‹ Les civilisations de l'IndeChapitre 71 sur 155 · MUSULMANE · texte numérisé non relu

MUSULMANE

ces deux siècles plusieurs royaumes musulmans du Dekkan continuèrent même à subsister. Ce ne fut que pendant quelques années , et précisément à la veille de la chute de l'empire mogol, que la totalité de l'Inde fut réunie sous la loi d'un souverain mogol.

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Fig. 173. — Élépuanta. Sculptures dans l'intérieur du même temple. {Hauteur de la grande statue placée au dernier plan : 3™ 60.)

Retracer ici l'histoire de la civilisation musulmane dans l'Inde serait refaire l'histoire de cette civilisation arabe à l'étude de laquelle nous avons déjà consacré un volume. Les Musulmans de l'Inde ne firent qu'apporter dans la péninsule la civilisation des Arabes, plus ou moins modifiée par son passage à travers la Perse, et qui se transforma encore

par son mélange, à des degrés divers suivant les lieux et les temps, avec celle des peuples envahis.

Les institutions politiques que les Musulmans apportaient avec eux furent également celles des anciens royaumes arabes. Elles possédaient les qualités qui avaient assuré la prospérité de ces royaumes, et aussi les défauts qui avaient amené leur décadence. Tous les Etats musulmans, dans l'Inde et ailleurs, furent toujours des monarchies absolues, dans lesquelles le souverain réunissait entre ses mains tous les pouvoirs religieux, militaires et civils, pouvoirs qu'il déléguait à des gouverneurs sans contrôle, qui tâchaient bientôt de se rendre indépendants et de fonder à leur tour des royaumes. Toutes ces grandes monarchies absolues, où tous les pouvoirs sont réunis en une seule main, sont parfaitement adaptées aux besoins de populations barbares , et offrent une puissance formidable pour conquérir; mais elles ne peuvent se maintenir qu'à la condition d'être conduites par des hommes supérieurs. Tant que l'empire mogol en eut à sa tête, il atteignit un haut degré de prospérité. Il tomba aussitôt qu'il n'en posséda plus. Les hommes supérieurs étant partout très rares, la destinée fatale de ces grands empires orientaux fut toujours d'avoir une durée éphémère.

Avec la civilisation des Arabes, les Musulmans apportèrent dans l'Inde un goût éclairé pour les sciences , les lettres et les arts. Les monuments de leurs anciennes capitales, Ahmedabad, Gaur, Delhi, Bijapour, etc., prouvent avec quel soin ils protégeaient les arts. Les biographies des souverains musulmans nous les montrent encourageant également les lettres et les sciences et les cultivant eux-mêmes, non seulement dans les plus grandes cités, mais encore dans des royaumes de peu d'importance. C'est ainsi, par exemple, qu'au commencement du quinzième siècle, Firuz Shah, roi du petit royaume de Golconde, malgré les guerres qu'il avait à soutenir contre l'empire de Bijanagar, cultivait la botanique, la géométrie, la poésie, et ne s'entourait que de savants, de poètes et d'historiens.

Les souverains mogols continuèrent ces traditions , communes à tous les empires musulmans de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, ainsi que nous l'avons montré dans un précédent ouvrage.

CIVILISATION DE LA PÉRIODE HINDO - MUSULMANE

Ne pouvant retracer l'histoire des diverses civilisations musulmanes dans l'Inde , nous nous bornerons à faire le tableau sommaire de celle qui a jeté le plus vif éclat, c'est-à-dire de celle des Mogols. Les récits de leurs historiens et ceux des Européens qui visitèrent l'Inde sous

Fig. 174. — Aniberuath. Sculptures d'une des façades latérales du temple (probablement du neuvième siècle). {Hauteur de la portion représentée dans le dessin : i"1 50.)

leur règne, nous permettent de no as rendre parfaitement compte de leur administration et de l'organisation de leur empire. Les monuments qu'ils nous ont laissés permettent de juger de l'état des arts pendant leur domination.

