LA SCIENCE HINDOUE
Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici, comme dans l'ouvrage que nous avons consacré à la civilisation des Arabes, plusieurs chapitres relatifs à l'état des sciences. Les Arabes ayant transmis aux universités européennes le trésor des sciences accumulées par le vieux monde grécolatin, et ce trésor ayant été considérablement accru par eux, il y avait un intérêt manifeste à étudier l'état des connaissances scientifiques chez ce peuple pendant la durée de son empire. Un tel intérêt ne saurait exister pour les Hindous. Contrairement à d'anciennes opinions, bien oubliées maintenant, nous savons aujourd'hui que toutes leurs connaissances scientifiques ont été empruntées par eux aux peuples avec lesquels ils étaient en relation et qu'ils n'ont pas su les faire progresser. Étudier l'état des sciences chez les Hindous, à une époque quelconque, serait donc simplement faire l'histoire scientifique des peuples avec lesquels ils étaient en contact, ce qui sortirait du cadre de cet ouvrage.
Ce que nous avons dit ailleurs de la constitution mentale des Hindous nous explique aisément qu'ils n'aient jamais fait faire de progrès sérieux aux sciences étrangères venues jusqu'à eux. L'esprit hindou, si subtil dans la philosophie, si ingénieux dans les arts, est dépourvu de la précision et du jugement indispensables pour aborder utilement l'étude des
sciences. Dans toutes les connaissances scientifiques proprement dites, il s'est toujours montré très faible. Il s'assimile assez aisément les résultats acquis par d'autres, mais sans pouvoir aller plus loin.
Les deux peuples auxquels les Hindous paraissent avoir emprunté toutes leurs connaissances scientifiques sont les Grecs et les Arabes. Nous ignorons comment la science grecque se propagea dans l'Inde, mais les monuments du nord-ouest de la péninsule, que nous avons étudiés ailleurs , suffisent à prouver que les Hindous furent en relations permanentes avec les Grecs de la Bactriane; il est probable que la transmission se fit par cette voie. Les plus anciens ouvrages d'astrono-
Fig. 234. — Golconde. Vue d'ensemble d'une partie des tombes royales.
Golconde, ancienne capitale d'un grand empire, n'est pins aujourd'hui qu'un misérable petit village dominé par une fortereFse à demi ruinée : Nous avons donné (page 55) une vue prise du sommet de cette forteresse. Cette planche et les suivantes représentent les mausolées des anciens rois de Golconde. Ils ont été restaurés par les soins du Xizam et forment un choix de types intéressants de l'architecture musulmane au centre de l'Inde depuis le milieu du seizième siècle.
mie hindous, tels que ceux de Varâhamira, qui vivait au sixième siècle, à Ojein, emploient d'ailleurs fréquemment des termes grecs et se réièrent aux Grecs.
Pour la transmission par les Arabes, il est plus facile de préciser exactement comment elle se fit. Ainsi que nous l'avons dit dans un précédent chapitre, les Arabes, longtemps avant notre ère, étaient en relations commerciales régulières avec l'Inde ; ce fut par leur intermédiaire que l'Orient et l'Occident communiquèrent pendant l'antiquité classique. Lorsque, beaucoup plus tard, le vieux monde fut conquis par les successeurs de Mahomet, les relations entre les deux peuples continuèrent, et nous savons, par les récits d'écrivains arabes, qu'à la
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cour des khalifes de Bagdad se trouvaient plusieurs savants hindous. Lorsque, plus tard encore, les Musulmans , héritiers plus ou moins directs des khalifes, conquirent l'Inde, ils furent suivis de savants qui continuèrent à répandre dans cette contrée les connaissances de l'Occident. C'est ainsi, par exemple, que le célèbre Albirouni, l'ami de Mahmoud de Ghazni, premier conquérant de l'Inde, voyagea dans la péninsule au onzième siècle et y propagea les sciences arabes, fort développées à cette époque , puisqu'elles se composaient non seulement de toutes les connaissances léguées par le vieux monde occidental, mais encore des découvertes que les Arabes y avaient ajoutées. A partir du onzième siècle de notre ère, la science hindoue n'est plus que la science arabe.
Les ouvrages de science hindoue, depuis les livres de mathématiques d'Arya- i
bliata, aU Cinquième Siècle Fig. 235. - Golconde. Vue d'ensemble d'un mausolée royal.
de notre ère, et ceux du célèbre Brahmagupta au septième, jusqu'à nos jours, ne sont donc, nous le répétons, que l'exposé des connaissances scientifiques venues dans l'Inde par les voies que nous avons indiquées. Les principaux de ces ouvrages sont bien connus aujourd'hui, et nous voyons par eux que leurs auteurs n'ont réalisé dans aucune science de progrès importants. Les idées qui eurent cours pendant quelque temps sur l'ancienneté et la précision de l'astronomie hindoue ont été abandonnées à la suite de-
tudes plus complètes, et ne méritent pas detre discutées aujourd'hui.
