‹ Les civilisations de l'IndeChapitre 74 sur 155 · GRANDES ÉPOPÉES HINDOUES · texte numérisé non relu

GRANDES ÉPOPÉES HINDOUES

Le Mahâbhârata. — La gigantesque épopée du Mahâbhârata est une des œuvres les plus volumineuses de l'Inde ancienne, et même du monde. Elle comprend deux cent quinze mille vers, alors que Y Iliade n'a que quinze mille vers, 1' Odyssée douze mille et Y Énéide dix mille. Elle forme la valeur de quinze volumes ordinaires de cinq cents pages.

Le Mahâbhârata se compose d'un noyau primitif, auquel ont été successivement faites après coup des additions nombreuses. Cette vaste épopée est l'oeuvre des siècles, et non celle d'un seul homme ; un millier d'années, au moins, s'est écoulé entre l'établissement du texte primitif et les derniers remaniements. Son âge exact ne saurait donc être fixé ; mais il est douteux que les parties les plus modernes soient postérieures au troisième siècle de notre ère.

Le Mahâbhârata a une importance très grande aux yeux des Hin-

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dous. Il y est dit du reste que les quatre Védas ayant été mis d'un côté d'une balance, et le Mahâbhârata de l'autre, devant les dieux assemblés, ceux-ci reconnurent que le dernier l'emportait sur les premiers ; on y assure également que tous les péchés de celui qui en lit seulement une partie sont effacés. En fait, le Mahâbhârata est, pour les Hindous, aussi sacré que la Bible pour les chrétiens et le Coran pour les musulmans.

Fig. 185. — Chillambaram. Entrée d'un temple à colonnes (quinzième siècle) dans l'intérieur de la grande pagode. Les parties les plus anciennes de la pagode remontent au dixième siècle, mais elles ont presque entièrement disparu sous des constructions des quinzième et seizième siècles. {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement : 3'" 55.)

Ils ne doutent pas d'ailleurs que le livre ne fût composé dans le ciel et donné par les dieux comme présent aux hommes.

Le titre de Mahâbhârata, ou grand Bhârata est une abréviation pour « grande histoire de la race Bhârata )) ; c'est le récit de la lutte entre les Pandavas et les Kourâvas, branches rivales de la dynastie lunaire des Bharatides, établie dans l'ancienne cité d'Hastinapoura, près de Delhi.

Le poème débute par des invocations, prologues, généalogies, et se

continue par un récit entremêlé d'interminables digressions, amplifications et répétitions d'une lecture terriblement lourde pour un Européen. Récits accessoires et légendes se trouvent mélangés sans que les auteurs paraissent avoir eu le moindre souci de rattacher entre elles toutes les parties de cette mosaïque.

Le fond principal du récit est la lutte des cinq fils de Pandou, — les Pandavas, — contre les cent fils de Dhritàrâchtra (les Kourâvas). Semblables à l'Hercule et au Thésée de la tradition hellénique, aux chevaliers errants du moyen âge, les Pandavas proscrits parcourent l'Inde, la délivrent des monstres qui l'infestent et accomplissent toutes sortes de fabuleux exploits. Ils luttent contre les Rakchasâs, ces démons des bois de la mythologie hindoue, qui dévorent les hommes, savent prendre toutes les formes et traversent à volonté les airs. Un des Pandavas, le gigantesque Bhîmasena ce aux grands bras et au ventre de loup », est le plus terrible des cinq frères; il extermine les Rakchasâs mâles, séduit leurs filles par sa beauté et remporte les prix dans tous les tournois de chevalerie.

Un des cinq frères conquiert sur de nombreux rivaux la belle Draupadi, fille du roi Draupada, en bandant un arc que personne ne pouvait ployer. Les dieux sortent, comme d'habitude, de leur demeure céleste pour assister à la lutte. Les cinq frères inséparables épousent collectivement leur belle conquête, — preuve, en passant, de l'ancienneté de la polyandrie dans l'Inde.

