CL.ché Gautier
FIG. 163. — Téte de Lokapala, style T’ang de Long-men. Musée Guimet, don Wannieck.
sonnalités extraordinairement puissantes : Li Che-min, empereur T’ai-tsong (627-649), le plus grand souverain de lhistoire chinoise — la terrible impératrice Wou Tso-t’ien (684-
Les Civilisations de Orient. — T. III. 14
705), — lempereur Hiuan-tsong ou Ming-houang (713-755),. mécéne fastueux qui acheva, par les malheurs de ses derniéres. années, de laisser un renom impérissable dans la légende. A Pextérieur, c’est l’époque de |’épopée chinoise en Asie. Sous T’ai-tsong les armées chinoises font la conquéte de la Mongolie et du Turkestan chinois; sous Ming-houang elles débordent méme sur l’actuel Turkestan russe et sur les Etats du Pamir.
Fic. 164. — Bodhisattva du T’ien-long-chan.
Musée Guimet, mission Lartigue.
Toutes ces contrées de |’ Asie centrale étaient, on l’a vu, profondément bouddhiques. Leur annexion et le réle qu’elles jouent désormais dans la politique impériale contribuent a
renforcer Vinfluence du bouddhisme en Chine. I/échange d’ambassades politiques avec les royaumes indiens, les voyages des pélerins chinois, comme Hiuan-tsang et Vi-tsing, vers la terre-sainte du Gange, les récits quils propagent a leur retour contribuent encore a familiariser l’Ame chinoise avec
Cliché Sivén.
Fig. 165. — Bodhisattva du T’ien-long-chan.
la culture sanscrite. Aussi l’époque des T’ ang est-elle pat excel-
lence l’époque bouddhique de l’histoire chinoise. ; L’esthétique ‘I’ang se présentera donc avec un triple ca-
ractére. Fruit d’un siécle d’impérialisme victorieux, ce sera
une esthétique de force : non plus cependant la force inquiéte, tumultueuse et désordonnée des Six Dynasties, mais une force unitaire et triomphante; ce sera l’esthétique de la musculature ostentatoire et de la plastique épanouie. Produit d’une époque d’expansion territoriale, puis, par contre-coup, de curiosité
Cache Stvén.
FIG. 1660. — Bodhisattva de T’ien-long-chan.
envers les choses du dehors et de large réceptivité a leur égard,
lesthétique ‘T’ang se montrera accueillante a toutes les in-
fluences grecques, indiennes ou iraniennes, rencontrées a Turfan comme a Kutsha, 4 Khotan comme a Samargand. Enfin, dominée en matiére religieuse par le bouddhisme, l’esthétique T’ang sera méme, a certains égards, du fait de cette inspiration comme par le triple apport allogéne qu elle véhicule, une esthétique étrangére aux données profondes de l’Ame chinoise.
FIG. 167. — Téte, style du T’ien-long-chan. Collection Wannieck.
Le succés seul de la sculpture suffirait a légitimer cette affirmation. La sculpture, en Chine, comme le rappelait M. Pelliot (x), n’est pas un art. Cest le fait d’imagiers ano-
(1) Cours du 30 mai 1927.
nymes, faisant cettvre pie. Que la Chine, sous les T’ang, ait prété une importance capitale a la grande sculpture rupestre ou en ronde-bosse, cela prouve a quel point, sous l’influence des idées étrangéres, |’ échelle traditionnelle des valeurs se trouvait renversée. Du reste, bien que les véritables lettrés continuassent sans doute a réserver la qualité dceuvres artistiques aux productions de la peinture et des arts que nous appelons (a tort) arts mineurs, bien queffectivement les sculptures Tang soient des ceuvres d’ar-
Cliche Loo. Citché Strén.
FIG. 168. — Bodhisattva T’ang. FIG. 169. — Bodhisattvas T’ang. Collection Palacio University Museum (anciennement a M. C. T. Loo). of Philadelphia.
tisans et non d’artistes, fabriquées en série et toujours anonymes, il n’en reste pas moins qu’elles intéressent l’historien parce qu’elles traduisent 4 un degré remarquable, du fait
méme de cet anonymat, les caractéristiques de l’époque que nous venons de définir; du fait aussi que plusieurs d’entre elles se trouvent présenter un caractére de beauté, sinon peut-étre en esthétique chinoise proprement dite, du moins
— n’ayons aucune fausse honte a l’avouer — a nos yeux d Occidentaux.
Cliché Vignier.
FIG. 170. — Bouddha T’ang. Collection Vignier.