Les données scientifiques nouvelles qu'on peut très exceptionnellement découvrir dans les livres hindous ne se manifestent que sous forme de vagues aperçus sans démonstration : c'est ainsi que l'astronome Aryabhata énonce au cinquième siècle , en quelques lignes, la rotation diurne de la terre sur son axe, mais sans en donner aucune preuve. Bhâskara Achârya semble avoir eu, au douzième siècle, une vague idée des principes du calcul infinitésimal, mais il n'en tire aucun parti.
Nous voyons par ce qui précède qu'il faut refuser aux Hindous, en général , toute espèce d'originalité, dans les sciences. Ne pouvant rien leur attribuer de personnel, nous trouverions peu intéressant de parler d'ouvrages scientifiques où l'on ne rencontre rien qui ne figure déjà dans les livres grecs et arabes.
La faiblesse des anciens Hindous dans les sciences théoriques ne les empêcha pas d'ailleurs d'avoir des connaissances pratiques assez avancées. On peut en juger par l'état de leur ancienne architecture et de leurs arts industriels. Ils connaissaient le verre, la teinture, la distillation, l'art d'extraire les métaux, de fabriquer l'acier, de préparer quelques sels métalliques. Mais ces connaissances pratiques, filles de l'expérience et dont plus d'une était sans doute d'ailleurs d'importation étrangère, restèrent toujours chez eux indépendantes de toute théorie, de tous principes généraux, et ne méritent pas, par conséquent, le nom de science. L'expérience peut parfaitement apprendre à un enfant à se servir d'un bâton pour déplacer une pierre, d'une paire de rames pour manœuvrer un bateau, et d'une poulie pour soulever un fardeau; mais il ne s'élève à la connaissance scientifique que lorsqu'il est arrivé à comprendre que le bâton, la rame et la poulie sont des applications d'un même principe.
Les jugements sévères, mais , croyons-nous, équitables, que nous avons portés sur la science et la littérature des Hindous, sont bien différents de ceux que nous avons portés sur leur architecture , et de ceux que nous formulerons bientôt sur leurs autres arts. Le lecteur un peu familier avec la psychologie des individus et des peuples ne saurait
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s'en étonner. Il n'y a guère que dans les livres d'histoire et dans l'opinion des foules que l'on puisse voir un peuple présenter une supériorité universelle dans toutes les branches des connaissances humaines. Une observation un peu attentive montre combien de tels jugements sont erronés. Un peuple, comme un individu, peut , suivant sa constitution mentale, être très supérieur dans une branche du savoir humain et tout à fait inférieur dans les autres. Il n'est aucune supériorité
Fig. 236. — Golconde. Détails d'ornementation de !a façade d'un mausolée royal.
qui les implique toutes, et il en est bien peu dans l'ordre intellectuel entre lesquelles il soit possible d'établir une hiérarchie. Je vois bien en quoi un mammifère est supérieur à un poisson, parce que je vois clairement que le système nerveux du premier est plus développé que celui du second ; mais si je compare entre elles des supériorités telles que celles de Phidias et de Newton, de Descartes et de César, je ne vois aucun moyen de démontrer quelle est celle qui l'emporte. La supériorité artistique est tout à fait indépendante de la supériorité scientifique et est même généralement assez incompatible avec elle. Elle implique en effet des habitudes de penser et de sentir, des modes de conception de la vie et
des choses tout à fait différents. Ces deux supériorités se rencontrent donc fort rarement chez un seul peuple. Le savant analyse les phénomènes et tâche de voir les choses telles qu'elles sont, sans nul souci de leur beauté ou de leur laideur. L'artiste et le poète tâchent au contraire de les embellir, et leur tendance naturelle, tendance sans laquelle ils ne seraient ni artiste ni poète, est de nous les montrer comme elles ne sont pas, ou tout au moins comme elles sont fort rarement. Aucun peuple n'est parvenu assurément au développement scientifique des Européens du dix-neuvième siècle, mais il n'est pas douteux cependant que beaucoup, sans même parler des Grecs, ont atteint autrefois un niveau artistique très supérieur au nôtre. L'âge de la vapeur et de l'électricité ne saurait être en même temps l'âge où les arts arrivent à leur apogée.
Il ne faut donc tirer de ce qui précède aucune conclusion à l'avantage ou au désavantage des Hindous. Ce n'est pas uniquement d'après leur supériorité dans les arts, ou d'après leur infériorité dans les sciences qu'on peut les juger.