L LD, —N
FIG. 121. — Fresque de Qumtura, d’aprés von Le Coq. Par la courtoisie de M. von Le Coq.
dans une peinture sur bois du vue siécle, découverte par Aurel Stein et représentant un personnage assis, avec la tiare et la grande barbe sdsanides, vétu d’une riche casaque verte, de culottes 4 passementerie et de lourdes bottes, tous détails de toilette nettement iraniens, et chez lequel les quatre
(1) GODARD-HACKIN, Bamiydan, pl. XXIV.
(2) Ibid., fig. 25, p. 67.
bras attestent seuls l’allusion indienne (fig. 117) (1). Cest encore a l’art iranien que se rattachent les autres peintures sur bois de Dandadn Uilik reproduites par Aurel Stein, par exemple la tablette représentant deux personnages tenant une coupe a la main, montés l’un sur un cheval pommele, lautre sur un chameau (2) (fig. 118). Comme nous l’avons indiqué au tome I de cet ouvirage, nous avons la les premiéres peintures « persanes »
atithentiques, formant le lien entre le « gréco-sdsanide attardé » de Samarra et les premieres miniatures arabopetsanes de Mésopotamie
Fic. 122. — Donateur, fresque le Bazakliq. FIG. 123. — Fresque de Bazakliq. Museum fiir Volkerkunde. Mission Mission von Le Coq (Berlin). von Le Coq. Par la courtoisie Par la courtoisie de M. von Le Coq. de M. von Le Coq.
(1) STEIN, Ancient Khotan, I, pl. LXI.
(2) Ibid., II, pl. LIX.
FIG. 124. — Princes uigur, fresque de Bazaklig. FIG. 125. — Donateur uigur, fresque de Murtuq. FIG. 126. — Donateur, banniére de Turfan. FIG. 127. — Feuillet d’ouvrage manichéen de Turfan.
Mission yon Le Coq (Berlin). Par la courtoisie de M. von Le Coq.
(manuscrit du fonds Schéfer et « primitifs » de la Collection Vever). ;
Mais c’est surtout dans les sites archéologiques de la région de Kutsha, comme Qumtura, Qizil et Kirish, que nous voyons fleurir, du vi® au vue siécle, une culture matérielle et artistique franchement iranienne, bien qu’étroitement associée a la religion bouddhique. Lorsque les missions allemandes de MM. von Le Coq et Griinwedel découvrirent cette civilisation, au cours des années 1904-1907, on pouvait se demander comment la civilisation iranienne avait pu pénétrer ainsi jusqu’au coeur du Gobi. Les travaux de M. et de Mme André Godard et de M. Hackin 4 Bamiyan, en 1923-1924, sont venus apporter la réponse a cette question. Rien de plus significatif en effet que la comparaison entre les fresques de Bamiyan de la niche du Bouddha de 35 métres, copiées par Mme Godard pour le musée Guimet, d'une part (fig. 110), et, d’autre part, les fresques de Qumtura et des grottes de Qizil (notamment de la grotte « des peintres » et de la grotte « des seize porte-glaives »), transportées en partie au Museum fur Volkerkunde de Berlin (fig. 120, 121). Les fresques de la niche du Bouddha de 35 métres 4 Bamiyan datent vraisemblablement des v®-vi® siécles, les fresques de Qizil et de Qumtura, comme on vient de le dire, des vi°, vir® et vite. Cest a Bamiyan que nous voyons apparaitre, dans le dieu lunaire central (fig. 11g) et dans les donateurs « au balcon » qui Ventourent des deux cdtés (1) le type des « chevaliers » de Qizil : élégants porte-glaives ou sveltes lanciers serrés dans leur longue tunique bordée d’une large bande et que caractérise souvent la mode du grand revers rabattu sur le coté droit.
Ce type du chevalier iranien débarrassé de la lourde armure sdsdnide et devenu un gentilhomme plein délégance, c’est bien lui en effet qui peuple les grottes de Qizil et de Qumtura. Sur les fresques rapportées au Museum fiir Volkerkunde de
(1) GODARD-HACKIN, Antiquités de Bamiydn, pl. XXII, XXIII.
Fic. 128. — Miniature uiguro-manichéenne Fic. 130. — Miniature manichéenne de Turfan. de Turfan.
FIG. 129. — Fresque chrétienne de Turfan.
Mission von Le Coq (Berlin). Par la courtoisie de M. von Le Coq.