Remontés ainsi au faite du pouvoir, les cinq frères en retombent bientôt par la faute de l'un d'eux qui perd au jeu ses richesses et ses palais. Réduits de nouveau à la pauvreté, ils recommencent leur existence de voyageurs, toujours suivis de l'inséparable Draupadi. Comme distraction, ils écoutent les légendes miraculeuses, mais interminables, que leur racontent les anachorètes ou les génies qu'ils rencontrent. Audition de récits merveilleux, luttes terribles, telle est leur vie. L'un des cinq frères, Ardjouna, livre même combat au dieu Siva déguisé en chasseur : il est battu, mais sa défaite est bien excusable si l'on considère qu'il se livrait depuis plusieurs mois à un régime consistant à se nourrir d'air et de feuilles sèches, en se tenant debout les bras levés et

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le corps reposant seulement sur la pointe du gros orteil. On sait que, dans les idées hindoues, de telles austérités peuvent conduire l'ascète à

Fig. 186. — CUillambarain. Temple à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode (seizième siècle). {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement : 5,u30.)

prendre dans le ciel la place d'un dieu. Aussi n'est-ce pas sans inquié-

tude que l'assemblée des dieux voit les hommes se livrer à des pénitences trop sévères. Pour charmer leurs loisirs, Ardjouna, celui-là même qui a combattu Siva, va , comme les héros du Dante, faire un voyage dans le ciel ; le gigantesque Bhîmasena, — l'homme aux longs bras et au ventre de loup, — lutte de dialectique avec un reptile surnaturel, qui l'a enveloppé, et qui, comme le Sphynx d'Œdipe, ne consent à le lâcher qu'à la condition qu'il résolve ses énigmes.

Grâce à leurs armes magiques, les cinq héros ne reculent pas devant les plus formidables exploits. Ils défont à eux seuls une armée qui venait attaquer un roi au service duquel ils s'étaient mis en cachant leurs noms.

On ne trouve pas d'ailleurs que des aventures héroïques dans le Mahâbhârata, la métaphysique s'y mêle fortement : le sixième livre, entr'autres, contient de longues dissertations religieuses. On y voit Krishna, incarnation de Vishnou, apprendre à un des cinq frères, le vaillant Ardjouna, qu'il est, lui aussi, une incarnation de Vishnou, l'être suprême ; il lui fait en même temps, au beau milieu d'une bataille, un long discours sur la vanité des choses terrestres, la destinée des créatures, leurs migrations successives jusqu'à l'absorption dans le sein de Brahma, la nécessité de détruire le désir, et autres théories assez proches parentes des idées bouddhiques.

Ces démonstrations métaphysiques n'empêchent pas d'ailleurs les grands coups d'épée. Bien qu'un des Pandavas soit l'incarnation même de Vishnou, il ne triomphe de ses ennemis, les Kourâvas, qu'après une formidable bataille qui dure dix-huit jours. Définitivement vainqueurs, les Pandavas peuvent enfin régner en paix. Lorsqu'ils sentent venir leur dernière heure, ils se dirigent, — toujours suivis de leur épouse collective , la charmante Draupadi, — sur l'Himalaya, où ils meurent successivement, niais pour s'élever immédiatement dans le séjour des dieux immortels. On apprend alors que ce n'était pas uniquement un des Pandavas qui était une incarnation de Vishnou. Non-seulement les quatre frères, mais encore leurs ennemis, les Kourâvas étaient, eux aussi des incarnations de diverses divinités.

Tel est, très rapidement indiqué, le fond de cette interminable épo-

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pée. On l'ajustement qualifiée d'aristocratique et de sacerdotale, car il n'y est question que de dieux, de prêtres et de rois. Le peuple, l'artisan, le marchand, etc., n'y sont même pas mentionnés. Ce gigantesque poème contient plusieurs passages remarquables, qui peuvent être comparés aux plus beaux des poèmes homériques. Sa morale est assez élevée et fort supérieure assurément à celle de Y Iliade et de Y Odyssée,

Fig. 187. — Tripetty. Colonnades placées à l'entrée de la montagne sacrée. {Hauteur des colonnes de leur base

à l'entablement : 2m55.)

La pagode est vraisemblablement du treizième sièele, mais les constructions représentées dans ce dessin sont beaucoup plus modernes.

mais ses défauts sont trop visibles pour que sa lecture puisse intéresser un Européen. Il nous transporte dans une humanité disparue où la façon de penser, de sentir et de raisonner diffère entièrement de la nôtre et présente tout un monde de conceptions fantastiques propres sans doute à charmer l'humanité dans son enfance, mais que l'homme moderne ne comprend plus.

Nous terminerons ce très sommaire exposé par quelques extraits du Mahâbhârata choisis parmi ceux où se manifeste le moins l'intempérance de l'imagination.