M. Sirén a essayé de dégager dans la sculpture bouddhique T’ang les styles des différentes provinces. Cependant, exception faite de l’ilot indien-gupta du T’ien-long-chan, ces divers
Cliché Peilliot.
FIG. 170 bis. — Statue de Touen-houang.
ateliers obéissent a la méme loi que nous énoncions tout a Vheure: restauration intégrale et bientot exagération des formes plastiques, sens des volumes, la sculpture chinoise achevant
de passer d’une conception picturale A une conception « de plenitude »; et donc préférence pour la ronde-bosse qui permet d’affirmer les formes, et gotit du réalisme, un réalisme direct, sans conventions ni enveloppement ni but autre que lui-méme, parfois proclamé jusqu’a la violence et outré jusqu’a la grimace.
Fini des stylisations gothiques du Wei, fini des grandes cassures anguleuses ou des ondes terminales de la drapetie. Celle-ci est désormais indiquée par de grands plis qui se veulent réalistes, sans valeur décorative propre, mais qui laissent volontiers, en se moulant amplement dessus, apparaitre la puissance du buste et des cuisses. Les tétes des bouddhas ou des bodhisattva sont, elles aussi, puissantes de construction, calmes et énergiques d’expression. Fini aussi du mystére.
FIG. 171. — Linteau de porte, Six Dynasties ou Souei. Collection C. T: Loo.
Le réalisme T’ang,en produisant la statuaire bouddhique en pleine lumiére, fait souvent naitre une impression un peu analogue a celle de l'art du Gandhara. Cependant l’expression religieuse reste, a notre avis, bien supérieure, parce qt il ne sagit plus ict de ladaptation improvisée d’un art lointain a lévangile d’une autre race, mais au contraire d’un art deja adapté, ayant derriére lui un long passé de religiositeé.
A défaut de mysticisme, l’art bouddhique Tang, comme il convient pour ia religion d’Etat d’une époque de gloire impériale, dégage souvent une réelle impression de majesté divine, de plénitude, de force et de paix confessionnelles, de sécurité
dogmatique (1) (cf. fig. 170). Cest le cas, notamment, pour le Bouddha colossal de Long-men, haut de plus de 15 meétres, sculpture rupestre exécutée entre 672 et 676 par limpératrice Wou T's6-t’ien (fig. 162). Evidemment le caractére de grandeur transcendante de cette image gigantesque provient moins de sa valeur spirituelle ou artistique que de ses dimensions mémes; l’effet n’en est pas moins saisissant. Mais les
Fic. 172. — Un des chevaux de la tombe de T’ai-tsong (647). D’apres le moulage du Musée Guimet.
statues presque aussi colossales de disciples et de bodhisattva qui entourent le Bouddha sont d’une platitude et d’une
(1) Citons par exemple une Kouan-yin debout datée de 706, calcaire gris de University Museum de Philadelphie, reprcduit2 par Sirén, TIT, pl. 402?
lourdeur évidentes, de méme que les lokapdla voisins, avec leur exhibition de musculature athlétique et leur torsion déclamatoire, développent un réalisme outrancier qui nous annonce les défauts par lesquels périra la sculpture T’ang (1). Bient6t s’'imposeront en effet comme un poncif, dans ce genre de statues, une violence a froid et une gesticulation sans sincérité qui nous rappelleront les éléves de Michel-Ange. Il
Cliché Lartigue, Segalen et de Voisins.
FIG. 173. — Cheval ailé (licorne) de la tombe de l’empereur Kao-tsong (683).
(1) StréN, Sculpture, III, 455-457. Cf. Lbid., III, 480, 481, ete. Autres anatomies post-michelangelesques de /okapdla traitées en morceaux de brayoure, au T’ien-long-chan : SIREN, Sculpture, LN A Oi7-
faudra loriginalité japonaise pour rendre a ces statues de lokapéla — de shi-tennd, comme on dira dans 1’ Archipel — une énergie intérieure (cf. fig: 163).
Ot le xéalisme Tang triomphe également, c’est dans les tétes de moines. Ces visages rasés, souvent sillonnés de rides, présentent plus d’une fois la valeur de portrait des statues romaines de la bonne épcque : le sentiment gandharien des volumes et le sens chinoits du portrait se rejoignent ici pour produire des chefs-d’ceuvre (1). Le Pensylvania Museum de Philadelphie a acquis dans ce style une statue, debout, de prétre agé, a la grosse téte toute parcheminée, aux yeux inquisiteurs, a la poitrine maigre qui s’entrevoit dans l’échancrure de la samghati sobrement drapée, piece digne des statues-portraits memphites (2). Par ailleurs, dans certains bustes sacerdotaux comme dans certaines tétes de bouddhas, la solidité et la régularité de la construction un peu lourde du visage, jointe a une froideur qui va jusqu’a l’absence d’expression, dcnnent au type je ne sais quoi de néronien. La force brutale des T’ang, travaillant sur le méme fond hellénistique, arrive a produire les mémes résultats que la force romaine (3).