Les Civilisations de V Orient. — T. III. 12
Berlin et sur les belles reproductions. qu’en a donné M. von Le Coq (zr) nous sommes frappés, en méme temps que par l'aspect nettement iranien de ces-ceuvres, par leur caractere curieusement médiéval : tous les membres de cette aristocratie indo-européenne de Kutsha, beaux seigneurs et belles dames, damoiseaux et pages, jusqu’aux peintres qui ont pris soin de se représenter eux-mémes, évoquent pour nous notre propre chevalerie, depuis les figures de la Bible de Charles le Chauve, jusqu’aux trés riches Heures du duc de Berry (fig. 121) (2) Mais il ne s’agit 14 que de rencontres culturelles, relevant de ce « gothisme » asiatique dont nous parlerons tout a Vheure. En reéalité il n’est ici question que d’art iranien, et les peincures de Qizil, contemporaines pour la plupart de l’apogée et de la chute de l’empire des Khusraw en Iran, forment précisément le lien spirituel entre l’art des fresques sdsanides et celui des miniatures persanes d’époque islamique (3).
Aprés les fresques koutchéennes et leur faisant d’ailleurs attistiquement suite, viennent les peintures de la région de Turfan, bouddhiques ou manichéennes. Il s’agit ici en général d’ceuvres datant de l’époque ot Turfan était passé au pouvoir des Turcs Uigur. Les rois Uigur (744-840) se montrérent les fidéles héritiers de l’ancienne culture indoiranienne du pays, et les influences iraniennes s’accrurent encore auprés d’eux lorsque, en 763, ils eurent embrasse le manichéisme, cette religion mixte, mazdéo-chrétienne, qui avait son berceau et son foyer en Iran (4).
De fait, art de Turfan, en dépit des séries gandhariennes
(1) Buddhistische Spatantike, résumé dans le Bilderatias.
(2) Je me permets ici de renvoyer au tableau que j’ai tracé de ce milieu koutchéen dans mon livre Sur les traces du Bouddha (Paris, Plon, 1929), p. 39-60 (« peintures persanes au fond du Gobi »).
(3) Signalons aussi a Qizil le héraldisme sAsanide, s’imposant jusque dans les représentations de garuda; von LE Cog, Bilderatlas, fig. 273, p. 101. De méme les tissus a théme héraldique de Turfan, Chotscho, pl. 50.
(4) Vow tel p. 252-257,
habituelles, nous apparait surtout comme un art sino-iranien. La plupart des princes laiques ou des guerriers représentés sur les fresques bouddhiques de Bazakliq et de Murtuq et tels que M. von Le Coq les reproduit dans son magnifique album sur Chotscho s’avérent, de dessin, de costume, d’armement et de type physique, moitié sdsdnides, moitié Tang. Cest le cas pour tous les « chevaliers de Turfan », assez voisins de ceux de Qizil, 4 légére moustache ou imberbes, vétus
FIG. 131. — Relief schiste de Hadda. FIG. 132. — Art Wei. Bodhisattva Musée Guimet, Mission Barthoux. de Yun-kang. Mission Chavannes.
de riches tissus, 4 l’armure généralement plus complete ici qu’a Qizil, avec jambiéres, brassards, etc. (fig. 122) (1). Citons entre autres une sorte de Parsifal bouddhique, male et doux
(1) GRUNWEDEL, Altbuddh. Kulst., p. 240, 311 et von L&E Coo, Buddhist. Spdtant. III, pl. 14 et 18.
chevalier, 4 l’expression recueillie, qu'un +eligieux, pour le recevoir dans les ordres, est en train.de tonsurer (fig. 123) (1). Aussi d’autres guerriers de Bazakliq, figurant des lokapdla, moins élégants, plus massifs, avec une armure non moins compléte, sino-sdsdnide (2). Ailleurs, dans une scene de pranidhi, nous voyons, groupés autour du Bouddha, des donateurs barbus de type soit « Asie antérieure », soit tokharien, stivis de leurs chameaux et de leurs mulets, évocation vivante des caravaniers est-iraniens, soghdiens ou koutchéens qui apportaient linfluence perse jusqu’aux frontiéres chinoises (3). Notons aussi, dans un groupe de fresques des environs d’Idiqutshahri, toute une suite de donateurs uigur du xe siécle, en grand costume de cérémonie, une sorte de mitre ou de tiare sur la téte, avec leurs femmes offrant des fleurs, leurs musiciens et leurs serviteurs, ceuvres ou, sans Vintervention de l'Inde, l’art persan rejoint directement Part chinois (4) (cf. fig. 124-126).
A plus forte raison en va-t-il de méme dans les miniatures et enluminures de manuscrits manichéens, également du Ixe siécle, rapportées de Turfan par les missions allemandes (voir notre tome I, p. 252-257). Nous reproduisons ici, grace a la courtoisie de M. von Le Coq, deux de ces peintures, caractérisées par les bonnets et les habits blancs du clergé de Mani (fig. 127, 128). Le caractére iranien de ces ceuvres est trop évident pour qu'il soit nécessaire d’y insister: nous avons 1a les premiéres miniatures persanes connues, et il est intéressant de les rapprocher de certaines figures (d’ailleurs de méme époque) des fresques abbasides de Samarra (5). Il n’est pas jusqu’a la décoration florale et aux ornements en rinceaux
(1) Von LE Cog, Chotscho, pl. 36:
(2) Chotscho, fig. 18, 19, 33.