Descente de Youdhichthira aux enfers.

a Youdhichthira, du fond de l'empirée, suivait à pas rapides le messager céleste. Quelle descente sinistre ! quel effrayant voyage ! C'était la retraite des âmes coupables, enveloppée de sombres ténèbres, couverte d'une végétation impure, exhalant l'odeur pestilentielle du péché, de la chair et du sang. C'étaient des lieux remplis de milliers de cadavres, parsemés d'ossements et de chevelures, infectés de vers et d'insectes, d'où jaillissent des flammes dévorantes, où planent des corbeaux, des vautours et d'autres monstres ailés qui s'abattent sur des montagnes de corps mutilés et privés de pieds et de mains.

Au milieu de ces cadavres et de cette odeur fétide, le roi marchait, les cheveux hérissés de frayeur et l'âme désolée. Devant lui, un fleuve infranchissable roulait ses ondes ardentes et une forêt de glaives agitait ses branches acérées ; des roches de fer, des cuves pleines de lait bouillant et d'huile bouillante, des buissons meurtriers, offraient plus d'un supplice pour les méchants. Troublé par ces miasmes funestes, Youdhichthira allait reculer en arrière, lorsque ces paroles plaintives s'élevèrent des gouffres de la nuit : « Hélas ! monarque illustre et équitable, arrête-toi un instant pour adoucir nos peines. Autour de toi voltige comme un zéphir délicieux ; c'est le parfum de ton âme pieuse : il nous rend le calme, ce calme longtemps attendu. Beste ici, puissant fils de Bhârata, reste, car, en ta présence, nous cessons de souffrir. » Vivement ému de ces clameurs lamentables, le héros soupire ; ces voix chéries et si souvent entendues, il ne parvenait pas à les distinguer dans leur expression douloureuse.

Enfin il les reconnaît ; et tout à coup, éclairé, consterné, accusant la justice divine, s'agitant au sein de cette atmosphère étouffante, il crie au messager: « Va, remonte vers ceux dont tu remplis les ordres ; quant à moi, je renonce à y retourner; ceux que j'aime sont ici ; je demeurerai près d'eux, et, en me voyant, ils souffriront moins. » Le guide, entendant ces paroles, regagne le palais d'Indra et apprend au maître des dieux la volonté du descendant de Bhârata. Après que Youdhichthira eut été laissé quelque temps dans la région des châtiments, Indra, Yama et toutes les autres divinités descendirent dans l'abîme infernal. Aussitôt la lumière, émanée de tant de vertus réunies, dissipe les ténèbres, et les tortures des méchants disparaissent. Plus de fleuve enflammé, de forêt épineuse, de lacs de feu, de rochers d'airain ; plus de cadavres affreux : un souffle doux et embaumé se répandit sur les traces des dieux ; l'enfer fut illuminé de l'éclat radieux du ciel. »

Visite d'Ardjouna au paradis d'Indra.

ce Après avoir fait ses adieux à la montagne, Ardjouna, rayonnant de joie,- s'élance dans l'équipage divin qui remonte à travers les airs ; ainsi parvenu à ces régions qui sont inaccessibles aux enfants de la terre, il y rencontre des myriades de chars étin-

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celants. Ils ne sont illuminés ni par le soleil, ni par la lune, ni par aucune flamme ; ces corps aériens brillent de leur propre éclat ; beaucoup trop éloignés pour que nous mesurions leur grandeur, ils semblent à nos regards n'être que des lampes pâlissantes. Mais le héros, libre des liens terrestres, put admirer de près leur éblouissante splendeur, leur sublime harmonie. Devant lui passaient par centaines les rois équitables, les vrais sages, les victimes de la guerre, les solitaires qui ont conquis les cieux. Il aperçut enfin le séjour délicieux des saints et des pénitents, semé de fleurs aux nuances délicates d'où s'exhale, soulevé par la brise le parfum des plus douces vertus. Il vit la forêt

Fig. 188. — Tripetty. Étang sacré situé au pied de la montagne.

