HYMNES ET POÉSIES KELIGTEUSES
En dehors des grandes épopées que nous étudierons dans un autre paragraphe, la littérature védique proprement dite se compose surtout d'hymnes et de traités religieux connus sous le nom de Yédas.
Nous avons eu déjà occasion de nous étendre assez longuement sur les hymnes védiques ; nous en avons cité plusieurs passages et indiqué
LA LITTÉRATURE ET LES LANGUES DE L'INDE
les tendances générales. Malgré l'incontestable beauté d'un petit nombre d'entre eux, nous partageons volontiers l'avis du savant Colebrooke qui, après s'être fait initier par les Brahmanes de Bénarès à la connaissance des Védas, et avoir eu la patience de les lire en totalité, déclarait ce que ce qu'ils renferment ne vaut pas la peine que le lecteur prend pour les lire, ni surtout la peine d'une traduction. » Il est heureux cepen-
Fig. 183. — Tanjore. Détail des sculptures de la grande tour (onzième siècle).
dant que ces livres sacrés soient connus en Europe ; ils fournissent en effet, comme nous l'avons vu au point de vue de l'histoire de la civilisation, des renseignements précieux. Ce sont les seuls documents qui nous restent sur une époque qui, sans eux, serait ignorée. On pourrait remarquer, il est vrai, qu'à ce point de vue, tout ce qui peut être extrait d'utile des Védas est facile à condenser en quelques pages.
La littérature védique ne se compose pas uniquement, comme on le sait, du Rig-Véda ; elle comprend des hymnes, des sentences, des traités (Soutras). Nous avons dit déjà que c'étaient des œuvres lentement
élaborées, et qu'il était véritablement puéril d'y chercher, avec certains auteurs « de libres effusions du cœur, de sereines contemplations de <( la nature, des élans instinctifs vers l'idéal ».
Commencés mille ans au moins avant Jésus-Christ, les livres védiques furent continués pendant plus de six siècles, et remaniés bien des fois sans doute. Jusqu'au jour où ils furent fixés par l'écriture, on peut les comparer à une encyclopédie collective que les éditeurs remanient et complètent à chaque édition, en s'assurant des collaborateurs nouveaux.
La littérature védique porte clairement d'ailleurs la trace de ce lent enfantement; les œuvres qui la composent ne constituent pas un ensemble homogène. Il y a loin de la poésie de certains hymnes aux laconiques maximes des Soutras, dont les auteurs semblent avoir eu présente à la mémoire cette règle d'un écrivain hindou : ce qu'un auteur doit se réjouir d'économiser même la moitié d'une voyelle brève autant que de se voir naître un fils. » En général, d'ailleurs, les Hindous abusent peu de cette règle, et ce n'est pas la "concision, mais la diffusion extrême qui est leur défaut.
Les mille et quelques prières contenues dans le Rig-Véda sont les plus intéressantes parties des Védas, au point de vue littéraire. Une moitié environ est consacrée à Indra, le dieu du ciel, et à Agni, le dieu du feu, l'autre aux divinités les plus diverses : le soleil, la nature, les nuages, etc. J'ai cité quelques extraits de ces hymnes et me bornerai à mentionner encore ici quelques-uns des plus remarquables, tout en répétant ce que j'ai dit plus haut, que ce n'est nullement avec de tels extraits qu'on pourrait avoir la prétention de juger de la valeur littéraire d' œuvres aussi considérables. Pour ne pas nous borner uniquement à des passages des Védas, nous y ajouterons un hymne à Brahma du poète Kalidasa, qu'on suppose avoir vécu vers le sixième siècle de notre ère, et un hymne sanscrit, extraits des manuscrits bouddhiques du Népal publiés par M. Hogdson. Ce dernier n'avait pas encore été traduit en français. Il a un caractère de majesté biblique, fort rare d'ailleurs dans les écrits bouddhiques , lesquels sont généralement d'une diffusion extrême et d'une lecture particulièrement insipide.