Pour montrer a quel point l’apport bouddhique. arrive souvent a imposer a la Chine une esthétique absolument étrangére a ses concepts, je citerail, a ce méme propos, deux chefs-d’ceuvre admirables. Lun d’eux est un bouddha assis a indienne (décapité), marbre blanc de 42 centimétres, au Museum of Fine Arts de Boston (4). Le torse transparent sous le vétement mouillé, avec la poitrine doucement bombée et le merveilleux modelé du ventre, représente une des plus heuretises reconquétes de la science gandharienne par le fondu gupta : or cette piéce doublement indienne a été
(1) Notamment statue debout en marbre blanc, de 70 centimétres, du Museum of Fine Arts de Boston (SIREN, Sculpture, III, pl. 371).
(2) Ancienne collection Sirén. Cf. SiREN, Sculpture, IIT, pl. 373.
(3) SIREN, III, 474.
(4) Ibid., III, 407.
I, APPORT BOUDDHIOQUF 247
trouvée a Si-ngan-fou. Non moins beau le bodhisattva analogue du T’ien-long-chan rapporté par le commandant Lartigue au musée Guimet (fig. 164).
Le Tien-long-chan, ce groupe de temples rupestres du Chan-si dont nous avons deja parlé, présente en effet a Pépoque Tang un phénoméne trés curieux. Par suite de
Came Gauthier.
Fic. 174. — Statue funéraire. Musée Cernuschi.
circonstances que nous ignorons — sans doute larrivée d'un essaim de moines magadhis — le ’ien-long-chan devient alors pendant un certain temps un foyer d’influences indo-gupta. La courtoisie de M. Sirén nous permet de reproduire quelques
photographies de cette école (1) (fig..165, 166). Presque plus rien ici de la rigidité de construction architecturale gandharienne. Une liberté de poses, une douceur de nu, qui évoquent Sarnath et la seconde école de Mathura. La draperie et les écharpes, comme mouillées et collées au corps, laissent en effet transparaitre les membres voluptueux et purs;
Fic. 175. — Statue funéraire. Collection Wannieck.
souvent méme le nu est directement abordé, non seulement dans les torses, mais dans le modelé du ventre. Le hanchement indien, si caractéristique du gupta, donne a ces statues
(1) Extraites de SirEN, Sculpture, IV, pl. 488, 494, 495, 496, 501.
une grace un peu sensuelle qu’ignoraient les raides figures sino-gandhariennes. Seul un léger embonpoint qui nous cloigne des sveltesses gupta nous avertit que, méme dans ces ceuvres de choix, l’empatement Song est désormais proche (x).
Du reste il n’y a pas qu’au Vien-long-chan que s’avére Vinfluence indienne. Plusieurs autres statues de bodhisattva
Fic. 176. — Cheval piaffant.-Collection C. T. Loo.
debout présentent une pureté de lignes et une élégance nettc-
(1) Rapprocher de Vesthétique du T’ien-long-chan certaines peintures de Touen-houang, comme le Samantabhadra Pelliot du musée Guimet (fig. 203).
ment gupta, ou, mieux encore, pala. Citons seulement 1’admirable torse encore mis en valeur par un trés léger hanchement et par les longues jambes si pures-sous les ondes de la draperie, marbre blanc de 86 centimetres, au Museum of Fine Arts de Boston (1). Dans cette piéce, comme dans un calcaire gris analogue (g6 centimétres) de la Freer Gallery de Washington (2), le torse est d’ailleurs presque entiérement nu sous le jeu des écharpes et des colliers, et ce retour au nu fondu, svelte et pur des meilleures écoles indiennes nous avertit que nous sommes ici en dehors de lesthétique chinoise. Enfin dans la célébre statue (décapitée) de bodhisattva debout, originaire de Pao-ting, marbre blanc de r m. 85, a la collection de Mme John D. Rockefeller, impression est plus immédiate encore : telle quelle apparait, depuis Pheu- ‘teux dégagement conseillé par M. Migeon, avec son buste entierement nu, a l’écharpe prés, avec la délicieuse draperie de la jupe qui laisse transparaitre le modelé des jambes, c’est a un torse de Sarnath, que nous avons affaire (3). Cest en effet a Sarnath, dans la Nalanda pala ou a Mayurbhanj qu il faudrait aller pour retrouver cette absolue pureteé. Quand la Chine sempare de ce theme, comme dans les célébres statues de bodhisattva debout et hanchés du musée de Philadelphie (fig. 169, cf. 168) (4), c'est pour les couvrir d'une profusion de parures qui, de ces libres nus indiens, fait encore des Vierges gothiques. L’impression est en effet ‘plus religieuse 4 nos yeux. Mais déja apparait ici encore la tendance a l’embonpoint qui, sous les Song, défigurera la plupart des Kouan-yin.