Maudana, où les chœurs des nymphes se déroulent à l'ombre d'arbustes toujours verts : abri réservé aux cœurs fidèles, où jamais ne pénétreront ceux qui ignorent le repentir, qui négligent les offrandes, qui fuient lâchement le champ de bataille, qui se dispensent des sacrifices, des abstinences, de la récitation des Yédas ; empire que ne contempleront jamais ceux qui ne fréquentent point les lieux saints, ceux qui dédaignent les ablutions et les aumônes, les impies, les profanateurs du culte, ceux qui s'enivrent, ceux qui se gorgent de viande, les adultères. Il fallut traverser cette radieuse forêt, résonnant d'une divine mélodie, pour entrer dans la cité d'Indra, où des milliers de chars animés s'élançaient ou s'arrêtaient devant lui, où ses louanges étaient répétées par la voix des chantres et des nymphes, tandis qu'un ravissant zéphyr l'inondait de senteurs embaumées. Là, les divinités et les bienheureux accueillirent avec allégresse

ce guerrier, aux bras athlétiques; salué parleurs bénédictions mêlées au bruit des instruments célestes, aux sons des conques et des cymbales, il suivit la route étoilée, le lumineux sentier des soleils ; entouré des génies du ciel, de la terre et de l'air, de l'élite des Brahmanes et des rois, il arriva, comblé d'honneurs, en présence du souverain des dieux. »

, Le Râmâyana. — Le Râmâyana est en importance le pendant du Mahâbhârata ; ces deux épopées sont, avec les Védas, les trois productions les plus considérables de la littérature sanscrite.

Bien qu'antérieur sans doute de plusieurs siècles à notre ère, le Râmâyana est de date un peu plus récente que le Mahâbhârata et présente ainsi moins d'interpolations. Il n'a que quarante-huit mille vers et est par conséquent quatre fois moins long que ce dernier. Suivant les Hindous il aurait pour auteur le dieu Vishnou.

Le Râmâyana est le récit des combats que soutient Râma pour reconquérir la belle Sitâ, son épouse, que lui a enlevée le démon Râvana, roi des Rakchasâs, génies malfaisants habitant l'île de Lanka (Ceylan).

De même que l'un des héros du Mahâbhârata, Râma est un dieu fait homme, une incarnation de Vishnou. Il a pour auxiliaires dans ses luttes les singes et les vautours. Les événements, comme ceux du Mahâbhârata, se passent dans un monde fantastique. Le sens général du poème paraît être une lutte entre le principe du bien et celui du mal. Les aventures qui s'y déroulent ont pour point de départ les persécutions que le farouche Râvana faisait subir aux prêtres, et les empêchements qu'il mettait aux sacrifices. Les dieux irrités tiennent conseil et décident qu'un d'entre eux s'incarnera pour sauver les hommes. Par ordre de Brahma, Vishnou , une des personnes de la trinité hindoue, se dévoue à cette tâche et naît sous la forme du héros Râma. Son père, qui ignore son origine, l'exile, à l'instigation de l'une de ses femmes. Pour obéir à l'ordre paternel, Râma va se cacher dans les bois avec sa belle épouse, Sitâ. La forêt de Dandaka, qu'il choisit pour retraite, est peuplée de génies et de monstres fantastiques. L'ogresse Soûrpanakhâ, sœur de Râvana, roi des Rakchasâs, devient amoureuse du beau Râma, et Sitâ lui faisant obstacle, elle tâche de la dévorer,

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mais elle est repoussée par Rama et son compagnon Lakshmana qui lui coupe le nez et les oreilles. Désireuse de se venger, Soûrpanakhâ revient avec quatorze mille démons, que Rama, grâce à ses flèches magiques, met en fuite. Furieuse de sa défaite, l'ogresse s'envole vers Ceylan et demande l'assistance de son frère Râvana « le roi aux dix visages et aux vingt bras )), pour enlever Sitâ.

Afin de satisfaire à son désir, le roi traverse les airs sur un char enchanté et essaie de s'emparer de Sitâ par ruse, avec le concours d'un ami qui se change en gazelle et entraîne Rama hors de sa demeure. Il enlève alors Sitâ en se transformant lui-même en anachorète et l'entraîne avec lui sur son char magique. Le roi des oiseaux, le vautour Djatâyouchâ, ami de Rama, s'efforce de l'arrêter; mais après une lutte formidable, dans laquelle Râvana est fort maltraité, le vautour est tué; le ravisseur continue sa route et conduit

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Fig. 189. — Vellore. Grande pagode. Détails d'un pilier (xive s.) .

sa conquête dans son palais, où il tente vainement cle la séduire.