(3) GRUNWEDEL, Altbuddh. Kulst, 274, et Bericht, p. 162, fig. 155-156. — WalLbscuMiIpt, Gandhdva-Kutscha, pl. 18 b, et 18 c.
(4) Altbuddh. Kulst., 333-335; von Le Coo, Buddhist, Spdtant, III, pl. 17 et Chotscho, pl. 30-32.
(5) Voir notre t. I, p. 137-188.
I, APPORT BOUDDHIQUE 17s
qui ne se rattachent a la miniature arabo-persane, et méme, comme nous le faisait remarquer M. Charles Vignier, aux enluminures de certains feuillets arméno-byzantins (1) (fig. 130).
(1) Reproductions manichéennes dans les ouvrages précités de von LE Cog : Chotscho, pl. 1, 3, 5, 6, et tout le t, II des Buddhistische Spatanttke.
FIG. 133. — Art Wei. Bodhisattva de Yun-kang. Mission Chavannes.
Le bouddhisme en Chine. La sculpture Wei.
Si nous cherchons 4 dégager la loi générale 4 laquelle obéissaient, au moment de leur arrivée aux frontiéres chinoises, les divers arts que nous venons d’évoquer — art grécobouddhique, art indien-gupta, art perse sdsdanide — nous nous apercevrons que tous trois, quelque différents quwuils fussent entre eux, subissaient une transformation analogue et se trouvaient en marche vers un idéal commun que nous ne pouvons, a titre d’analogie, désigner que par un seui mot : le gothique.
Cétait vers un idéal gothique qu’évoluait Vart grécoromain du Gandhara au moment ou les missionnaires bouddhistes le firent passer en Asie centrale. Au tome II de cet ouvrage (p. II4-116), nous avons appelé Vattention sur ce fait. Mais qu’est-il besoin d’insister? Chaque visiteur du musée Guimet, conduit en présence des stucs découverts a Hadda par M. Barthoux, n’a pu retenir la méme exclamation étonnée: du gothique! Christs de majesté ou Christs du jugement, apdtres et rois David, anges et moinillons, sourires de Reims et pathétiques orants, figures enchaperonnées rappelant nos pages et nos fous, démons de Mara qui sont des gargouilles de cathédrales, les statuettes et les reliefs en terre séchée de Hadda nous présentent partout la préfiguration de nos types gothiques. Un gothique antérieur de mille ans au notre, qui ne put influencer le notre ni dans le temps ni dans Vespace, et dont la présence ne s’explique qu’au point de vue philosophique, par une sorte de loi de l’esprit humain que lon pourrait énoncer ainsi: A la base, en Occident comme att Gandhara, posons la plastique purement formelle du gréco-romain, gallo-romain en Occident, gréco-bouddhique au Gandhara. Vienne l'histoire qui, en raison des distances, sépare définitivement, par toute linterposition du sdsanide d’abord, de l’Islam ensuite, ces deux foyers. Que deux grandes
religions universelles, christianisme d’un cdté, mahdyAnisme de lautre, simplantent ici en Occident, 1A dans l’Inde du Nord-Ouest et dans les cantons annexes de l Afghanistan, opposées sans doute dans leur dogmatique, mais obéissant a un idéalisme analogue, 4 une mystique semblable, a une sensibilité et a une religiosité pareilles : sous l’action de ces deux idéalismes nous verrons des deux cétés le fond grécoromain commun se transformer parallélement suivant des
Fig. 134. — Yun-kang, art Wei. Mission Chavannes.
lois analogues, en un sens presque identique. La plastique purement formelle d’Alexandrie et de Rome se videra de son contenu; le gréco-romain spiritualisé, purifié de son narcissisme, s’arrachera a sa propre contemplation, et se trouvera emporté au dela de lui-méme, vers les spheres de
Vidéalisme transcendant et de la mystique ardente. Et
cest ce néo-gandharien proto-gothique qu’a travers les oasis du Gobi va recevoir la Chine du tv® siécle. L/art bouddhique Wei, pour une bonne part, sortira de ces données. — Par une curieuse coincidence que peuvent seules expliquer les mémes influences philosophiques, dans 1 Inde gangétique l'art proprement indien appelé art gupta était en train — bien que relevant d’une esthétique absolument différente — d’évoluer vers des tendances analogues. Les formes gupta,
Cliché Chavannes, FIG. 135. — Donatrices. Relief rupestre de Long-men.
