‹ Les Civilisations De L'Orient: La ChineChapitre 3 sur 16 · FORMATION DE I · texte numérisé non relu

FORMATION DE I

@, D.. Loo:

lon

— Type de /ei. Collect

Sans doute s’agit-il ici d'une décoration.encore rudimentaire, et nous serions assez porté a imaginer avec M. Sirén (rz) que ces motifs rectilignes, coupés a angle vif, furent inventés dans le décor sur bois, transportés de 1a sur les osinscrits et sur largile, et finalement, quand l'art du bronze se développa, étendus au metal.

Ce que nous disons la de lornementation sur os doit étre

Fic. 15. — Type de yw. Collection Eumorfopoulos.

a plus forte raison appliqué a la céramique blanche qui fait partie du méme groupe. Le décor est en effet identique :

(1) Ars Asiatica, VII, p. 10-11.

losanges et zizgags en telief, /ev-wen, motifs géométriques du ?ao-tze et du dragon, etc. (1). Selon la suggestion de M. Sirén, il est fort vraisemblable que cette poterie blanche trés archaique. dut. directement servir de modéle aux bronzes.

Dans la simplicité trés primitive de ces themes nous devinons comment est née, sous le couteau de quelque menuisier, cette esthétique proprement chinoise du géométrisme rectiligne, si différente

FIG. 16. — Tripode tsio. Collection Sumitomo. FIG. 17. — Tripode kia. Collection Sumitomo.

de tout ce qu’a produit l’art des autres contrées, et que l’époque Tcheou allait porter 4 son apogee.

(1) Avs Astatica, VII (Collection Sirén), nS 562-567, a comparer avec les os sculptés des n° 270-272.

Les bronzes archaiques : les formes.

L’art chinois historique — le grand art chinois — commence en réalité avec les bronzes, vases ou récipients divers,

cloches et miroirs.

Les types rituels de ces bronzes ont été fixés de tres bonne

] Ol !

Archives photographiques.

FIG. 18. — Cloche chinoise. Musée du Louvre. Fic. 19. — Cloche archaique. Mission Pelliot. Collection Sumitomo.

heure, sans doute dés l’époque de la dynastie des Chang ou Yin (approximativement entre 1558 et 1051), a coup str sous la dynastie Tcheow (environ 1050-256). L’importance de ces types est trop considérable pour que nous ne prenions pas soin de les décrire, préalablement a toute étude. Sans

doute les formes en furent-elles primitivement commandées par la destination et l’usage, mais, telles quelles, elles se trouvent associées si intimement 4 l’esthétique chinoise, elles commandent et elles traduisent si puissamment cette esthétique que les comprendre est presque comprendre d’emblée tout l'art d Extréme-Orient.

Aussi bien remontent-elles aux origines a la fois les plus

FIG. 20: — Bronze Sumitomo 4 relief de cervidé. ze

humbles et les plus vénérables de la culture chinoise, non pas seulement du fait de leur destination domestique et sacrée, mais aussi au point de vue archéologique. Par le plus ancien de ces types de vases de bronze, les tripodes ting et li, Vart

Les Civilisations de VOrient. — T. III. 3

des fondeurs archaiques se rattache en effet a celui des potiers préhistoriques (r).

Le ting est un chaudron, souvent hémisphérique, supporté par trois pieds — généralement des cylindres verticaux massifs — soit soudés directement a la panse du chaudron, soit issant de la gueule de monstres appelés ?’ao-?ie. Le ting posséde en outre deux anses-boucles verticales dressées sur sa bordure et permettant de porter le vase sur le feu ou del’an

Archives photographeques.

FIG. 21. — Eléphant de bronze. Musée du Louvre. Collection Camondo.

retirer. Le timg servait en effet a faire bouillir les boissons, mais surtout a la cuisson des viandes (fig. 6 et 27).

Le i est également un récipient circulaire monté sur trois pieds, mais qui se distingue du ting en ce que ces pieds sont

(1) Cf. ANDERSSON, An early Chinese Culture, pl. VII et VIII.

creux et ne sont ainsi qu'un prolongement de la panse. 1 Servait principalement a chauffer les boissons et secondaire- “ment 4 faire cuire les viandes (fig. 7). Le trépied dz est quelquefois surmonté d'une marmite circulaire attenante : le double vase ainsi créé porte le nom de Mien (fig. 8).