Grâce au singe Hanouman, Râma découvre la demeure de Sitâ, et, avec l'aide du roi Sougriva et d'une armée de singes et d'ours, il part pour la reconquérir et va assiéger Lanka, capitale de Râvana. L'assaut est terrible, on déracine montagnes et forêts pour se les jeter à la tête. Râma soutient une lutte formidable contre le frère de Râvana, qui, en tombant vaincu, écrase simplement par sa chute deux mille singes. Râma lui-même finit par être blessé. Le roi des ours sait, heureusement, qu'il existe sur le mont Kêlâsa des plantes magiques qui peuvent guérir le héros, et charge Hanouman de se les procurer. Pour ne pas perdre son temps à les chercher, le brave singe déracine la montagne et la rapporte sur son dos ; le prince est alors guéri, les guerriers ressuscitas, et naturellement la bataille recommence. Finalement, Râvana est tué par une flèche magique que Brahmâ avait donné à Râma, et les dieux immortels applaudissent à la victoire qui rend Sitâ à son époux. Elle prouve en traversant les flammes d'un bûcher qu'elle n'a pas appartenu à Râvana, et Indra découvre alors à Râma qu'il est une incarnation de Vishnou. Le héros monte avec Sitâ dans un char magique et regagne Adjodhya, sa capitale, où il règne onze mille ans.

On remarquera que tous les héros de ces épopées sont généralement des incarnations de divinités, années de pouvoirs surnaturels et d'armes magiques, qui rendent leurs exploits aussi faciles que peu dangereux. La logique hindoue se préoccupant fort peu de ces subtilités, nous n'y insisterons pas et terminerons par quelques courts extraits du poème.

La descente cle la Ganga.

« Etant monté sur la cime de l'Himalaya, Mahéwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la Ganga : Descends !

Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djâta, formant un bassin large de plusieurs jaud janas et semblable à la caverne d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Ganga, ce fleuve divin, précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de Si va, infini dans sa splendeur. La Ganga, troublée, -immense, rapide, erra sur la tête du grand dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, Bhagiratlia de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva, l'immortel époux d'Oumâ. Alors cédant à sa prière, Siva mit en liberté les eaux de la Ganga ; il baissa une seule natte de ses cheveux ,

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ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands dieux, le purificateur du monde, le Gange enfin.

A ce spectacle assistaient les dieux, les Richis, les Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous montés les uns sur des chars de formes diverses, les autres sur les

Fig. 190. — Conjeveram. Gopura d'une pagode (probablement du quinzième siècle).

plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques éléphants, et les déesses venues aussi là en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, qui s'amusait à suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Ganga dans le monde inférieur.

Or, la splendeur naturelle à ces troupes des immortels rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés illuminaient tout le firmament d'une clarté flam-

boyante, égale aux lumières de cent soleils ; et cependant le ciel était alors enveloppé de sombres nuages.

Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux ; tantôt il se développait en largeur, tantôt ses eaux profonde? marchaient avec lenteur et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces variées des reptiles et des poissons.

Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là, l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de cygnes'; l'eau tombée de la tête de Mahadéva se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons , avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivi.

Alors on vit lesGrahas, les G-anas et les Grandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Mgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Siva, et, l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel sur la terre, ayant reconquis par la vertu de cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. Tout au long de ses rives les Eichis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier nageait dans l'allégresse. »

Le lever de la lune.

« La lune, comme si elle lui eût prêté son ministère, s'était levée, environnée d'une troupe étoilée , et, couronnée d'une foule de rayons, elle inondait les mondes de ses lueurs pénétrantes. L'illustre Hanouman vit monter dans le ciel, avec la splendeur de la nacre, cet astre nocturne, qui illuminait les plages éthérées, et qui, plus blanc que le lait ou que les fibres du Lotus, nageait au milieu du firmament, de même qu'un cygne sur un lac. Il l'admirait parvenu à la moitié de sa carrière, scintillant, radieux, versant à l'horizon ses flots de lumière et se promenant parmi le troupeau des étoiles, pareil à un taureau qui erre, enflammé d'amour, dans le parc des génisses. Il le regardait, tandis qu'il éteignait peu à peu les chaleurs dont la terre avait souffert pendant la journée, tandis qu'il soulevait les eaux de la vaste mer et éclairait toutes les créatures.

Chasse de la gazelle inagique, Mârîtcha, par Râma.