si enveloppées, si adoucies qu’elles en étaient toutes simplifiées et réduites a une « caresse de lignes », allaient, elles aussi, s amincir, se hiératiser, se contourner suivant les cas dans la préciosité des gestes ou s’élancer d’un seul élan vers les cieux mystiques du Mahayana. C’est ainsi que l’Inde gangétique passe de l’art gupta (1ve-vu® siecle) a Vart pdla (vimre-x1e siécle). Les lois auxquelles obéit cette transforma-
tion sont trés complexes; 4 certains égards on pourrait croire uniquement, tant s’affirme la hiératisation, a une byzantinisation du naturalisme si aéré des temps gupta. Mais on s’apercoit vite qu’aucun desséchement n’est intervenu, et que le hiératisme fdla non seulement conserve toute la séve gupta, mais y ajoute méme une fraicheur juvénile qui, jointe a la gracilité des formes et a la préciosité des
Citché Chavannes.
FIG 136. — Moines. Relief de Long-men.
attitudes, produit une impression de rare élégance. Il suffit, pour s’en convaincre, de feuilleter un album dart pala (1), reproduisant quelques-unes des nombreuses statues de pierre
(1) Par exemple le petit volume de M. J. C. Frencu, The art of the Pal empire of Bengal, Oxford, University Press, 1928.
ou de métal du British Museum et des musées de Calcutta, de Patna, ou de Nalanda, de méme que des délicieuses enluminures sur manuscrits de feuilles de palmier qui nous restent de ce temps (x). On verra tout de suite 4 quel point le style général de cette statuaire — auquel correspond sur
Cliché Chavannes.
Fic. 137. — Doaateurs. Relief de Long-men.
les dossiers et les fonds 1’élancée en ogive et la floraison souvent flamboyante des architectures — obéit, lui aussi, a
(1) J.C. FRENCH, Art of Pal empire, pl. XXIII a.
un idéal voisin de notre gothique. Idéal, d’ailleurs, désormais commun a presque toutes les terres indiennes, car on le retrouverait en puissance ou en acte dans la grotte I d’ Ajanta comme sur les reliefs javanais de Boérébudur et de Prambanan. Bien mieux, dépassant le sol de l’Inde, c’est ce gothique pala qui, exagéré et stylisé dans l’art du Népal, donnera
ry
Cliché Chavannes.
Fic. 138. — Donateurs. Relief de Long-men.
naissance, par cet intermédiaire, 4 la sculpture et a la peinture tibétaines (r).
Tl n’est pas jusqu’a l'art iranien, nous l’avons vu, qui ne fat en train de s’acheminer vers des formes équivalentes 4 celles de notre Moyen Age. Le damoiseau médiéval qui s'est peint lui-méme dans la « Grotte des peintres » de Qizil ne se
(1) Voir notre tome IV, chapitre 1.
sentirait dépaysé, non plus que son ceuvre, ni devant les mosaiques de Ravenne, ni devant la tapisserie de Bayeux, ni devant les miniatures francgaises du xv® siécle : tant tout notre Moyen Age se trouvait, aussi bien que tout le Moyen Age persan, déja inclus aux fresques iraniennes de Qizil (fig820) 121).
Ainsi, des éléments gréco-romains, comme des éléments indo-gupta ou iraniens, le bouddhisme tardif était en train de constituer une sorte de gothique, antérieur de dix siécles au notre et qui ne nous donne une impression pareille que parce qu'il se trouve régi par une mentalité analogue.
Cliché Bipaniee Fic. 138 bis. — Kacyapa. Relief de Long-men (vie siécle).
Cruche Vignier. Cliche C. T. Loo.
Fic. 140. — Stéle Wei, 527 A. D.
FIG.139,— Terre cuite probablement Wei.
Collection Loo.
Collection Vignier.
Cette vague gothique, il se trouva chronologiquement que ce fut la dynastie des Wei qui la recut en Extréme-Orient. Comme nous l’avons vu plus haut, cette dynastie, qui gouverna la Chine du Nord durant tout le v® siécle jusque vers 550, était de race tartare, turque ou mongole, et apporta sur le territoire chinois une mentalité et des conceptions artistiques étrangéres a la tradition indigéne. Nous avons signalé a quel point certaines de ses fibules et de ses terres cuites funéraires s’écartent de cette tradition. Nous avons rappelé les caractéres qui dominent déja a cet égard l’esthétique Wei : formes allongées, simples, directes, autoritaires (fig. 85, 86). Or, a partir de 453, le bouddhisme devint la religion d’Etat de la dynastie Wei dont les souverains firent dés lors preuve d’un zéle fervent pour la grande croyance indienne. L,’esthetique gothico-bouddmque,, comme on nous permettra de Vappeler, avait donc la fortune de tomber en Extréme-Orient sur une sorte de terre vierge, sur un peuple nouveau et singuliérement réceptif qui n’avait pas eu le temps de se laisser pénétrer par la tradition indigéne chinoise et qui, semble-t-il, se trouvait méme prédisposé par son tempérament nordique personnel 4 comprendre les tendances du « médiévisme » bouddhique.
