ŒUVRES LITTÉRAIRES DIVERSES
A l'exception de l'histoire proprement dite, genre pour lequel les Hindous se sont montrés d'une incapacité telle qu'on peut dire qu'ils ne possèdent pas un seul livre d'histoire, il n'est guère de sujets sur lesquels ils n'aient écrit. Philosophie, religion, législation, etc., ont été l'objet d'ouvrages nombreux; les sciences elles-mêmes ont été étudiées dans plusieurs traités, généralement d'ailleurs fort médiocres.
Une simple énumération de ces œuvres nous entraînerait beaucoup trop loin ; nous ne mentionnerons parmi elles que les Pouranas, en raison de l'importance que les Hindous leur attribuent.
Le mot Pourana (ancien) est le terme sous lequel on désigne des livres religieux d'âges divers, qu'on a qualifiés assez justement de dépôt de la mythologie populaire. Ils renferment en même temps l'histoire légendaire des principales dynasties anciennes de l'Inde. Ils comptent plus de huit cent mille vers et forment dix-huit véritables encyclopédies d'une lecture absolument indigeste pour un cerveau européen.
Les seuls livres hindous qu'il y aurait un intérêt véritable à analyser ici sont, en dehors de ceux mentionnés dans ce chapitre, les œuvres philosophiques exposés dans les Upanishads. Nous en avons parlé à propos du bouddhisme et nous y reviendrons dans le chapitre consacré aux religions actuelles de l'Inde. Leur hardiesse philosophique n'a jamais été dépassée, et il faut bien reconnaître que l'Inde a abordé depuis deux mille ans les grands problèmes que l'Occident n'a guère mis en question que depuis un siècle, et qu'elle n'a pas reculé devant les solutions les plus hardies.
Les œuvres artistiques des Hindous sont trop importantes, en dehors de leurs productions littéraires, pour que nous nous attachions plus
longtemps à celles-ci. Après un court paragraphe consacré aux langues de l'Inde, nous aborderons le sujet beaucoup plus intéressant et beaucoup plus instructif à mon sens , quoique bien moins connu , de leur architecture.
Il serait tout à fait hors du but et des limites de cet ouvrage d'entreprendre ici une étude, même sommaire, des langues de l'Inde. C'est à des renseignements statistiques extrêmement succincts, destinés surtout à montrer leur diversité, que se bornera ce paragraphe.
Le voyageur qui voudrait visiter l'Inde avec des chances sérieuses d'être compris presque partout, devrait commencer par apprendre environ 240 langues et près de 300 dialectes. En ajoutant à l'étude préalable de ces 540 langues ou dialectes, la connaissance du persan, langage officiel des cours indigènes et de la haute société dans l'Hindoustan, celle du pehlvi, parlé par les Parsis, du chinois parlé par les immigrants de Calcutta, et des langues européennes parlées dans les diverses colonies anglaises, portugaises, françaises etc., de l'Inde, l'éducation linguistique du voyageur serait à peu près complète. Il lui serait inutile , d'ailleurs, de joindre à la connaissance de ces 550 à 560 langues, celle du sanscrit, car cette ancienne langue de l'Inde, à peu près la seule enseignée dans nos universités d'Europe, se trouve être précisément une de celles qui ne se parlent plus.
Les nombreuses langues parlées dans l'Inde se divisent en cinq groupes fondamentaux, présentant entre eux des différences beaucoup plus profondes que celles qu'on observe entre les langues européennes. Ces groupes sont les suivants : 1° langues aryennes, 2° langues dravidiennes, 3° langues kolariennes, 4° langues thibétaines, 5° langues khasi.
Le premier groupe renferme des langues à flexion, les trois suivants des langues agglutinatives , le dernier des langues monosyllabiques.
D'une façon générale, on peut dire que les langues aryennes se parlent dans le nord de l'Inde et une partie du centre ; les langues dravidiennes dans le sud ; les langues kolariennes dans des îlots de territoires
Fig. 197. — Madura. Grande pagode. Porte du temple de la déesse Jlinakshi.