L'empire mogol de l'Inde commence lorsque Baber s'empare, en * 1526, d'Agra, gouverné alors par un prince afghan de la dynastie des Lodi. Il y mourut souverain de l'Hindoustan et de Kaboul. Son fils

Humayoun eut beaucoup de luttes à soutenir pour maintenir son empire. Ce ne fut que sous le troisième empereur, Akbar, qui monta sur le trône en 1556, et régna cinquante ans, que la puissance mogole atteignit tout son éclat. Ce prince, une des plus grandes figures de l'histoire, traita les Hindous et les Musulmans sur le même pied, favorisa les mariages entre les deux peuples en donnant lui-même l'exemple de ces unions ; et, s'il ne réussit pas dans sa tentative de fondre les deux religions, il réussit au moins à combiner les architectures des peuples soumis à sa loi. Il étendit ses conquêtes et les administra fort sagement , comme on peut le voir par le grand ouvrage que publia par son ordre son vizir Abul Fazl. Il fit recenser le territoire et estimer la surface et la qualité du sol de chaque province, et basa l'impôt sur sa production : un tiers seulement des produits devait revenir à l'État, le reste appartenait au cultivateur. Il abolit beaucoup de taxes, et paya ses officiers en argent au lieu de leur assigner des territoires.

Sous ses successeurs, Jehangir, Shah Jehan et Aurengzeb, l'empire continua à prospérer ; mais l'intolérance du dernier , ses guerres contre les royaumes musulmans du Dekkan, préparèrent la chute de la puissance mogole; et lorsque Aurengzeb mourut en 1707, l'Inde, comme nous l'avons vu dans un précédent chapitre, tomba dans une profonde anarchie.

Le nom de Grand Mogol est resté synonyme en Europe de puissance absolue et de faste éblouissant.

Cette appréciation est parfaitement fondée.

Le pouvoir de l'empereur mogol était absolu, et il en usait pour faire affluer à sa co ur les trésors de toute sorte d'un pays alors extrêmement riche, et les dépenser ensuite dans des magnificences qui n'ont jamais été surpassées.

Le souverain avait auprès de lui des ministres qu'il était censé consulter dans toutes les affaires importantes. En réalité son seul caprice était la loi de l'empire. Les pouvoirs civils, militaires et religieux étaient, comme chez tous les souverains musulmans, réunis dans sa * main. C'était l'ombre vivante et redoutable de Dieu sur la terre, le toutpuissant représentant d'Allah.

Ses ministres, les administrateurs de ses provinces, ses chefs d'ar-

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mée, en un mot tous les omrahs ou grands seigneurs mogols, étaient ses créatures, qu'il élevait et renversait d'un mot.

Il n'existait pas d'aristocratie mogole héréditaire. Les titres et les biens étaient distribués au gré de l'empereur, qui les retirait à volonté et qui en héritait lorsque celui qui les avait reçus de sa main venait à mourir. Un homme qui avait possédé la faveur du souverain , qui avait

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joui du revenu de provinces entières, qui avait exercé le droit de vie et de mort, et qui avait vécu dans la splendeur, laissait en expirant sa femme et ses enfants dans un dénûment absolu. Tout ce qu'il pouvait faire pour eux était de les pousser à la cour tant qu'il vivait et d'attirer sur eux les bonnes grâces de l'empereur, qui parfois leur continuait la faveur accordée au père, ou du moins leur faisait une petite pension.

L'empereur mogol vivait beaucoup en public, et, s'il dépouillait trop souvent ses sujets, du moins il ne leur marchandait pas le plaisir des yeux et leur offrait une représentation presque continuelle.

Le matin , il paraissait à son balcon et se laissait contempler et acclamer par la foule. L'apparition au balcon tous les matins n'était supprimée qu'en cas de maladie grave du souverain. Il reparaissait de nouveau sur la même terrasse à midi, pour assister à des combats d'éléphants et à différents exercices militaires ou autres qui avaient lieu sur la place du palais.

L'après-midi, il tenait le durbar, sorte de réception oii l'empereur était censé recevoir et écouter tous ceux qui avaient quelque chose à lui dire. En réalité, il était assez difficile de l'approcher; deux ou trois enceintes entourées de balustrades dorées et remplies de seigneurs et de gardes vêtus de leurs éclatants costumes, séparaient la foule du trône impérial. Mais le spectacle de cette magnifique assemblée et du monarque, dont la physionomie semblait presque surnaturelle dans le ruissellement des pierreries, suffisait au peuple et lui faisait oublier à quel prix il payait un moment d'éblouissement et d'enthousiasme mêlé d'un respect voisin de l'effroi.