La sculpture bouddhique de la dynastie Wei (environ 386- 557) comprend, selon M. Sirén qui en a fait, aprés Chavannes, une étude méthodique, quatre centres principaux : celui des grottes de Yun-kang, prés de Ta-t’ong, au Chan-si, celui de Long-men (prés de Ho-nan-fou) et de Kong-hien au Ho-nan, celui du Chen-si et celui du Pe-tche-li.
Le style Wei des reliefs de Yun-kang, de beaucoup le plus. important, est caractérisé par des séries de Bouddhas, la plu-
I) APPORT BOUDDHIQUE 18r
Cliché Loo. Cliché Swrén. ns ae FIG. 141. — Stéle Wei, 528-529. FIG. 143. — Stése Wei, 529. FIG. 142. — Stéle Wei, 528-529. Collection Loo. Museum of Fine Arts, Boston. Collection Loo.
part assis soit a indienne, soit les jambes croisées sur un siége 4 la maniére gréco-romaine, et qui tiennent le milieu entre le gandharien et l’art kushana de Mathura. Du gandharien ils ont la construction générale d’un académisme automatique et le traitement non moins classique de la draperie. Mais en général les plis du vétement, comme dans l’art mathurien des Kushdana, sont Vobjet d’une schématisation linéaire, et, du fait méme de cette simplification, bénéficient d’une sorte d’apaisement spirituel. On copie traditionnellement la draperie, on continuera a la copier pendant des siécles, mais il est bien entendu désormais que c’est par une simple convention. Non point que lartiste veuille, sous elle, révéler la douceur du nu, comme ce sera le cas dans l’art gupta. Tout au contraire, au contact de la Chine confucéenne, lart bouddhique va perdre tout souvenir du nu: la draperie grecque devient aussi opaque que le vétement chinois des Wei et des Tang, auquel elle sidentifie.
Du coup, comme dans lart byzantin ou dans l’art roman, er. lo. plastique. dispatart sous. lc Fic. 144. — Stale de 554. vétement. Toutefois la stylisa-
Bisse Bannics ot Neravnce) so LOn tion byzantine et romane semble
ne pas étre apparue tout de
suite. Souvent les bouddhas et les bodhisattva des niches de Yun-kang sont seulement du gandharien allégé (compa-
rer fig. 131 et fig. 132). Du canon hellénique ils gardent, sinon Vostentation plastique qui répugnerait a leur spiritualité, du moins le souvenir, les lecons générales de cette plastique, la construction réguliére des volumes. Leur
x Archives photographiques.
FIG. 145. — Bouddhas de bronze doré (518). Musée du Louvre.
position assise — soit les pieds croisés a la maniére occidentale, soit accroupis 4 l’indienne — les dispense d/ail-
Les Civilisations de VOrient. — T. III. 13
leurs de tout effet anatomique. Ils se trouvent ainsi réaliser sans effort une formule singuli¢érement heureuse. Les plis simplifiés de la draperie, 1a douceur des formes, affranchies de la matérialité gréco-romaine sans tomber pour
Archives photographiques.
Fic. 146. — Stéle Wei, vie siécle. Musée du Louvre.
cela dans la stylisation, la sveltesse des bustes, 1’élégance juvénile de l’expression, l’apaisement de toute l’attitude font
de ces apparitions une « réussite » exceptionnelle. Un charme profond s’en dégage, que l’art sino-bouddhique ne retrouvera que rarement (fig. 132-134) (1). Le bodhisattva Wei, assis a Yeuropéenne, du musée Cernuschi (grés, 1 m. 50), appattient a cette série, et aussi le célébre Bouddha debout en abhaya et vara mudrd du Louvre, ayant appartenu a M. Vignier (fig. 151).
Le groupe de Long-men dut débuter vers 495, quand les
FIG. 147. — Stéle Wei. Collection Vignier. Fic. 148.— Statue de Maitreya(?).
souverains Wei, ayant transporté leur capitale des environs de Ta-t’ong a Ho-nan-fou, firent aménager les grottes de Longmen en cryptes bouddhiques. A cette deuxiéme phase de l’art Wei correspond un allongement hiératique des formes, allant
(1) SmEN, La Sculpture chinoise, I, pl. 47, 50, 51, 52, 55, 57, 58, 60, 66.
jusqu’a l’asséchement (1) (fig. 140-145). Cest ici le moment d’évoquer, avec M. Salmony, Saint-Pierre de Moissac, Saint- Pierre d’Angouléme, Neuilly-en-Donjon, Sainte-Madeleine de Vézelay, Saint-Lazare d’Autun et le portail roman de Chartres (2). I/évolution commencée 4 Yun-kang est achevée. 3 Les formes sont maintenant vi-
eee =e. és de leur contenu plastique.