(1) SmREN, Sculpture, III, pl. 375.
(2) udibvd Olay.
(3) SIREN, Arts anciens, t, III, pl. ror, A. (4) StREN, Sculpture, pl. 378.
La sculpture « laique » T’ang.
Dans l’art bouddhique, comme on vient de le voir, le réalisme ‘T’ang pouvait se voir atténué par certaines influences adverses, comme VTinfluence gupta. Au contraire, dans la sculpture laique — terme de convention que nous employons ici pour désigner les ceuvres étrangéres au culte bouddhique — ce réalisme triomphe sans opposition. Nous avons ici l’art dun siécle d’épopée, d'une dynastie guerriére et conquérante, art militaire, art d’animaliers, art de force triom-~ phante.
Les éléments de ce réalisme s’offraient directement. L/art des Six Dynasties, tel que nous Yavons défini avec M. Vignier, nous présentait, depuis les fibules 4 enchevétrement animal jusqu’aux grandes chimeres Leang, un bouillonnement de forces et une accumulation d’énergies qui ne demandaient qu’a se libérer. Les lecons de plastique qu’a la faveur des importations bouddhiques la
Chine recut sous les T’ang de SRG eens avert: aes ‘ : ollection Stoclet.
VOrient romain et de IlIran Par la courtoisie de M. Stoclet.
sasanide canalisérent et ordonnérent ces virtualités. Du premier point de vue l’art Tang
Les Civilisations de VOrient. — T. III. 15
pourrait se définir comme étant I’énergie des Six Dynasties enfin « réalisée », comme étant le tumulte musculaire des Six Dynasties enfin ordonné (cf. fig. 171, 182, 183). Par l’autre aspect l’art T’ang est l’intégration au fond chinois des apports
FIG. 178. — Chameau. Collection C. T. Loo.
étrangers, romano-perses, rencontrés en Asie centrale. L,art animalier et militaire des T’ang se présente ainsi comme une synthése des Six Dynasties et du romano-sdsanide.
Le fait est frappant dans les statues — terre cuite ou pierre — ou les reliefs représentant des chevaux, sujet cher aux artistes T’ang. Au lieu des hauts destriers et des élégantes haquenées de l’époque Wei, a Vencolure si curieusement surélevée par rapport a la croupe, nous avons souvent affaire désormais a des bétes massives et trapues, sortes de percherons, qui rappellent les chevaux sdsanides du Taq-i Bustan, de Naksh-i Rustam et de Shapur (fig. 172), a comparer
Cliche: Henvi Martt.tz.
Fic. 179. — Buffle. Collection Sauphar.
avec les piéces sdsdnides du tome I, fig. 97, 98, 106, etc.). C’est le cas, par exemple, des six chevaux de bataille de Vempereur T’ai-tsong, reproduits en relief autour de sa tombe prés de Li-ts’iuan-hien, au Chen-si, entre autres pour celui d’entre eux auquel le commandeur K’ieou Sing-
Kong arrache du poitrail une fléche recue pendant la bataille (fig. 172) : 4 comparer avec le destrier du grand Khusraw équestre de Taq-i Bustan (1). De méme pour le coursier voisin, représenté « au galop volant », on pourra songer aux galops de Naksh-i Rustam, l’intermédiaire étant fourni par une peinture de Turfan (2). De méme encore pour les terres cuites et les stucs funéraires : lintermédiaire entre cette cavalerie T’ang qui peuple aujourd’hui nos collections et les montures des chevaliers iraniens nous est fourni par les piéces de I’ Asie centrale, comme les chevaux de stuc trouvés par Sir Aurel Stein a Shortshuq prés de Qarashar (3) (cf. fig. 174-176).