La grande pagode de Madura est fort ancienne, mais ses parties les plus remarquables, représentées dans cette planche et les sept suivantes, remontent seulement à l'époque du règne du rajah Tirumal, c'est-à-dire au xvnc siècle.
CIVILISATIONS DE L'iXDB.
disséminés dans l'est et au centre ; les langues thibétaines dans les vallées de l'Himalaya; la langue khasi, dans une partie de l'Assam.
C'est à la famille des langues aryennes qu'appartient le sanscrit, langue morte depuis longtemps, mais dans laquelle sont écrits les anciens livres sacrés de l'Inde. Elle n'a guère aujourd'hui qu'un rôle analogue à celui du latin dans la liturgie catholique, et n'est apprise que par quelques Brahmanes.
L'importance considérable que les Européens accordent au sanscrit dans leurs universités tient surtout à ce que cette langue fut considérée autrefois comme la langue mère des langues européennes ; mais on sait aujourd'hui que les langues indo-européennes (sanscrit, allemand, slave, latin , grec, zend) sont des langues sœurs dérivées d'une langue commune aujourd'hui perdue. Le sanscrit n'est pas plus une langue mère que ne l'est une langue aryenne quelconque, le grec, l'hindi ou le latin, par exemple ; l'unique intérêt qu'il peut présenter à des Européens est de leur permettre de lire dans les originaux les anciens livres religieux de l'Inde.
On compte, sans les dialectes, environ seize langues aryennes dans l'Inde. La plus répandue, celle qui mériterait le plus d'être enseignée, puisqu'elle est la véritable langue officielle de la péninsule, celle dans laquelle sont traitées toutes les affaires , écrits les journaux et les livres les plus importants, et dont la connaissance est réellement indispensable aux personnes en relation avec l'Inde, est l'hindostani.
Cette langue, si répandue aujourd'hui, est pourtant nouvelle, puisque sa création ne remonte guère qu'au commencement du quinzième siècle. Elle est formée par le mélange de l'hindi, langue d'origine aryenne alors parlée dans l'Hindoustan, avec les langues arabe et persane que parlaient les Musulmans. Sa grammaire est principalement sanscrite ; on l'écrit généralement avec des caractères persans. Elle est souvent désignée sous le nom d'ourdou, mot qui signifie camp, parce qu'elle était la langue des camps mogols à Delhi. Elle se forma spontanément par suite des nécessités de relations entre les peuples, et c'est elle que les grammairiens devront étudier quand ils voudront apprendre comment naissent et se transforment les langues.
LA LITTÉRATUEE ET LES LANGUES DE L'INDE
Après l'hindostani , les langues aryennes les plus parlées de l'Inde sont : l'hindi, parlé dans une partie de l'Hindoustan proprement dit, le pundjabi, parlé dans le Pundjab, le bengali dans le Bengale, etc.
Les langues dravidiennes, parlées, comme nous l'avons dit, dans toute
Kg. 198. — Madura. Grande pagode. Détails des sculptures de l'une des gopuras.
l'Inde du sud, n'ont aucune parenté avec les langues aryennes. Elles nous font pénétrer dans un monde linguistique à part. Ces langues appartiennent en effet à la classe des langues agglutinatives, composées, comme on le sait, d'une racine inaltérable à laquelle viennent s'attacher des suffixes et des affixes.
La famille des langues dravidiennes comprend quatorze langues
ayant chacune de nombreux dialectes. Elles sont parlées par 50 millions d'individus. Les plus importantes de ces langues sont : le tamoul ou malabar, parlé dans le sud-est de la péninsule jusqu'au cap Comorin, c'est une langue importante dont la littérature est très riche ; le télégou, parlé par 17 millions d'Hindous à l'est du Dekkan et dans une partie des possessions du Nizam ; le canarais et le malayalam, sur la côte ouest, etc.
Le groupe des langues ko! ariennes parlé par diverses tribus sauvages de l'Inde représente les idiomes des populations autochthones de l'Inde avant les invasions.
Le groupe des langues thibétaines ne s'étend que dans les vallées de l'Himalaya.
