‹ Les civilisations de l'IndeChapitre 79 sur 155 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

LES MONUMENTS DE L'INDE

L'étude de l'architecture de l'Inde est entourée de difficultés considérables. D'une part, en effet, certaines périodes sont dépourvues de monuments au point que des types d'une importance très grande sont parfois presque uniques. D'autre part, les constructions que l'on observe pendant une même période, mais d'une région à l'autre , diffèrent souvent au point de ne révéler aucune parenté apparente. Pas plus dans ses monuments que dans sa religion, ses langues ou ses arts, l'Inde ne possède cette unité qu'on lui attribua pendant longtemps. Elle se compose, de pays fort divers présentant, au double point de vue de la population et des milieux, des différences plus profondes encore que celles qu'on observe entre les diverses régions de l'Europe.

L'archéologue qui étudie les anciens monuments de l'Occident, ceux de la France par exemple, peut suivre le plus souvent siècle par siècle leur développement, et voir par quelles transformations successives ils ont passé d'une forme à l'autre. Les périodes pendant lesquelles les monuments manquent totalement ne sont jamais bien longues, et les documents écrits permettant de reconstituer les anneaux de la chaîne, lorsqu'elle est brisée, ne font jamais défaut. Avec les monuments d'un côté, les livres de l'autre, la reconstitution du passé est facile.

Il n'en est pas de même dans l'Inde, où le temps et les hommes ont détruit sans retour les témoins de longues périodes des civilisations

LES MONUMENTS DE L'INDE

passées, et où, jusqu'à des époques presque modernes, il n'y eut aucun monument écrit méritant le nom d'histoire.

L'archéologue qui visiterait l'Inde en sachant seulement de son passé qu'il fut rempli par plusieurs civilisations puissantes, serait très étonné de ce qu'il y verrait, et plus encore peut-être de ce qu'il n'y verrait pas. De la civilisation la plus ancienne, de celle dont les débuts sont antérieurs de plus de quinze siècles à notre ère, et dont les œuvres littéraires vantent la puissance , pas une pierre n'a gardé la mémoire. De la civilisation qui lui succède après plus de mille ans d'éla-

Fig. 199. — Madura. Vue des gopuras prise de la cour de l'étang du lotus d'or.

boration, il ne rencontre que des vestiges, suffisants pour montrer sa grandeur, mais insuffisants pour expliquer son histoire. Lorsque les monuments apparaissent brusquement, trois siècles à peine avant notre ère, ils se présentent avec un degré de perfection que, dans la suite des siècles, ils ne dépasseront guère.

Nulle part, l'observateur ne découvre dans l'Inde ces périodes d'enfantement préparatoire que les vestiges des autres civilisations révèlent presque toujours. Il voit, dans certaines régions, les monuments apparaître brusquement, puis s'accumuler pendant deux ou trois siècles, et tout d'un coup disparaître. Avant, c'est la nuit noire; après, c'est la nuit encore. Ailleurs, il découvre des influences grecques et persanes évi-

dentés, mais qui ne dépassent pas certaines régions, et qui, elles aussi, disparaissent brusquement. "Il rencontre subitement dans un désert des portes monumentales couvertes de bas-reliefs admirables ; mais, après avoir parcouru toute l'immense péninsule, c'est à peine s'il trouve deux ou trois constructions de la même espèce pour des périodes de civilisation ayant duré plus de vingt siècles. Si, renonçant à tirer de sa poussière cette antiquité si obscure, il veut se borner à l'étude des monuments de l'époque relativement moderne, et historiquement bien connue, où les Musulmans ont régné, les difficultés qu'il rencontre sont encore considérables. En vain supposerait-il que ces monuments doivent constituer une série bien homogène, puisqu'ils furent construits par des peuples professant la même religion et parlant la même langue. Les différences qui se présentent pendant la même période, dans les monuments des diverses contrées de l'Inde soumises aux disciples du Prophète, sont tellement grandes, au contraire, qu'il pourrait se demander si ces monuments appartiennent aux mêmes siècles et aux mêmes peuples.

L'histoire du passé de l'Inde peut seul jeter quelque lumière sur les anomalies apparentes que l'étude de ses ruines révèlent. Bien que les documents historiques soient d'une insuffisance extrême, ils peuvent cependant, étant convenablement interprétés, nous faire saisir des phénomènes inexplicables sans eux. L'histoire seule peut nous faire comprendre les monuments de l'Inde, et les monuments seuls peuvent compléter cette histoire. C'est grâce à eux, que des périodes sur lesquelles les traditions et les livres avaient été entièrement muets, sont sorties d'un oubli qui semblait devoir être éternel.

Page 1