inde par la trouée toujours ouverte de Kaboul, constituent la dernière invasion touranienne. C'étaient bien des Touraniens surtout, ces compagnons de Baber, ces Mogols au visage
Fig. 171. — Éléphanta. Colonnes dans l'intérieur du temple précédent.
aplati , au teint bistré , aux petits yeux vifs et enfoncés quoique horizontaux, aux pommettes saillantes, aux cheveux plats et noirs, à la barbe rare. Frères des Huns d'Attila et des Kalmoucks de l'Oural, ils différaient profondément des Afghans, aux joues étroites, au nez busqué, et des Tares aux grands yeux bien ouverts, au teint blanc, à la physionomie régulière et impassible.
Les Mogols avaient déjà conquis presque toute l'Asie et menacé l'Europe, lorsqu'ils arrivèrent dans l'Inde. Jamais plus vaste empire n'avait été plus rapidement fondé. Un souffle d'ambition étrange et folle
avait passé sur ce peuple tandis qu'il gardait ses troupeaux dans les pâturages immenses et monotones de la Sibérie. Il s'était tout à coup précipité sur le monde pour s'en emparer, poursuivant un rêve qui différait de la froide et méthodique avidité de la république romaine autant que de l'enthousiasme religieux des Arabes ; rêve de domination universelle pour la seule jouissance de la domination, pour voir les peuples se courber devant leur drapeau, pour les entendre proclamer la gloire du nom Mogol, et reconnaître la suzeraineté du grand Khan, leur chef suprême, sur le genre humain tout entier.
Gengiskan , Tamerlan , ces noms se dressent dans l'histoire comme de sombres fantômes au front ceint d'une auréole couleur de feu et de sang. Il y a, dans leur rôle effroyable et gigantesque, un côté incompréhensible qui le grandit encore. C'est le contraste entre la férocité et la tolérance, entre l'orgueil qui punissait par des massacres la moindre résistance et la douceur qui faisait s'incliner les conquérants farouches devant les dieux des vaincus, entre la froide barbarie qui leur faisait dresser des pyramides avec les têtes des vaincus et leur amour des lettres, des arts et des sciences, qui transforma plusieurs de ces impitoyables vainqueurs en littérateurs et en savants.
La religion primitive des Mogols était, comme presque tous les cultes primitifs, l'adoration des forces de la nature. Le soleil, la terre et le cheval étaient les principaux dieux devant lesquels ils s'inclinaient. Ils adoptèrent successivement ensuite la plupart des croyances des peuples dont ils devinrent les maîtres, ajoutant ces croyances les unes aux autres. S'ils comptent parmi les envahisseurs musulmans de l'Inde, c'est parce que, au moment où ils pénétrèrent dans la péninsule, ils venaient de se trouver longuement en contact avec des peuples professant l'islamisme, Perses, Afghans et Turcs, et qu'ils s'étaient fortement imprégnés de la civilisation arabe dominant alors dans tout l'ouest de l'Asie.
Leur extrême tolérance religieuse se rencontrait très heureusement avec celle des Hindous. Pendant toute leur domination, des efforts furent tentés chez la race conquérante comme chez la race conquise, pour fondre tant de croyances diverses et pour en dégager une religion unique. Ce fut l'œuvre entreprise par le réformateur Nanak, fondateur
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de la secte des Sikhs , par l'empereur Akbar lui-même, et par bien d'autres. Toutes les tentatives de ce genre ne réussirent pas d'ailleurs à donner à l'Inde une religion unique, mais les multitudes de sectes continuèrent à vivre côte à côte en bonne intelligence.
Nous verrons en étudiant les religions modernes de l'Inde ce que devint l'islamisme dans cette contrée, et quelles transformations profondes
Fig. 172. — Éléplianta. Colosses sculptés dans l'intérieur du temple précédent. {Hauteur des statues : 4m60.)
dut subir une religion monothéiste pour s'adapter au génie polythéiste des peuples qui l'adoptèrent. Nous voulons dans ce paragraphe nous attacher seulement aux influences ethnographiques résultant des invasions musulmanes.
Il est impossible de dire que ces invasions aient provoqué la naissance d'aucune race nouvelle. Les envahisseurs étaient en trop petit nombre pour ne pas se fondre bientôt* dans la masse des peuples vaincus. Ils étaient d'ailleurs eux-mêmes de sang très mélangé.
Avec leur esprit de conciliation et de tolérance, les Mogols se hâtèrent de s'unir aux populations qu'ils trouvèrent établies dans l'Inde. Ils
recherchèrent avec empressement les mariages avec les filles des Rajpouts. Leur physionomie, déjà modifiée par leurs alliances avec les Afghans et les Turcs, se transforma bientôt complètement. Les portraits des empereurs mogols, tels qu'ils nous sont restés en grand nombre dans les manuscrits, nous montrent généralement des traits plus allongés, plus réguliers, que les faces plates, au nez écrasé, aux grosses lèvres, des Mogols proprement dits.
Parmi les nombreux groupes de mahométans qui subsistent encore dans l'Inde, et forment un total d'environ 50 millions, il faut distinguer ceux qui descendent plus ou moins de familles musulmanes et ceux qui descendent d'Hindous autrefois convertis.
Les premiers, de beaucoup les moins nombreux, se rapprochent plus ou moins du type turc. Ils forment une classe turbulente et misérable , passant sa vie à regretter le temps où ils étaient les maîtres du pays et à espérer le jour où la loi du prophète triomphera de nouveau.
Quant aux Musulmans hindous, ils sont beaucoup plus nombreux et diffèrent peu par le type et par les moeurs de leurs frères brahmaniques.
Pour résumer en quelques lignes ce qui précède, on peut dire que si l'influence ethnographique des Musulmans dans l'Inde fut faible, leur influence intellectuelle fut au contraire considérable. Dans les monuments et les œuvres artistiques elle fut puissante; dans la religion et la langue elle se fait encore sentir. Ces points ressortiront clairement non-seulement de ce chapitre mais surtout de ceux que nous consacrerons aux monuments, aux religions et aux langues de l'Inde.
Nous avons résumé, dans notre chapitre de l'histoire de l'Inde, les principaux faits historiques relatifs aux royaumes musulmans de cette contrée. Rappelons seulement que sur les sept cents années de la domination mahométane, l'empire mogol, le seul généralement dont on parle dans les livres, ne dura que deux siècles. Pendant une partie de