Dans l'empire mogol, ainsi d'ailleurs que de la plupart des royaumes musulmans, toutes les richesses artistiques étaient concentrées dans la capitale. Opprimées par des gouverneurs avides, les provinces vivaient dans un état assez misérable et se soulevaient fréquemment.

L'empereur Jehangir, fils d'Akbar, écrit dans ses mémoires :

(( À Delhi, j'appris qu'une rébellion éclatait à Kanoudje. J'envoyai des forces pour l'écraser. Trente mille rebelles furent mis à mort ; dix mille têtes furent envoyées à Delhi ; dix mille corps furent pendus la tête en bas le long des arbres de plusieurs grand'routes. Malgré de

fréquents massacres, les révoltes se renouvellent constamment dans l'Hindoustan. Il n'y a pas une province de l'empire dans laquelle un demi-million de gens n'aient été tués durant mon règne ou celui de mon père. »

La nécessité où se trouvaient les empereurs de connaître à tout instant ce qui se passait dans les provinces, leur fit organiser un système de postes qui fonctionnait avec rapidité et régularité et qui continue d'ailleurs sur un grand nombre de points à fonctionner encore. Les facteurs étaient des coureurs à pied se relayant de distance en distance tout le long des principales routes ; le bord des chemins mal frayés était indiqué par des pierres blanches visibles la nuit, afin d'empêcher les coureurs de s'égarer.

L'état des routes paraît d'ailleurs avoir été excellent sous les Mogols. Tavernier, qui voyagea dans l'Inde vers le milieu du dix-septième siècle, prétend que les voies y étaient mieux entretenues qu'en France ou en Italie. On se faisait transporter d'un lieu à l'autre, soit dans un palanquin, porté par des coureurs agiles, soit dans un char traîné par des bœufs. Ces moyens de transports sont encore les seuls usités dans les régions où les chemins de fer n'ont pas pénétré, c'est-à-dire dans la plus grande partie de l'Inde.

La sûreté des voyageurs était assurée par des escortes de soldats, responsables auprès de leurs capitaines habitant les grandes villes de tout accident arrivé à ceux que ces escortes accompagnaient. Les hommes qui avaient mal soigné ou mal défendu un voyageur n'étaient plus recommandés comme gardes par leur chef et perdaient ainsi leur gagne-pain.

Le bon état des routes, la facilité des communications se rencontraient surtout dans le nord de la péninsule. Le Dekkan, plus éloigné du centre de l'empire, et qui lui fut toujours d'ailleurs très incomplètement soumis, ne fut jamais aussi bien partagé.

Toutes les terres de l'empire mogol étaient considérées comme la propriété personnelle du souverain. Elles étaient divisées en deux catégories : les unes étaient données par l'empereur à ses chefs d'armée à la condition d'y entretenir leurs troupes et de payer en outre une somme

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annuelle au trésor ; les autres étaient louées à des fermiers moyennant une rente annuelle. Les fermiers comme les vice-rois exerçaient un

Fig. 177. — Badanii. Piliers et statue gigantesque dans l'intérieur du temple précédent.

pouvoir absolu sur les populations qu'ils gouvernaient. Leurs exactions étaient naturellement fréquentes. Le paysan, las de travailler toujours pour le compte d'autrui, se désintéressait de la culture, ne labourant et ne moissonnant que par force et sous le fouet. Celui qui parvenait à

amasser quelque bien l'enfouissait dans le sol, et affichait la plus grande misère dans la crainte d'être arbitrairement dépouillé.

Le voyageur Francis Bernier, qui résida douze années à Delhi au milieu du dix-septième siècle, sous le règne de Shah Jehan, et à qui nous empruntons ces détails , peint avec de très sombres couleurs la tyrannie et la vénalité des gouverneurs de province ainsi que le misérable état du peuple.

La justice était assez mal rendue ; les juges , tout comme les ministres du roi, ses courtisans et ses femmes, étaient persuadés surtout par des présents. Akbar, il est vrai, avait fait suspendre dans son palais des cloches que chacun pouvait venir sonner pour se plaindre à lui d'un tort quelconque subi injustement. Mais on savait qu'on s'exposerait aux redoutables représailles de personnages puissants en ayant recours à ce moyen, et il ne servit que bien rarement à remédier aux abus.

L'empereur étant dans l'impossibilité de gouverner par lui-même ses vastes États et de surveiller ses vice-rois envoyait partout des inspecteurs qui devaient ensuite lui rendre compte; mais ceux-ci ne dénonçaient guère que les gouverneurs trop pauvres ou trop avares pour payer leur bon témoignage.