La draperie cassée 4 grands plis conventionnels, n’est elleméme qu'un symbole: le Manteau Monastique adoré en tant que tel. Art essentiellement
liché Vignier Fic. 150. — Cakyamuni entouré de Kouan-Yin et de Maitreya.’
Cliché Loo. Collection Gualino (Turin), ancienne Fic. 149. — Stéle Wei. Collection Loo. collection Vignier.
1). SIREN, La Sculpture chinotse, pl. 77, 78, 79, 80, 92, 94, 109, 112. 2) SALMONY, Europa-Ostasien.
mystique, trés impressionnant d’ailleurs parce que son hiératisme, par dela les formes réduites a leur expression la plus simplifiée, s’adresse directement a l’Ame. Du trés grand art religieux, dans lequel la raideur et la gaucherie méme deviennent de la beauté; art qui s’affirme Véquivalent et légal, en esthétique universelle, de notre meilleur roman et du plus beau byzantin. Avec un tel élan mystique, la répétition a linfini de figures
Cliché Vigmer. ge Swen.
FIG, 154. — Bouddha Wei. FIG. 152. —-~ Bodhisattva Musée du Louvre. du Pai-ma-sseu (Wei).
Museum of Fine Arts, Boston.
analogues de bouddhas et de bodhisattva, dans les niches secondaires qui entourent les niches principales, prend toute
sa valeur. Ces répétitions, si ennuyeuses dans les écoles a tendances plastiques, revétent ici, dans la stylisation anguleuse de toutes les figures, une signification théologique singuliérement émouvante. 3
Nous donnons, de ce style, quelques photographies dues a la courtoisie de MM. Sirén et C. T. Loo (stéles votives de la collection Loo, dont une, de 529, acquise par le musée de Boston) (fig. 143). Piéces d’autant plus intéressantes que nous y voyons se rejoindre deux arts différents, presque deux esthétiques : d’une part, dans les figures de bouddhas et de bodhisattva, le bouddhico-roman dont nous venons de parler; d’autre part dans les représentations d’orants, de donateurs et de personnages laiques, le vieil art national indigéne des reliefs funéraires Han du Chan-tong, avec cette particularité que, par divers caractéres distinctifs (chevaux revétus de trés longues housses et a4 l’avant-train beaucoup plus élevé que le croupe), les groupes équestres notamment se rapprochent des terres cuites Wei, plus haut mentionnées (fig. 143-144), Cette double maniére ne caractérise pas seulement les stéles du Ho-nan, mais aussi, 4 partir d’une certaine époque, celles des autres provinces Wei, comme il appert par la célébre stéle du Chan-si, datée de 554, calcaire gris de 2m. 12, aujourd’ hui au musée de Boston et que la courtoisie de M. C. T. Loo, son premier proprietaire, nous permet de reproduire ici (fig. 144).
Dans la ronde-bosse (1), signalons seulement, pour ce méme style, le célébre bodhisattva assis, en abhaya mudra, a lécharpe longue et mince, calcaire gris de r. m 80, trouvé att Pai-ma-sseu, prés de Lo-yang, aujourd’hui au musée de Boston (2) (fig. 152).
L/école Wei du Chen-si est représentée par un certain nombre de stéles et de statues de nos collections (3). Sans doute le fait qu il s’agit ici de sculptures séparées et non de
(1) Encore que, selon la remarque du professeur Elisséev, la «statue » bouddhique sino-joponaise ancienne ait toujours été faite pour étre adossée.
(2) SIREN, Sculpture, I, pl. 112.
(3): fords; Ty plu 35, 1:36, sete:
Cliché Sirén.
FIG. 153. — Tétes de bodhisattva Wei. University Museum de Philadelphie.
Cliché Sirén.