LA LITTÉRATURE. ET LES LANGUES DE L'INDE
Hymne, védique à Indra.
ce Le dieu qui naquit le premier, celui qui, justement honoré, a embelli les autres dieux par ses œuvres, celui dont la force et la grandeur infinies font trembler le ciel et la terre, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu qui a consolidé la terre ébranlée, qui a déchiré les nuages orageux, qui a agrandi la plaine des airs, qui a raffermi les cieux, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu par qui vivent tous les êtres, qui a refoulé ses lâches adversaires dans des grottes ténébreuses, qui s'empare de leurs dépouilles comme un chasseur de sa proie, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu que sollicite la prière, la prière du riche ou du pauvre, à qui s'adresse le prêtre dans ses invocations et le poète dans ses chants, ce dieu à la face sublime qui accepte nos dons, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu à qui appartiennent les coursiers, les campagnes fertiles, les génisses, les villes, les chars remplis de richesses, celui qui a produit le soleil et l'aurore, celui qui dirige les eaux, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu par qui les peuples obtiennent la victoire, que les guerriers, en combattant, appellent à leur secours, qui a été le modèle de l'univers, qui anime les êtres inanimés, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu qui n'emploie sa puissance qu'à frapper sans cesse le méchant et l'impie, qui ne pardonne jamais à l'insolence dédaigneuse, qui immole les monstres, ce dieu-là, peuples, c'est Indra !
Le dieu devant qui s'inclinent avec vénération le ciel et la terre, devant qui frémissent les montagnes, qui arme de la foudre sa main terrible, ce dieu-là, peuples, c'est Indra!
Le dieu qui accueille les libations, les offrandes, les hymnes, les prières, celui qui protège les mortels pieux, celui que réjouissent nos sacrifices et nos présents, ce dieu là, peuples, c'est Indra ! »
Hymne védique à l'Aurore.
ce Éclatante interprète des saintes paroles, l'aurore étale toutes ses parures pour nous ouvrir les portes du jour ; en illuminant l'univers, elle nous en montre tous les trésors ; elle a réveillé tous les êtres. De sa puissante main elle invite à se mouvoir le monde endormi; elle pousse l'homme à goûter la joie, à accomplir les rites sacrés, à travailler à sa fortune. Les ténèbres nous empêchaient de voir ; elle nous permet de regarder au loin. Cette fille du ciel se révèle à nous, favorable, resplendissante, couverte de son manteau de lumière, maîtresse de toutes les richesses que renferme la terre. Elle ranime par sa clarté tout ce qui existe ; elle ressuscite tout ce qui est mort. Depuis quand nous vient-elle visiter ? Celle qui va nous éclairer maintenant ne fait qu'imiter celles qui ont déjà lui pour nous et devancer celles qui luiront encore ; elle nous arrive aussi éclatante que les autres. Ils ne sont plus, les humains qui jadis ont vu l'aurore étinceler comme elle le fait aujourd'hui ; c'est à notre tour de la voir à cette heure, et ils devront mourir
aussi ceux qui reverront plus tard l'aurore matinale !... A l'abri de la vieillesse et de la mort, elle s'avance déployant toutes ses splendeurs ; elle en inonde les plages célestes. Déesse de la lumière, elle dissipe l'obscurité sinistre. Du haut de son char magnifique, conduit par des coursiers au poil rougeâtre, elle vient régénérer la nature ! Levez-vous ; un esprit nouveau recommence à nous animer ; l'ombre s'éloigne, le jour s'approche, l'aurore a frayé la route que le soleil doit suivre; marchons vers la clarté, vers la vie! »
Hymne védique au Soleil.
« Voici qu'à la vue du monde entier, les rayons de la lumière annoncent le dieu qui sait tout, le soleil. Devant ce soleil qui vient tout éclairer, les étoiles disparaissent à la manière des voleurs, en même temps que les ombres de la nuit. Étincelants à l'égal du feu, ses rayons saluent toutes les créatures. Tu passes, tu te montres aux yeux de tous les êtres, tu produis la lumière, ô soleil, et de ta splendeur tu remplis les airs ; tu te lèves devant la troupe des dieux, devant les hommes, devant le ciel, pour que chacun te voie et t'admire. 0 Dieu qui purifies et qui soulages, de cette même clarté dont tu couvres la terre chargée d'hommes, tu inondes les cienx et l'air immense, créant les nuits et les jours et contemplant tout ce qui vit. Sept cavales au poil fauve traînent le char qui te porte, radieux soleil ! Dieu qui regardes tout, ta belle chevelure est couronnée de rayons... Et nous, après le départ des ténèbres, revoyant une lumière plus belle chaque jour, nous venons nous prosterner en face de celui qui brille entre tous les dieux, et qui est le plus éclatant de tous les astres. »
L'âme suprême (hymne védique).