L'organisation de l'armée laissait également beaucoup à désirer. Le système d' Akbar de payer les soldats en argent ayant été remplacé par des donations de terres à des émirs à condition d'entretenir un certain nombre de soldats et ces donations étant temporaires, il en résultait que ceux qui en étaient titulaires ne songeaient qu'à s'enrichir rapidement en dépensant le moins possible pour les troupes. Les soldats étaient souvent licenciés et les chevaux vendus. Lorsqu'il fallait se présenter à une revue, l'émir louait des chevaux, habillait et armait des esclaves. L'empereur n'ignorait pas ces supercheries, mais il fermait les yeux, et se contentait de changer souvent ses gouverneurs et ses généraux, afin qu'ils n'eussent pas le temps d'acquérir trop de richesses et de devenir assez puissants pour songer à se révolter.

Malgré cette organisation imparfaite , les succès répétés des armées musulmanes sur les armées hindoues prouvent que les premières étaient très supérieures aux secondes. Au moment des premières conquêtes dans

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le Dekkan, au quinzième siècle, on voit le Rajah de Bijanagar s'étonner de ne jamais vaincre les Musulmans, et réunir une assemblée de Kchatryas et de Brahmanes pour découvrir la cause de ses constantes défaites, alors qu'il avait plus de soldats, plus de terres et plus d'argent.

Les Brahmanes parlèrent les premiers et déclarèrent que c'était sans doute la volonté divine. Mais les Kchatryas reconnurent que les Musulmans étaient de bien meilleurs archers que les Hindous , et ajoutèrent que leurs chevaux persans ou arabes formaient une tout autre cavalerie que les poneys du Dekkan. Dès lors, tous les efforts des Rajahs hindous tendirent à attirer des Musulmans dans leurs armées. Ils réussirent à en incorporer un grand nombre et à infliger quelques échecs aux royaumes musulmans du Dekkan toujours déchirés par leurs luttes intestines. Les succès des Hindous ne durèrent d'ailleurs que jusqu'au jour où les royaumes musulmans oublièrent un instant leurs querelles pour se liguer contre eux.

Ce ne fut que vers la fin de l'empire mogol, alors que les guerres devinrent plus rares, que les armées musulmanes se désorganisèrent et tombèrent dans le mauvais état que nous avons indiqué, par suite de l'indifférence et de l'avidité de ses chefs. Elles devinrent un instrument insuffisant entre les mains des empereurs lorsque les révoltes des indigènes et celles des vice-rois musulmans commencèrent à ébranler le colosse de la puissance mogole.

Aurengzeb, qui vécut dans des guerres continuelles, avait pris le parti de ne plus quitter son camp. Il parvint, en épuisant le trésor secret de ses prédécesseurs, à s'entourer de forces immenses, d'une artillerie considérable et d'une cavalerie bien organisée. Il passa ses jours au milieu de cette armée, aussi brillante que formidable. Ses femmes, ses joyaux, ses vêtements splendides étaient transportés à sa suite à dos d'éléphant, protégés par les canons et les rangs épais des guerriers, et précédés de brûleurs de parfums.

Lorsque l'empereur faisait halte, on dressait les tentes avec une rapidité surprenante. Une ville semblait sortir de terre, avec ses rues bien alignées, ses places, ses carrefours et ses fortifications. Le plan en était

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fait d'avance, et chaque tente y avait sa place marquée. Des palais mouvants offraient au monarque tous les conforts des plus splendides édifices. Le camp d'Aurengzeb était devenu la vraie capitale de l'empire.

Les femmes jouèrent un rôle fort important à la cour des grands mogols.

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Fig. 1T9. — Mahavellipore. Temple monolithe (sixième siècle).

Par leurs unions avec des princesses hindoues et surtout avec les filles des chefs rajpouts, les empereurs mogols — les premiers du moins — tentèrent de fusionner des deux races ; ils encouragèrent les unions de ce genre contractées à leur exemple par les Musulmans.

Le nombre des femmes était illimité pour les Grands Mogols, qui, en ceci comme sur bien d'autres points , ne respectaient guère la loi de Mahomet. Shah Jehan eut jusqu'à deux mille femmes dans son harem ; ce chiffre élevé ne lui paraissait pas d'ailleurs suffisant puisqu'il ne

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craignit pas de chercher parfois ses maîtresses parmi les femmes de ses émirs. Il excita ainsi de vifs mécontentements, car l'adultère était en horreur chez les Mogols.