Fic. 154. — Bodhisattva Pei-T’si ou Pei-Tcheou. Collection Li (Séoul).
grands ensembles architecturaux explique-t-il l’élégance particuliére de ces piéces. Sans doute aussi la stylisation « médiévale », évoquant tantdot notre roman, tantdt notre gothique, persiste toujours. La statue, sous immense auréole en pointe de flamme a laquelle elle s’adosse, n’est toujours que spiritualité. La draperie tombe en plis d’un géométrisme conventionnel. Mais souvent les formes, tout en conservant leur caractére purement mystique, revétent, au lieu de la sécheresse anguleuse de Long-men, une aimable douceur; de méme les plis du manteau, au lieu de se terminer en grandes cassures raides, viennent mourir en petites vagues arrondies (1). Le type de ce style est la belle stéle de la collection Gualino, ayant appartenu a M. Vignier, calcaire gris de 1 m. 26 (fig. 150). Au contraire, les stéles et les « groupes d’autel » du Pe-tche-li semblent présenter un caractére d’un gothique beaucoup plus anguleux et flamboyant.
Aprés 550, les dynasties Wei furent remplacées dans la Chine du Nord par d’éphémeres maisons locales, les Pei Ts’i et les Pei Tcheou (circa 550-580). L’importance de cette bréve époque de transition a été bien mise en lumiére par M. Sirén. Les corps se libérent de la stylisation et reviennent a des formes beaucoup plus étoffées. Tel est notamment le cas pour la premiére période des grottes du T’ien-long-chan, au Chan-si, avec leurs statues de Bouddha d’une solidité de construction et d’une carrure qu’adoucissent seules la simplicité lisse du modelé et la chute apaisée de la draperie aux petits festons réguliers et puérils (2). Nous redescendons 1a du hiératisme « roman » des Wei a une adaptation chinoise de Vart gandharien et de l’art kushana de Mathura. Seuls les bodhisattva et les saints debout qui entourent le Bouddha restent gainés dans le plissement rigide du manteau monastique terminé en grandes cassures stylisées et anguleuses. Cet étoffement relatif des formes ou le fait que les figures en relief des autels
(1) StrEN, La Sculpture, pl. 138, 142.
(2) Str&N, Lbid., II, pl. 209-214.
E ee)
Fic. 155. — Téte de bodhisattva Souei. Collection Stoclet. Par la courtoisie de M. Stoclet.
et des stéles se détachent de plus en plus vers la ronde-bosse tend souvent a faire succéder a l’impression « romane » de la période précédente une impression plutdt « gothique » (rz). Cette impression est encore plus sensible quand il s’agit de statues en franche ronde-bosse (2). Elle tient sans doute en pattie 4 des coincidences de costume : vétements aux longs plis étroits, ornés de grands pendentifs et terminés en lobes pointus, écharpes s’étirant, elles aussi, en ailerons pointus, tiares trés ornées, grandes auréoles se terminant en pointe de flammes; et malgré ce parti pris de stylisation qui, ici encore, fait que la robe monastique constitue a elle seule les trois quarts de la statue, une réhabilitation modérée de la plastique. Mais l’impression « gothique », sur ces piéces, vient aussi de Vinspiration elle-méme, d’ une religiosité omniprésente analogue a celle de notre Moyen Age: ces Kouan-yin et ces Amitabha, aux gestes rituels, immuables et comme immobiles, a l’attitude d’autorité doctrinale jusque dans les mudvd de miséricorde, sont des ceuvres théologiques, dogmatiques, autant que tel « Beau Dieu » de nos cathédrales (fig. 154).
(1) SIREN, La Sculpture, II, pl. 245 et 257 (stéles votives de la Freer Gallery, de 562 — et de la Rhode Island School of Design, 4 Providence).
(2) Ibid., pl. 273, 274, 280 b. (bodhisattva de 570, de Art Museum de Minneapolis, Padmapani du Museum of Fine Arts de Boston, et bronze de Fongsiang au Field Museum de Chicago).
L’APPORT BOUDDHIOQUE
FIG. 156. — Téte de bodhisattva Souei. Collection. Doucet. Par la courtoisie de M. Doucet.
Le bouddhisme a l’époque Souei.
En 589, un fait historique qui commandera trois siécles se produit en Chine : la dynastie des Souei met fin au morcellement deux fois séculaire du pays et reconstitue l’unité chinoise. Cette restauration de l’empire survivra a l’éphémére : dynastie Souei (589-618) et durera autant que la grande dynastie des Tang (618-907).
Les Souei ne régnérent donc qu'une trentaine d’années. Cependant cette bréve période — dailleurs’ marquée par la gloire et les folies du « Xerxés chinois », Yang-ti
Cliché Oswald Sirén.
FIG. 157. — Bodhisattva Souei:
Coll. de Miss Belle da Costa Green, New- York.
(605-617) — parait avoir été fort importante dans histoire de la culture bouddhique. La dynastie Souei descendait du “Cliché Oswald Sirén. Nord; elle était donc l’héritiére FIG. 158. — Deux Bothisattva Souei.