Quant aux langues khasi, elles ne sont parlées que par un petit îlot de populations au sud de l'Assam. Elles appartiennent aux langues monosyllabiques, c'est-à-dire à ces langues formées d'une racine inaltérable indépendante, dont le chinois est le type. »
Voici maintenant par ordre d'importance numérique la liste des langues les plus usitées dans l'Inde. Le chiffre placé après chacune d'elles indique le nombre de millions d'hommes qui parlent cette langue ou les dialectes qui en dérivent :
Millions.
Hindostani 82 1/2
Bengali 39
Telegou 17
Mahratti 17
Pundjabi 16
Tamoul 13
Millions.
Guzrati 9 1/2
Canarais 8 1/2
Ourya 7
Malayalam 5
Sindhi 4
Hindi 2
L'immense variété des langues et dialectes de l'Inde complique singulièrement les voyages dans l'intérieur de la péninsule; elle nous a occasionné plus d'une fois de sérieux embarras. L'identification des localités est parfois fort difficile; il y a des endroits portant, suivant les cartes ou les livres, jusqu'à dix noms différents, parfaitement inconnus d'ailleurs en général aux indigènes. Il faut souvent un travail de
LA LITTÉRATURE ET LES LANGUES DE L'INDE
bénédictin pour reconnaître de quelle localité un auteur a voulu parler *.
Ce que nous venons de dire de la diversité des langues de l'Inde montre que les peuples qui habitent l'immense péninsule ne diffèrent pas moins par leurs langages que par leurs races. Les différences qui les séparent à ce double point de vue étant certainement plus grandes que celles qui séparent les divers peuples européens, on conçoit que des populations entre lesquelles existent de tels abîmes n'aient que de bien faibles chances de pouvoir jamais réussir à former une nation.
* Les Anglais se sont assez peu souciés d'apporter quelque unité dans la façon d'écrire les noms, et il n'y a pas deux cartes anglaises où ils soient écrits de la même façon. Même dans les villes traversées par des chemins de fer, on voit souvent le nom de la ville écrit d'une certaine façon sur la carte de l'indicateur, d'une deuxième façon dans le livret, d'une troisième sur la station elle-même et d'une quatrième dans les indicateurs des postes. Évidemment sans doute, il n'est pas bien difficile d'identifier Cawnpore et Kanhpur, Amritsir et TJmritsur, Pondichéry et Punduchéry, Conjevéram et Kanchipuram, etc.; mais il s'en faut que l'identification soit toujours aussi simple. Il y a un peu plus de difficulté à identifier Tanjore et Tanjawur, Awadh et Oudh, Travancore et Tiruwankodu, Mandir-Ray et Madras, etc. Eastwick fait remarquer avec raison que dans une des importantes publications de l'Inde (Thorton's Gazetteer) le mot Fath, qui entre dans la composition du nom de plusieurs villes est écrit de onze façons différentes (Futeh,Futh, Futhe, Futick, Futi,Futte, Futteh, Futtih, Futtoo, Futtun, Futty) toutes d'ailleurs incorrectes. Aussi est-il facile de comprendre, comme le fait observer l'auteur, que des chefs de régiments n'aient pu identifier une seule des localités sur les itinéraires qu'ils recevaient du gouvernement. Il ajoute qu'en comparant la carte officielle du gouvernement de Madras avec la carte de l'état-major, il n'a pu réussir à trouver aucune similitude entre les noms. Sur cinq cartes différentes examinées par lui la même rivière porte les noms de Tamraparni, Tamberperny, Tambaravari, Pambouri et Chindinthura.
Bien que la carte qui se trouve en tête de cet ouvrage soit forcément restreinte, et limitée aux localités renfermant des monuments importants, elle est plus complète à ce dernier point de vue que la plupart des cartes de grand format et nous a demandé beaucoup de travail. Naturellement nous avons adopté l'orthographe anglaise puisque l'anglais est la langue officielle de l'Inde, et que la plupart des livres relatifs à l'Inde sont écrits dans cette langue. Parmi les diverses orthographes d'un même mot, nous avons choisi la plus répandue ; elle est généralement celle qui se rapproche le plus de la prononciation habituelle telle que nous l'avons entendue sur les lieux.