Mais laffinité sasdnide n’est ici qu’un des moindres facteurs. Le réalisme direct des T’ang, avec son gout pour les formes puissantes, pour le jeu des muscles en pleine action, suffirait a expliquer toutes ces statues : coursiers hennissant et piaffant dimpatience, ou secouant la téte dans un frémissement admirable de naturel, chevaux a demi cabrés dans le brusque arrét de leur course, le cavalier rejeté en arriére pour tirer sur les rénes; chevaux lancés au grand galop, le cavalier ou l’amazone se penchant sur l’encolure en un mouvement plein de vérité pour stimuler la béte ou sabrer l’ennemi a terre; chevaux de cirque enfin, dont les évolutions se prétent a toutes les fantaisies de l’écuyére (4). On sent*a quel point toute cette société chinoise du vite et du vue siécle, habituée aux raids foudroyants a travers le Gobi, la steppe mongole ou les oasis du Tarim, avait la passion des formes chevalines : par cette cavalerie de nos musées et de nos collections, c'est l’épopée T’ang qui ressuscite devant nos yeux (fig. 175, 176). Le méme réalisme direct se fait jour dans les statues de terre cuite glacée repro-
1) SARRE, Art de la Perse ancienne, pl. 85.
2) Von LE Cog, Buddhistische Spatantike, III, pl. 20.
3) STEIN, Serindia, t. IV, pl. CXX XVI et von LE Cog, Bilderatias, fig. 135. 4) Ausstellung Chinesischer Kunst, 1929, 08 340-345 (collections Th. Simon,
( ( ( ( eng H, Gutmann, Th. Bohlken et F. Bliithgen).
I, APPORT BOUDDHIQUE 219g
Chicne- Crr, Loo:
Fic. 180. — Bélier de pierre. Collection von der Heydt. Six Dynasties ou T’ang.
Par la courtoisie du baron von der Heydt.
duisant des chameaux, l’animal représenté avec tant de vérité qu’on suit le rythme qui scande son pas régulier et berce sa téte rejetée en-arriere et qu’on entend le cri léonin de sa bouche ouverte en rictus de caricature (nombreux spécimens a la collection Eumorfopoulos) (1) (fig. 178). Plus de vigueur encore, et méme une concentration d’énergie prodigieuse dans deux statuettes du Louvre, un calcaire et un marbre (15 et 16 centimetres) représentant l’une un lion assis qui déchire un agneau, l'autre un lion également
"Archives photographiques.
‘ FIG. 181. — Statues de félins (pierre et marbre). Musée du Louvre.
assis qui se retourne pour rugir (fig. 181) (2). Ceuvres capitales en ce qtrelles réalisent la parfaite et éphémére synthése de deux principes : lélément sdsdnide, tel qu’on peut le voir dans la lionne de l’ancienne collection Doucet
(1) A rapprocher des chameaux passants des fresques décoratives de Samarra (HERZFELD, Malsereien von Samarra, pl. WUXXVI). (2) SmREN, Sculpture, III, pl. 435.
FIG. 182. — Oiseau de bronze. Musée Cernuschi.
re
et l’élément « Six Dynasties », reconnaissable ici a l’extraa
ordinaire énergie virtuelle des muscles comme
Vaspect
draconesque de la téte.
Le réalisme brutal des ‘T’ang éclate dans les statues funéraires de guerriers comme dans les statues bouddhiques
Chic
Fic. 183. — Bronze fin des Six Dynasties.
Collection Vignier.
os
représentant les lokapdla (en chinois tien-wang), ces rois célestes auxquels leur fonction de gardiens de temples a fait revétir en Asie centrale et en Chine une apparence guerriére. Les guerriers-T’ang, aujourd’ hui nombreux dans nos collections, sont souvent, comme d’ailleurs leurs prédécesseurs, les guerriers funéraires Wei, de véri-
tables ethniques, doublés de por-
traits : on reconnait du premier coup d’ceil archer ou le piquier chinois, le reitre ture, le mercenaire mongol.
Le détail de larmure et de l’armement achéve de faire de ces piéces des documents historiques incompatables (fig. 184, 185). La violence guerriére qui les anime est encore plus marquée dans les statues de lokapdla ou de dvdrapdla, accusée souvent jusqu’au rictus et a la grimace, comme dans les splendides statues de bois polychromes rapportées de Touenhouang au musée Guimet par M. Pelliot. Ces statues, de carrure puissante, de réalisme brutal, oti la force est affirmée pour elle-méme, nous montrent mieux que toute théorie le chemin parcouru depuis le gothique Wei (1).
(1) Signalons a ce sujet un curieux exemple de l’influence gandharienne sur
Les délicates figurines funéraires représentant des femmes, ptincesses, demoiselles de compagnie ou simples bourgeoises, danseuses ou musiciennes, ne sont pas sans témoigner d’ure évolution analogue (fig. 187-195) (1).