« Un moment, on voit la gazelle ; un moment, on ne la voit plus ; elle passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manège le plus grand des Eaghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle est perdue ; tantôt elle court épouvantée, tantôt elle s'arrête ; tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette avec rapidité. Mârîtcha, plongée dans une profonde terreur, allait donc ainsi par toute la forêt.

Dans un moment où Rama vit cette gazelle, création de la magie, marcher et courir

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devant lui, il banda son arc avec colère; mais à peine l'eût-elle vu s'élancer vers elle son arc à la main qu'elle disparut et s'éclipsa plusieurs fois pour se laisser voir autant de fois par les yeux du chasseur. Tantôt elle se montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par une longue distance.

Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna assez loin celui qui la poursuivait. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans toutes les régions du bois, comme le disque de la lune qui paraît et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, Rama,

Fig. 191. — Conjeveram. Construction à colonnes dans l'intérieur de la grande pagode devant le sanctuaire (probablement du quinzième siècle). {Hauteur des colonnes jusqu'à l'entablement : 6m50.)

son arc à la main et se disant à lui-même : « Elle vient ! Je la vois ! Elle disparaît encore ! » parcourut çà et là toutes les parties du bois immense.

Enfin le héros qu'elle trompait à chaque instant, arrivé sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles, s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de la peur. A sa vue, bien résolu à la tuer, ce héros à l'immense vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ses flèches.

Soudain, visant la gazelle, Râma tira sa corde jusqu'au bord de son oreille, ouvrit le poing et lâcha ce trait acéré, brûlant, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains, et le dard, habitué à donner la mort, fendit le cœur de Mârîtcha.

Déclaration d'amour de Sitâ.

« J'irai, dit-elle à son époux Rama, partout où tfu iras ; séparée de toi, je ne voudrais pas habiter le ciel même, noble descendant de Raghou ; je te le jure, par ton amour, par ta vie! Tu es mon seigneur, mon maître, mon guide, ma divinité; j'irai avec toi; c'est là ma résolution suprême. Puisque tu es si pressé d'entrer dans ces forêts touffues et impraticables, j'y marcherai la première, brisant sous mes pieds, afin de t'y frayer un passage, les hautes herbes et les ronces épineuses. Pour une femme de bien, ce n'est ni un père, ni un fils, ni une mère, ni un ami, ni son propre cœur qui font loi ; c'est son époux. Ne m'envie pas cette félicité ; chasse cette pensée mauvaise, de même qu'on rejette les dernières gouttes de la coupe que l'on a vidée; cher prince, emmène-moi sans défiance ; tu es sûr de ma fidélité. Accorde-moi cette faveur, que j'aille en ta compagnie vivre au sein de ces bois, que fréquentent seulement les sangliers et les lions, les ours et les tigres ; je m'y nourrirai, ainsi que toi, de fruits et de racines ; je ne serai nullement pour toi un fardeau incommode. Quelle sera ma joie d'habiter aussi ces forêts ombragées, délicieuses, embaumées par les senteurs les plus diverses ! Là, plusieurs milliers d'années, écoulées près de toi, me sembleraient n'avoir duré qu'un jour. Le paradis sans toi me serait un séjour odieux ; l'enfer, si nous le partagions ensemble, vaudrait pour moi le ciel. »

L'armée de Siva.

« Alors apparurent les troupes célestes des serviteurs de Siva, lançant le feu par les yeux et par la bouche, ayant beaucoup de pieds, de bras et de têtes, portant des bracelets ornés de pierres précieuses, levant tous les mains en l'air, pareils à des éléphants ou à des montagnes. Ils ont des formes de chiens, de sangliers, de chameaux, des membres de chevaux, de chacals, de vaches, des figures d'ours et de chats ; d'autres ont des muffles de tigres ou de panthères, des becs de corneilles ou de perroquets, des têtes de plongeons ; ceux-ci ressemblent à des boas gigantesques, ceux-là ont des becs de cygnes, de pies, de geais, des aspects de tortues, de crocodiles, de dauphins, de singes. Les uns imitent le héron, la grenouille, la baleine ; les autres ont une foule d'yeux, de larges oreilles , de gros ventres. Tel n'a pas de tête, tel a une tête d'ours, de bélier ou de chien : ils jettent des flammes par tous les pores, et chacun des cheveux de leur front ou des poils de leur corps est enflammé. »

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