Fic. 22. — Vase tsouen en forme de béliers. Collection Eumorfopoulos.

Aprés ces trois types de chaudrons et de marmites, les diverses sortes de coupes pour les offrandes de fruits, de légumes, de grains, etc.

Tout d’abord les coupes en forme de bol, comme le y7et le touei. Le yi est un bol porté par un pied creux et orné de deux anses-boucles issant d’une gueule de dragon. Le touet est un yi de plus grande dimension, de forme plus allongée, les anses, ici, se développant souvent sous forme de groin ou de trompe (fig. 9, 10 et 26).

Un des récipients les plus connus est le ¢souen, terme qui

Fic. 23 et 24. — Yu en forme de monstre.

Collection Sumitomo.

s’appliquait originellement a plusieurs types (fig. 11-12), mais qui a fini par désigner en principe un gobelet avec un pied campaniforme, une panse convexe formant bande médiane et resserrée entre deux anneaux et un col caliciforme largement évasé. Le tsouen parait avoir été un vase a vin.

Le kou est, une variété plus élancée et plus svelte du tsouen.

La panse est réduite 4 une mince bague et le col s’évase plus élegamment (fig. 11 bis). Beaucoup moins caractérisés sont les divers vases hou et let, dénomination assez lache sous laquelle on désigne toute espéce de vases 4 panse renflée et a col étranglé et court (fig. 32-33). |

Deux formes de « soupiéres » tassées et crapaudines®: certains Jez et le yu. Les lei auxquels nous faisons allusion se présentent comme des récipients ronds, de forme trapue, 4 la

Cliché Vignter.

FIG. 25. — Bronze Tcheou. Collection Ch. Vignier.

panse renflée, sans anses, montés sur un pied bas et munis d’un couvercle (fig. 14). Les yw sont des sortes de « théieres » de bronze, assez analogues de forme, avec méme panse, meme pied, méme couvercle, mais dotées en plus d’une anse s’attachant souvent au corps du vase par deux tétes d’animaux.

Ces yu servaient de broc a vin pour le sacrifice (fig. 15). On peut en rapprocher le Men, récipient cylindrique avec ou sans couvercle, ayant la méme anse a attaches en tétes d’animal (1).

Deux autres formes plus spécifiquement chinoises sont le tsto et le kia. Le tsto est un élégant gobelet a vin monté sur trois pieds, avec une panse ornée d’une bande, une anse latérale réduite et un calice orné de deux boutons en saillie, qui s’évase et s’allonge d’un cété en un déversoir, de lautre en

FIG. 26. — Youei aux béliers, style de la Houai. Collection Wannieck.

un bec d’inégale longueur (fig. 16). Le kia peut étre défini un ¢svo dont le calice, purement arrondi, ne posséde ni déversoir ni bec (fig. 17).

Pour que cette énumération fit compléte, il faudrait encore mentionner diverses formes moins caractéristiques,

(1) A ne pas confondre avec le tripode du méme nom reproduit dans notre figure 8.

comme le fou, le teow et le ho. Le fou est une auge oblongue, a quatre pieds, destinée a4 recevoir les céréales bouillies. de Voffrande. Le teow est en principe une coupe ronde, surmontée d’un couvercle en coupole et portée sur un haut pied de candélabre. L/ensemble produit un peu limpression d’un calice

FIG. 27. — Ting aux oiseaux, style de la Houai. Collection Wannieck.

catholique. Enfin le ho présente la forme d’une sorte de théiére a trois pieds, avec un bec, une anse et un couvercle. Aprés les récipients, une série importante d’objets en bronze

est représentée par les cloches tchong, ou kiao teou, formées par deux cétés rectangulaires se rejoignant suivant une section elliptique et ornés, en plus des motifs habituels aux divets bronzes, d’une clouterie de cabochons de signification inexpliquée (fig. 18-19). Une autre série est celle des tambours de bronze (t’ong-kow) (1). Quant aux miroirs (kien), il ne pourra en étre convenablement parlé qu’a l’époque Han.

(1) Dans la pratique, nos tambours de bronze ne semblent guére étre antérieurs aux Han. Peut-étre seraient-ils d’origine non chinoise, et auraient-ils été empruntés par les Chinois aux indigénes de la Chine méridionale et de VIndo-Chine (discussion du probléme par M. Pelliot, cours sur Vart chinois, 25 avril 1927). En tous cas, leur décor (ornement étoilé sur la surface centrale de percussion) présente souvent une simplicité et une symétrie qui, nous le vetrons, sont des qualités caractéristiques de l’esthétique Han.