Saas ne Bronze de 593.
de la tradition religieuse et Waiseuniof Fine Arts! Bacto:
attistique des Wei; mais en méme temps son impérialisme conquérant témoignait d’une énergie triomphante qui annon- ¢ait un apogée de civilisation. Et{de fait, la période Souei fut bien cela : lapogée du gothique Wei. Aprés le « roman » encore hésitant de Yun-kang, aprés le roman stylisé du premier Long-men, aprés le gothique encore raide de la fin des Wei et des petites dynasties suivantes, voici, dans sa majesté et sa plenitude, l’art de Reims, d’Amiens et de Notre-Dame. / La plastique est réhabilitée, la ronde-bosse est traitée en toute maitrise, le sculpteur. connait sa force et, autant que jamais au Gandhdata ou a Sarnath, iu a le sentiment de la beauté des formes.
Mais cette beauté reste au service du divin, cette force et cette maitrise ne veulent semployer qu’a rendre Vintensité du sentiment religieux, cette plastique demeure pénétrée d'un grave recueillement. De fait ne peuvent-elles pas se comparer aux plus hautes figures, a la fois mystiques et classiques, de notre grand xiir@ siécle, les deux tétes tiarées de bodhisattva, de la collection Stoclet et de la collection Doucet que nous reproduisons ici? (fig. 155, 156). Est-il Vierge de nos cathédrales qui dégage un charme plus 7° Reena délicat que l’élégant bodhisattva of Philadelphia. de 88 centimétres, calcaire gris de la Freer Gallery de Washington, avec cette taille mince et longue pour laquelle le corps humain n’est que la chute de la drapetie, avec son visage doux et lisse, ses yeux mi-clos, son demi-sourite doctrinal et candide, son immense auréole circu-
Cliché Oswald Sirén.
laire ornée des Sept Bouddhas du passé, et cette main droite levée qui tient d’un geste précieux lineffable Joyau de la Religion? (z) (cf. fig. 157). Dans. une maniére un peu différente, d’autres statues en ronde-bosse de bodhisattva Souei évoquent, par leur aspect de grandeur et de plénitude, par leur majesté naturelle un peu froide, le « classicisme gothique » d’ Amiens.
Tel est le cas pour deux admirables statues de bodhisattva debout, toutes droites dans la simplicité tombante de la robe que rehausse l’élégance de la double écharpe, du large collier d’ornements avec pendentifs et de la longue chaine de joyaux nouée par devant. Lune de ces pieces, calcaire de I m. go, provenant des environs de Tchang-to, au Honan, se trouve aujourd’hui a l’University Museum de Philadelphie (fig. 159); l'autre, calcaire de 1 m. 80, est la propriété de Mme Fugéne Meyer junior a Washington (2). Et si nous passons aux groupes d’autel, une impression voisine se dégagera du célébre bronze de 60 centimétres, datant de 593 et qui est allé de la collection Touan Fang au Museum of Fine Arts de Boston (3) : sous les branches du grand arbre ow perchent les bouddhas du passé, le bouddha central, assis dans le lotus, avec lépaule droite dégagée a Vindienne, serait en effet une figure gupta sans l’auréole flamboyante qui lui conserve sa place dans l’échelle des valeurs « gothiques ». Les deux apotres et les deux moinillons qui l’entourent sont aussi d’une heureuse simplicité; mais les figures les plus charmantes sont encore les deux bodhisattva détachés, a droite et a gauche, avec leur grande auréole circulaire et pointue, la retombée de leurs écharpes, la naiveté délicieuse, la candeur simple de leurs gestes, l'un portant délicatement le fruit, autre inclinant légérement la téte et joignant les mains dans une attitude de piété enfantine (fig. 158). — Et a cdté
(1) StREN, Sculpture, II, 307.
(2) Sl bide Mrs 7 182735 (3) Lbid., IT, . 319-320-321
Cluché Siren.
FIG. 160-161. — Deux Bodhisattva Yuan, de réminiscences Souei. Museum fiir Ostasiatische Kunst de Cologne.
Par la courtoisie de M. Alfred Salmony.
de ce groupe tout de juvénile fraicheur, voici, dans I’ancienne collection Goloubew, une statue de moine, tenant le patra, marbre de 0 m. go représentant peut-étre Ananda et qui est un des morceaux les plus puissants et les plus émouvants, dans son recueillement et sa gravité fervente, que nous ait laissés la sculpture religieuse de tous les temps (I).
(1) Reproduit en frontispice de mon livre Sur les traces du Bouddha (Plon, 1929).
Cliché Chavannes.
FIG. 162. — Bouddha colossal de Long-men, 672-676.
La sculpture bouddhique T’ang.
L’epoque des T’ang (618-907) est par excellence dans le domaine politique celle de la force chinoise. A l'intérieur une dynastie césarienne et centralisatrice, avec une série de per-