Fic. 184. — Lokapala, bois peint, Fic. 185. — Guerrier T’ang. époque T’ang. Musée Guimet, Musée Guimet.
mission Pelliot, Touen-houang. Don de la vicomtesse de Sartiges.
Vart T’ang : la paire de dudvapdla au buste nu, de la collection von der Heydt au musée national de Berlin (SIREN, Arts anciens, III, pl. 89, A, B). Cest absolument la méme musculature faussement réaliste que dans la célébre frise gandharienne représentant des dieux marins, aujourd’hui au British Museum (FOUCHER, A7t gréco-bouddhique, I, 247, fig. 126).
(1) Cf. aussi SrrEN, Arts anciens, III, pl. 91, 92.
Clické Pivot.
FIG. 186. — Céramique funéraire, style Souei. Musée Cernuschi.
Les jeunes élégantes de l’époque Souei gardaient encore toute la sveltesse Wei, allongée méme par les exagérations d’une mode raffinée : un corset étroit leur faisait une taille de libellule; aux épaules deux revers débordants en ailes, au poignet des manches énormes flottant jusqu’au genou ajoutaient a leur préciosité de chatelaines de notre xvé® siécle
Clché C. T. Loo.
Fic. 187. — Danseuses et musiciennes. Figurines Souei ou T’ang. University Museum of Philadelphia.
(fig. 186, 187). En général les danseuses et les musiciennes T’ang ne participent pas 4 cet aristocratisme gothique. Charmantes d’ailleurs, la plupart du temps, par la grace simple de leurs poses, la coquetterie de leurs gestes, le rythme
de leurs lignes; plus unanimes aussi, dans leur souplesse onduleuse, que les longues chatelaines guindées de jadis. Fruit d’un réalisme synthetique~qui se montre attentif pluts6t a la vie du geste qu’au détail des figures, elles constituent un des aspects les plus agréables de l’art T’ang (fig. 187-195). Peut-étre serait-on en droit de se demander quelle part revient dans ce style a Vinfluence des petits stucs peints représentant des déités féminines, d’inspiration plus ou moins alexandrine, que nous avons mentionnés a Tumshugq, a Kutsha et a Turfan (fig. 111, 112).
Cliché Gauthier.
Fic. 188. — Figurines funéraires T’ang. Musée Cernuschi.
Le péril impliqué dans l’art T’ang, c’est qu'il se satisfait dun réalisme absolument direct, un réalisme qui se réalise
tout entier. A ce jeu, la violence intérieure qui, depuis les Six *Dynasties;. animait la
sculpture et 1l’ornementation »
sévaporera bient6t. On aura ainsi un art tout de force dans lequel la force se perdra, un
att tout de réalisme dans lequel .
les formes, par leur ostentation méme, s’empateront. Le cas.
est frappant dans la grande .
ronde-bosse de pierre. Les lions, |
debout ou accroupis, de la tombe du fils de Kao-tsong a
Kong-ling (1), le cheval-dragon — ailé photographié par Segalen
sur la tombe de Kao-tsong a Kien-tcheou (fig. 173) sont des ceuvres déja lourdes, malgré Vélégance de la « physionomie chevaline » de la derniére de ces statues. Les deux lions de
Kong-ling, notamment, si on
les compate aux chimeres des tombeaux des Leang, montrent tout ce que le génie chinois
Fic. 189. — Danseuse T’ang.
Collection Koechlin.
a perdu entre le début du vr® siécle et la fin du vir°. La violence des Six Dynasties s’est pétrifiée. Avec les derniéres de
(1) SIREN, Sculpture, III, 429.
ces statues tombales — les lions de l’empereur Te-tsong & Ts’ong-ling (806) — c’est déja lengourdissement Song.
Méme dégénérescence rapide dans les statues de guerriers ou de Lokapala. Du réalisme outfancier on tombe a la fois dans l’empatement et la violence caricaturale. |
Cliché Goloubew.
FiG. 190. — Musicienne T’ang. Ancienne collection Goloubew.
Cliché Ptwvot.
Fic. 191. — Dame T’ang. Musée Cernuschi.
L’art décoratif des T’ang.
Les principes de l’ornementation T’ang, dans les bronzes (notamment les miroirs) comme dans la céramique, obéissent aux mémes lois. Aprés l’asymétrie tumultueuse des Six Dynasties, le décor revient 4 la symétrie la plus classique.
Fic. 192. — Figurines T’ang. Collection C. T. Loo.