) Cliché Wannieck.

FIG. 28. — Bronze zoomorphe, style de la Houai. Collection H. Oppenheim.

Les bronzes archaiques : les thémes.

Les bronzes archaiques, tels qu’ils nous apparaissent ainsi a lépoque Tcheou, nous présentent un systéme décoratif presque enti¢érement différent (A une exception prés) du décor des vases préhistoriques. Systéme complet en soi et qui, admirablement adapté aux formes de l’objet, nous révéle une esthétique puissamment originale.

Les motifs semblent bien spécifiquement chinois. Tout d’abord le méandre /ei-wen, motif du tonnerre ou du nuage orageux, en forme de spirale anguleuse ou de grecque (1). Ce motif (et c’est l'exception que nous annoncions ci-dessus) se trouvait déja sur la poterie peinte préhistorique, notamment — a Sin-tien (2). Pour M. Perceval Yetts, il était naturel que le symbole des pluies fécondantes figurat sur les vases destinés aux sacrifices agricoles, mais M. Pelliot met en doute que le lei-wen ait réellement représenté a Vorigine les « lignes de foudre » (3). Quoi qu il en soit, il est précieux de noter la continuité de ce theme depuis la préhistoire jusqu’en pleine période classique.

Un autre théme classique est celui du /’ao-i’1e, monstre a gtrosse téte et sans corps apparent, comme le kivtumukha de l’art indien ou comme certaines tétes monstrueuses de |’ Amérique centrale précolombienne. Dans les bronzes Tcheou nous verrons les éléments du ?’ao-t’1e — les yeux en relief de clous, le nez en aréte médiane, les cornes en spirales geéometriques — se dissimuler sur toute la surface du vase, comme si le monstre était en quelque sorte diffus dans la mati¢re et seulement entr’apercu par éclairs (fig. 6, 8,.11, 12 et 12 bis, 14, 17; cf. fig. 55 et 76). Sans doute, selon la remarque de M. Charles V1-

(i) CE fies 670,14, ete.

(2) ANDERSSON, Preliminary report, p. 16 et pl. III. 9 (3) Cours de M. Pelliot sur l’art chinois, Institut des Hautes-Etudes chinoises

(Sorbonne), 25 février 1929.

gnier, ce parti pris d’immanentisme, cette absence voulue de réalisme concret proviennent d’un sentiment particulier de la nature, sentiment bien auttfement profond que celui de nos plastiques indo-méditerranéennes (1).

Cependant, et bien qu il ait subsisté tel jusqu’a la fin de Vévolution chinoise, le ?’ao-?1e, le monstre diffus, latent au

Cliché Pivot. ——]

Fic. 29. — Miroir « aux cent tétons ». Musée Guimet, don Pelliot.

(1) Charles VIGNIER, tome I ((fibules, miroirs, masques) de son ouvrage sur les bronzes chinois, aux éditions Pégase, Paris 1930. M. Vignier nous a rendu un service dont nous ne dissimulerons pas l’étendue en nous communiquant libéralement son manuscrit.

cceur des choses et qui laissait seulement deviner ou par instants entrevoir sa formidable présence, partagea bientdt son empire avec des formes moins indéterminées, sans doute dérivées du méme principe. En effet, selon l’enseignement de M. Vignier, tigre et dragon, ours et hibou sortent du ?ao-i1e

Cliché Pivot.

Fic. 30. — Miroir « aux huit arcs ». Musée Guimet, don Pelliot.

« par jaillissement ou par hybridation ». Leur individualisation, d’aprés M. Vignier, remonterait aux environs du ve siécle avant notre ére. Le dragon ou h’ouet, qui se presente

tantdt comme un dragon a téte d’oiseau (k’ouer fong), tantdt comme dragon proprement dit (k’ouei long),-est un animal au corps tassé ou allongé avec une téte en groin, des piquants sur le dos et une queue serpentiforme (fig. 10, 12 et 14; cf. fig. 75). Apparentés a ce type général sont les salamandres et serpents (i et Riu) — ces derniers représentés par « un S couché et allongé », forme peut-étre déja visible sur les vases énéolithiques (1).

Plusieurs archéologues russes ont fait de trés méritoires et louables efforts pour rechercher hors de Chine lorigine de

Hs,

Cliché Laniepce.