Si les grands seigneurs redoutaient pour leurs épouses les attentions trop empressées de l'empereur, ils en étaient très flattés dès que ces attentions s'adressaient à leurs filles. Placer une de ses filles dans le mahal ou harem impérial était la grande ambition de chacun des hauts fonctionnaires. Comme concubine , elle pouvait y exercer le rôle utile d'espionne ; si elle parvenait à plaire plus complètement, et si elle devenait begum ou reine, elle acquérait une grande influence et assurait la fortune de sa famille.

De vieilles femmes, employées comme duègnes ou surveillantes du harem , étaient souvent des puissances avec lesquelles les vice-rois et même les souverains étrangers apprenaient à compter. Vénales comme tout ce qui possédait le moindre pouvoir au sein de l'empire, elles vendaient aisément leur protection.

La magnificence déployée dans le harem était prodigieuse. Chaque femme avait ses esclaves et ses danseuses; chacune mettait tous les jours une robe et une parure nouvelles.

Les unes, les begums, dont le nom signifie « libre de tout soin », étaient nourries par les cuisiniers de l'empereur; les autres, les concubines, devaient pourvoir ii leur entretien sur les dons qu'elles recevaient.

C'est pour la plus chérie et la plus regrettée de ses nombreuses épouses que l'empereur Shah Jehan fit construire ce mausolée splendide le Taje Mahal, qui n'a pas encore épuisé l'admiration. C'est en effet un des plus merveilleux monuments que le monde possède.

Les Mogols, comme les autres Musulmans dont ils continuèrent la civilisation, eurent toujours un goût très vif pour les lettres, les sciences et les arts. Artistes, savants, poètes étaient, quelle que fût leur origine toujours les bien venus à leur cour. Les monuments que les Mogols ont laissés, et dont l'Occident n'a guère dépassé la magnificence, frappent encore d'admiration. Les sciences n'étaient pas moins cultivées dans leur empire; ils fondèrent des écoles et des observatoires astronomiques. Ce goût de l'astronomie était d'ailleurs développé chez eux de vieille date.

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En 1259, le khan des Mogols, Houlagou, avait fait venir à sa cour les savants arabes les plus distingués et élevé à Mégarali un grand observatoire. Quand Tamerlan fixa à Samarkand le siège de son gigantesque empire, il s'y entoura également de savants, et, au milieu du quinzième siècle , son petit-fils Oloug-Beg y fit construire un observatoire muni de

Fig. 180. Mahavellipore. Bas-relief sur un rocher représentant le combat de Durga avec le monstre Mahasura

( huitième siècle de notre ère ).

magnifiques instruments, parmi lesquels un quart de cercle ayant, diton, la hauteur de Sainte-Sophie, et grâce auquel il fit lui-même des observations astronomiques fort précises. Il les publia dans un ouvrage important où sont discutées les plus hautes questions de l'astronomie , et qui contient des positions très exactes d'étoiles *.

(*) Un des observatoires construits pendant la période mogole se voit encore à Delhi, Il fut élevé vers 1720, pour l'empereur mogol Mohamed Shah, par Jai Singh, Rajah de Jaipur, qui à sa qualité de Rajah joignait celles d'astronome, d'ingénieur et de mathématicien. Il contient un gnomon ayant 17ra 25 de hauteur et 31m,72 de base. Ci même Rajah compléta l'observatoire dont on voit encore les ruines à Bénarès et publia des tables d'étoiles. Les instruments de ces observatoires étaient assuré-