Les plans, note M. Charles Vignier, au lieu de se chevaucher, se hiérarchisent de nouveau. Toutefois ce retour a « lordre Han » ne va pas sans que la décoration bénéficie des conquétes de l’énergétisme animal des Six Dynasties et du réalisme animal et floral des T’ang eux-mémes. Les miroirs, qui, par les exigences de leur décor, constituent les meilleures défi. .
nitions des diverses périodes chinoises, vont donc nous présenter un symétrisme franc, combiné avec l’emploi constant des formes vivantes. A l’ornementation géométrique des Han ils préféreront désormais les motifs floraux et animaux, par exemple les pampres et les grappes de raisin ou les pivoines d’une part, les renards, les ours, les lions, les chevaux, les cervidés, les faisans et les phénix d’autre part. De plus, ces végétaux et ces animaux, au lieu d’étre traités dans le graphisme purement linéaire, en dessin plat, que nous avons rencontré sous les Han, s’enlévent en relief arrondi, jusqu’a simuler, de haut, la ronde-bosse, et ce caractére est
Fic. 193. — Figurines T’ang. Musée Cernuschi.
conforme A tout ce que nous savons de l’esthétique T’ang qui n’est pas, comme celle des Han, une esthetique de surface plane, mais de volumes. 8 Certains de ces miroirs ’ang, dits en Hurope « miroirs aux vignes » et en Chine « animaux de mer et raisins » relévent méme de la sculpture proprement dite. Le téton central affecte la forme d’un gros animal étendu et vu de dos, semblable tant6t a un ours, tantdt a un sanglier. Autour de cette
Les Civilisations de VOrient. — T. III. 16
b¢éte centrale, d’autres animaux qui sont soit des ours, soit des lions, soit des renards, soit des fauves fantastiques intermédiaires, mais tous puissamment modelés et saisis en des attitudes ramassées, rampantes ou bondissantes ou se retournant brusquement, d'un naturalisme vigoureux. Ces
FIG. 194. — Danseuse. Collection David Weill.
animaux alternent trés réguliérement avec des pampres et des grappes. Aprés eux, dans le cercle extérieur du miroir, les grappes alternent d’ordinaire avec des oiseaux non moins
I, APPORT BOUDDHIQUE 233 réalistes, tantot juchés sur le pampre, tantdt vus de haut, ailes ouvertes en plein vol (x). Parfois, dans cette bande extérieure chaque oiseau est poursuivi par un renard (fig. 198).
Ces miroirs ornés de bétes tombent quelquefois dans la lourdeur habituelle au réalisme animalier des T’ang (2). Mais quand ils évitent la surcharge, ils peuvent atteindre une grande beauté (3). C'est le cas notamment pour le miroir Sumitomo de notre figure 200, dans lequel sont représentés quatre animaux : un lion, une sorte de phénix, une antilope, une sotte de cigogne, chevauchés chacun par tin personnage fantastique, et lancés tous quatre en une ronde échevelée — galop volant ou plein vol — autour de l’ours central; le puissant réalisme du lion (4), Pélégance des oiseaux et de lantilope, Venvol sinueux des banderoles qui entourent les cavaliers, tout cela fait du miroir Sumitomo
(1) Spécimens reproduits par M. Kiimmel dans son catalogue Ausstellung Chinesischey Kumst, 0 454, 455, 456 (collections H. Hardt et O. Wassermann, Berlin, et musée de Goteborg.)
(2) A. J. Koop, Le Bronze chinots, pl. 79 Fic. 195. — Figurine Wei ou T’ang et 80. Collection Vignier.
(3) Cf. A. J. Koop, pl. 81.
(4) Comparez aux lions analogues d’un miroir ayant appartenu a M. C. T. Loo, reproduit dans le catalogue de ses Bronges antiques, pl. XX XVII.
Dear te LES CIVILISATIONS DE LORIENT
un des plus parfaits chefs-d’ceuvre de l’art T’ang; toute la vitesse et toute la pureté du graphisme Han, avec, en plus, la triomphante musculature du vu siécle (1).
Comme on le remarquera, le miroir en question est, non pas rond, mais festonné en huit arcs. Le miroir Sumitomo suivant (fig. 201), également festonné en huit- pétales, est
FIG. 196. — Miroir T’ang. Archives photographiques du musée Guimet.