Fic. 31. — Miroir « aux ailes » (a droite). Musée Guimet, don Pelliot.

ces divers types de monstres, notamment en ce qui concerne le ?’ao-t’1e et le dragon. Et sans doute, le fond mythique des diverses civilisations primitives étant presque partout assez semblable, il n’est nullement impossible d’établir des analogies entre les différents monstres archaiques dans lesquels se cristallisérent les mythes de l’Eurasie; mais un tel travail nous parfait bien décevant. Pourquoi en effet vouloir que la

(1) ANDERSSON, An early Chinese Culture, pl. XIV, 1 et 2.

civilisation chinoise ait été frappée d’une stérilité congénitale telle qu'elle n’ait jamais pu produire spontanément de types originaux ? Pourquoi réduire cette civilisation au réle d’adaptatrice et d’assimilatrice? Thémes, motifs, inspiration, elle aurait tout emprunté a4 la Chaldée, au monde scythique ou

Cliché C. T. Loo. Cliché Vignter.

Fic. 32. — Bronze hou, Han. FIG. 32 bis. — Bronze hou, Han. Collection du marquis Hosokawa. Collection Charles Vignier.

hunnique, voire aux ‘cultures inconnues de la région canto- -naise protohistorique. Seul le génie chinois, qui durant vingt siécles devait cependant révéler une telle puissance de jaillissement et de renouvellement, n’aurait pu travailler

que sur des emprunts. Qui ne discerne les dangers d’un tel postulat ?

Bien loin de chercher ailleurs qu’en Chine les origines du ?’ao-t’1e, du dragon et des apparitions similaires, nous voyons dans leur caractére méme la marque propre du génie chinois. L/ apport particulier de l’Ame chinoise archaique, durant cette terrible époque des « hégémons » et des « royaumes combattants » qui se présente comme une des plus sombres de l’histoire, fut précisément de traduire dans l’art l’omniprésence du mystére toujours prét a se résoudre en terreur. Les affinités évoquées entre l'art mexicain et l’art Tcheou pourraient, ainsi que le suggérait M. Vignier, s’expliquer par un état d’d4me analogue, produit de conditions politiques semblables (cf.

fig. 23-24). Deux sociétés, ployées sous un régime de sang (relisons, a travers 1l’édulcoration confucéenne, l’histoire des « royaumes combattants » et du début des Ts’in), n’entrevoient, quand elles veulent sonder la destinée, qu'un masque de ?’ao- ?1eé en menace au sein de la

Cliché Rutherston. nue.

FiG. 33. — Vase hou, des Han. Cette menace omniprésente, Bolle Guang RBIeEStOn- cette terreur: latente, l’artiste

ne les concrétisera done point ou, s'il sy hasarde, les apparitions entr’apercues se garderont de tout réalisme. Le mystére qui écrase l’homme en face de son destin subsistera dans son entier, et c’est sans doute la formule méme de l'art chinois archaique que nous livre M. Vignier, lorsqw il nous dit « qu’en Chine le but unique de lartiste ne fut pas de représenter le monde réel, mais

au contraire de confronter peu a peu la réalité 4 un monde mouvant et imprécis comme les nuages ». Et si du ?ao-t’1e épars aux flancs du vase rituel l’animal semble se dégager, ce nest pas une béte connue qu’on a voulu en réalité teproduire, mais il s’agit presque uniquement « de ‘créer

Cliché Laniepce.

FIG. 34. — Couvercle de vase Han. Collection Henri Riviére.

une hantise qui revétit par surcroit une apparence animale » (cf. fig. 6 et 14).

L’esthétique Tcheou est tout entiére dominée par cette double préoccupation : suggérer le mystére par quelques appa-

ritions redoutables sans le dissiper en les concrétisant ; donner dans toute sa force, dans toute sa plénitude, le frisson de la Destinée, l’angoisse des pouvoirs souverains sous lesquels l'homme est ployé et broyé, sans que ces pouvoirs se dévoilent assez pour que l’homme puisse les affronter corps a corps. Mystére et terreur, c'est toute l’inspiration de ces siécles farouches.

Pour traduire une telle hantise, une seule qualité était

Fic. 35 et 36. — Fibules Han. Musée Guimet (dons Pelliot et Langweil).

nécessaire, une seule préoccupation prédomine : celle de la force. Force accumulée, ramassée, enserrant sa surabondance décorative dans la sévérité de ses contours, ne tirant que d’elle-méme son élégance — tel est l’art Tcheou.