Les Grands Mogols ne se montrèrent pas seulement protecteurs des lettres et des sciences; plusieurs d'entre eux, comme on vient de le voir, les cultivaient avec succès. Le goût des lettres, et en particulier de la poésie, était fort répandu chez eux; quelques-uns écrivirent des livres remarquables. Le célèbre Tamerlan, qui fit, dit-on, édifier à Bagdad une pyramide avec cent mille têtes humaines, fondait des écoles, cultivait les sciences et écrivait des ouvrages importants. Ses descendants, Baber, Jehangir, etc. , eurent les mêmes goûts. Les Mémoires de Baber, qu'on a justement comparés aux Commentaires de César, peuvent être considérés comme un des meilleurs types de cette littérature. Ils nous en apprennent plus à eux seuls sur ce mélange de barbarie et de civilisation qui fait le fond du caractère mogol, que tous les livres des historiens. Rien n'est plus curieux à étudier que la figure de cet empereur Baber, fondateur de la puissance mogole dans l'Inde, telle qu'elle apparaît dans ses Mémoires. Ce descendant de Gengis-Khan et de Tamerlan, ce rude guerrier qui élevait comme ses ancêtres des pyramides de têtes coupées, était en même temps un lettré raffiné. Il parlait le mogol, l'arabe et le persan, et composait des vers en cette dernière langue. C'était un lecteur assidu de livres de sciences, de littérature et d'histoire, goût qui ne l'empêchait pas d'être grand joueur, grand buveur, et à l'occasion un brave et joyeux compagnon, toujours prêt à se dévouer pour ses amis, bien qu'il ne leur ménageât pas les propos narquois et les plaisanteries. Tout en sachant fort bien se montrer grand seigneur à l'occasion, il invitait parfois les ambassadeurs venus à sa cour à laisser là toutes leurs cérémonies et à venir faire une partie de plaisir avec lui. Il acceptait aussi bien une nuit d'orgie qu'une discussion sur une question de science, de lo-

ment primitifs si on les compare à ceux des observatoires modernes; mais grâce à leurs dimensions, ils permettaient des observations précises avec des méthodes très simples. Soit, pour en donner une idée, à déterminer, au moyen d'un gnomon formé d'un mur vertical divisé en degrés sur lequel le soleil projette l'ombre d'un style fixé perpendiculairement à ce mur, l'obliquité de l'écliptique et la latitude d'un lieu. Des observations du soleil, répétées journellement, ayant donné en degrés la plus grande et la plus petite hauteur zénithale de l'astre, la moitié de la différence entre ces deux nombres sera la plus grande déclinaison du soleil, et par conséquent l'obliquité de l'écliptique. En retranchant ce chiffre de la plus grande distance zénithale, on aura la latitude du lieu. C'est ainsi que l'astronome cité plus haut trouva pour la plus grande déclinaison du soleil 23°,28', chiffre sensiblement exact, à moins d'une demi-minute près.

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* gique ou de théologie. A chaque page de son livre, plein des plus fines remarques critiques et d'une inaltérable bonne humeur, il fait preuve, et sans aucune pédanterie, des connaissances les plus étendues. Il ne perd jamais d'ailleurs l'occasion d'une plaisanterie ou d'un bon mot. Serré un jour de près par trois cavaliers qui le poursuivaient depuis quarante-huit heures à la suite d'une bataille perdue, il s'arrête, se retourne, et se campe fièrement devant eux en leur disant d'un air goguenard et hautain : « Je voudrais vraiment voir, braves gens, lequel de

Fig. 181. — Mahavellipore. Sculptures gravées sur le roc (huitième siècle).

vous osera me toucher le premier. )) L'aplomb ironique du vaillant capitaine déconcerta tellement les trois assaillants, qu'ils battirent immédiatement en retraite.

Cet homme audacieux, spirituel et savant, l'un des plus puissants conquérants du monde, incarne vraiment le génie à la fois aventureux, raffiné et barbare de sa race. Souverain d'un village à douze ans, il mourait à cinquante ans empereur des Indes, qu'il avait conquises avec douze mille hommes.

Tout parallèle entre les peuples de l'Orient et ceux de l'Occident étant toujours trompeur, il serait bien difficile de rapprocher la période mogole d'aucune de celles que l'Europe a traversées. On ne pour-

rait assurément la comparer à la période féodale. Un chevalier mogol et un baron chrétien avaient sans doute des goûts aussi absolus et aussi sanguinaires, mais le premier l'emportait immensément sur le second par sa culture intellectuelle et par son amour éclairé des lettres, des sciences et des arts. Je ne vois guère que la période de la Renaissance qui puisse être mise en parallèle avec l'époque mogole. Un grand seigneur mogol et un ligueur français se seraient entendus dans leur amour des aventures sanglantes, des grands coups d'épée, des entreprises galantes, des joyaux, des riches étoffes, des vers subtils, comme dans leur mépris profond de ce bétail surmené qu'on appelait en Europe les serfs, et dans l'Inde les Soudras.

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