« Autrefois rien n'existait : ni l'être, ni le néant, ni le monde, ni le ciel, ni l'éther. Où était donc l'enveloppe de toutes choses, le réceptacle de l'eau, l'emplacement de l'air ? Alors point de mort ni d'immortalité, point de jour ni de nuit. L'Être seul respirait sans rien inspirer, absorbé dans sa propre pensée : il n'y avait rien en dehors de lui. Les ténèbres étaient enveloppées d'autres ténèbres ; l'eau n'avait nul éclat : tout était confondu en lui. L'Etre, reposait dans le vide qui le portait; enfin, par la force de sa volonté, l'univers fut produit. En son esprit un désir se forma, première semence de tout. Ainsi l'ont proclamé les sages, méditant avec leur cœur et leur intelligence : leur regard a pénétré en haut, en bas , partout, parce qu'ils avaient en eux des germes féconds, de grandes pensées. L'essence de l'Être suprême survivra à tous, comme elle a tout précédé. Mais qui connaît exactement ces mystères ? qui peut les révéler ? d'où viennent ces êtres et cet univers ? Les dieux sont nés parce qu'il a bien voulu, lui, les faire naître. Mais qui saura d'où il est sorti lui-même, d'où est émanée cette création immense?... »
Hymne à Brahmapar Kalidasa.
ce Honneur à toi, divinité à triple forme, qui, avant la création, n'avais qu'une nature unique et qui depuis t'es divisée en trois personnes pour mieux manifester tes trois qua-
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lités principales : la puissance, l'intelligence et la bonté. Principe incréé, ta semence s'est répandue sur les eaux, et tous les objets mobiles ou immobiles én sont nés; on te célèbre comme l'auteur de toutes choses. Bévélant ta grandeur sous trois aspects, tu es la seule cause possible dè formation, de durée et de ruine. L'élément féminin et l'élément masculin sont les deux principes constitutifs de ta nature, et de là est venue la propaga-
Fig. 184. — Tanjore. Détail des sculptures du temple de Soubranianya dans l'enceinte de la pagode (quinzième siècle).
tion successive de tous les êtres. Tu as partagé le temps en jour et en nuit : ton sommeil ou ta veille amène l'extinction ou la renaissance des créatures. Toi qui n'as ni origine ni fin, tu es la fin et l'origine du monde : tu existais avant la création et nul n'existait avant toi ; tu ne connais pas de maître et tu es le maître universel. Tu te connais toi-même ; tu te crées par toi-même ; tu t'abîmes en toi-même ! Tu es le père des pères, le dieu des dieux, l'auteur et l'objet de la science, le contemplateur et le but de la contemplation! »
Hymne bouddhique à Adi-Bouddha.
« 1. Au commencement il n'y avait rien, tout était vide, les cinq éléments n'existaient pas. Alors Adi-Bouddha, l'immaculé, se révéla sous la forme de flamme ou de lumière.
2. Lui en qui sont les trois gunas, qui est le Maha-Murti et le Visvarupa (forme de toutes choses) se manifesta : il est le grand Bouddha existant par lui-même, le Adinatha, le Mahesivara.
3. Toutes les existences renfermées dans les trois mondes ont leur cause en lui, et c'est aussi lui qui les fait subsister. Par lui et de sa profonde méditation a surgi l'univers.
4. Il existe par lui-même, il est l'Isivara, le composé de toutes les perfections, l'infini, qui n'a ni membres ni passions. Toutes les choses sont son image, et pourtant il n'a point d'image ; il est la forme de toutes choses et pourtant il n'a point de forme.
5. Il ne peut être subdivisé, il n'a point de figure visible, il est la source de sa propre force, la douleur ne peut pas l'atteindre ; il est éternel dans sa nature, mais il n'est point éternel dans ses manifestations. Je me prosterne devant lui.
6. Adi-Bouddha n'a point de commencement. Il est parfait, essentiellement pur, il est l'essence de la sagesse et de l'absolue vérité. Il sonde le passé et ses paroles sont immuables.
7. Nul ne lui est semblable. Il est présent partout. Il est terrible aux méchants comme un lion dévorant l'est pour le daim timide...
11. Les délices d' Adi-Bouddha consistent à rendre heureuses toutes les créatures sensibles ; il aime tendrement ceux qui le servent. Sa majesté remplit les cœurs d'épouvante et de respect. Il est le consolateur de ceux qui sont dans le tourment.
12. Il possède les dix vertus et il les donne à ceux qui l'honorent ; il règne sur les dix régions du ciel ; il est le seigneur de l'Univers. Il remplit de sa présence toute l'étendue des cieux...
15. Il est le créateur de tous les Bouddhas et des Bodhisattwas qu'il chérit. Avec l'assistance de Prajna ou Dharma {un des -personnages de la trinitè bouddhique), il a créé le monde. Lui-même n'a point eu de créateur. Il est l'auteur de la vertu. Il fait tout rentrer dans le néant. »