(1) Méme puissant réalisme animalier, méme élégance musculaire, méme observation des attitudes de vitesse dans les bétes bondissantes et galopantes — chevaux ailés, lions, loups, etc. — d’un ancien miroir Loo, reproduit dans le catalogue des bronzes Loo, pl. XXXVI. Et aussi ancien miroir de M. Sirén dans son catalogue:(Avs Asiatica, VII), n° 160. De tels miroirs importent plus pour
d’une simplicité plus grande encore. Des deux cdtés du téton central, deux chevaux ailés, piaffant, a l’échevélement tiés décoratif; au-dessus deux oiseaux volant parmi un sobre rinceau a fleur épanouie de liseron; au-dessous une élégante composition de pampres avec feuilles de vigne et grands calices lotiformes (1). D’une simplicité plus élégante encore
Cliché Lanvepce.
FIG. 197. — Miroir T’ang. Collection Henri Riviére.
connaitre l’art animalier des T’ang que la grande ronde-bosse, souvent empatée, de l’époque.
(1) Voir aussi, pour sa supréme élégance et sa simplicité décoratives, l’admirable miroir Vignier reproduit par O. KUMMEL, dans Ausstellung Chinesischer Kunst 1929, n° 462.
le miroir du musée Guimet reproduit sur.notre figure 202, avec, comme téton, une rosette épanouie, entourée de deux bouquets allternant avec deux «vols » décoratifs. Mais le roi des miroirs T’ang reste peut-étre une piéce de 22 cm. 25 de diamétre appartenant a la collection Eumorfopoulos, et dont le décor, puissant et sobre, est formé de deux phénix
Fic. 198. — Miroir « aux raisins », Collection Sumitomo.
passant, aux ailes éployées, alternant avec un léger motif de feuilles, et avec des chevaux ailés au galop volant (r).
(1) Reproduit en couleur dans Koop, Bronzes chinots, pl. 89.
Dans de telles piéces, nous sommes bien loin du décor géométrique et méme du graphisme animal des Han. Les thémes florauxfet animaux, traités avec amour, pour eux-mémes, constituent désormais tout le décor. Par ailleurs peut-étre convient-il de remarquer qu'une partie de ces themes, comme le pampre, la grappe, le cheval ailé (Pégase?), peuvent
FIG. 198 bis. — Miroir Sumitomo. Six Dynasties.
fort bien provenir d’apports helléniques recus par 1Asie centrale. ee Au contraire, c’est bien le réalisme d’épopée des Tang
qui est seul en cause dans deux miroirs, l'un, a la collection Eumorfopoulos, de 17 cm. 1 de diamétre, et dentelé en huit arcs de bordure (1), lautre, au Louvre, a bordure circulaire, de 15 centimetres. Tous ‘deux portent comme décor, sur fond nu, deux cavaliers au galop, le premier tirant une fléche sur un sanglier en fuite, le
FIG. 199. — Miroir T’ang. Collection Sumitomo.
second poursuivant ou attaquant, la lance en arrét, un lion. La plus belle scéne de chasse T’ang, et un des
(1) Reproduit' dans Koop, Bronzes chinois, pl. 89, ¢.
| I) APPORT BOUDDHIQUE 239 plus beaux spécimens de l'art animalier de cette glorieuse
époque (1).
La céramique T’ang illustre ces mémes lois.
(1) Ausstellung Chinesischer Kunst, 1929, N® 457.
Fic. 200. — Miroir T’ang. Collection Sumitomo.
La céramique vernissée — généralement verte — apparait, on l’a vu, a la fin des Han. Sans doute, comme le suggére M. Pelliot (1), s’agit-il 14 d’une importation venue de I’Iran.
Fic. 201. — Miroir aux chevaux ailés. Collection Sumitomo.
Quoi qu'il en soit, elle atteint un grand développement a lépoque T’ang. Les émaux prennent alors les couleurs les
(1) Cours sur Part chinois, 22 mai 1927.
plus variées : vert, jaune, pourpre manganése et bleu; le vert et un jatine-orange tournant au brun restent les teintes spécifiques. L’usage du décor multicolore qui semble jusquela inconnu devient en effet désormais trés fréquent. Plus tard, a l’époque des raffnements Song, les délicats reviendront au charme du monochrome. Les T’ang, dans leur
FIG. 202. — Miroir T’ang aux fleurs. Musée Guimet, don Pelliot.
amour pour le réalisme franc et méme brutal, se plairont au contraire aux oppositions de couleurs un peu crues (1).
(1) Catalogue Eumorfopoulos, I, vert et orange presque partout et quelquefois touge-orange et bleu foncé (LVIII, 402).
242 "sLES CIVILISATIONS DE I/ORIENT
Il en va de méme pour les formes des vases. Ce seront en général de grandes amphores, des bouteilles, des bols aux formes autoritaires et catégoriques, aux arétes nettes. Comme le remarquait M. Vignier, tandis que la céramique Song sera