Formes lourdes? Non, car les lignes, volontaires jusqu’ au despotisme, commandées par un dynamisme d’une vigueur

inouie, se délimitent rigoureusement.

Une stire géométrie (cette race chinoise était déja, en méme temps qu éperdue de mystére, farouchement pratique) astreint lobjet A la régle stricte de son utilisation. Chaudtons, cuves et pots resteront donc, dans le développement de leurs plans, fidéles aux formes originelles de leur type; et rien n’est plus émouvant que cette persistance de l’humble destination domestique coincidant avec la tévélation des premiéres mythologies.

En vain, a partir du vé siecle avant notre ére, le confuc¢isme prendra a tache de remplacer les légendes archaiques par son moralisme officiel.

Les vases ‘Tcheou perpétueront, éternisé dans le bronze, le vivant souvenir des angoisses et des réves d’une société abolie.

Les formes, commandées par 1’emploi domestique ou rituel, resteront donc impeccablement sobres. Mais le monde d'images fabuleuses et de cauchemars qui hantait la subconscience chinoise prendra sa revanche dans le décor. Ilse révélera, ce décor, aussi touffu, volontairement confus et foisonnant que les mythes ignorés qui lui ont donné naissance. I s’agit dailleurs ici d’une complication progressive. Au début, pour autant que les tentatives de classification comparée aient quelque valeur, l’ornementation semble encore assez sobre. Les

Les Civilisations de VOrient. — T. III.

Fic. 37. —-Fibule Han.

Collection Koechlin.

motifs généraux, d’inspiration animale conventionnalisée, qui décorent le vase, sont seulement indiqués soit par un contour en relief filiforme, soit, au contraire, par un contour en creux. Le fond reste encore uni. Mais bientdt les motifs animaliers stylisés qui forment l’essentiel du décor s’enlévent en relief d’ensemble. Les yeux, les cornes du ?ao-?’1e, sans

Fic. 38. — Anneau de bronze Han. Collection David Weill.

prendre encore l’envol de la ronde-bosse, se détachent a demi-saillie sur le fond. — A la phase suivante, la rondebosse triomphera avec les tétes de monstres, de fauves et de

Cliché C. T. Loo.

Fic. 39. — Plat en bronze des Han. Collection du marquis Hosokawa:

béliers qui surgissent aux attaches des anses ou sur le milieu des cols de vase (fig. 15, 20). Egalement en relief les cotes ou arétes qui marquent les lignes de partage des plans et conteérent au vase une saisissante impression de nervosité et de force architecturale. Parfois méme, le bronze tout entier revétira une apparence animale, comme les hiboux Sumitomo et Camondo ou Il’éléphant Camondo (fig. 21, 22). Mais jamais, méme dans ces cas aberrants, le theme animal ne se

Cliché Segalen, Lartigue et de Voisins.

Fic. 40. — Le tombeau de Ho K’iu-ping, 117 ayant J.-C.

rapprochera d'une représentation servile. Au demeurant, c’est moins la forme de l’animal qui est ici rendue que sa définition synthétique, son énergie, sa virtualité de puissance. Les animaux T’cheou ne sont pas des formes, ce sont des forces.

En méme temps, dans les intervalles laissés par les motifs saillants bio-géométriques, le fond, tout le fond se revét de

thémes ornementaux, en principe de J/ei-wen ou lignes de foudre, c’est-a-dire de la grecque d’Extréme-Orient dont les combinaisons, a la fois enchevétrées et ordonnées, couvrent tous les espaces libres, tout l’intervalle des motifs. principaux, jusqu’au corps des animaux évoqués. Leur répétition finit, sous le regard, par dépasser l’effet décoratif et par vibrer a son tour en un rythme puissant (cf. fig. 25). Le

Fic. 41. — Relief de pierre, 114 A. D. Collection von der Heydt. Par la courtoisie du baron von der Heydt.

vase tout entier n’est plus que cela, tension et rythme de forces : un poéme de bronze.

Remarquons 4 quel point, sur les hien, les ting et les lei de la collection Sumitomo ou de la collection Loo que nous reproduisons ici (fig. 6 et 14), les éléments du ?’ao-?’ze, d’abord comme épars aux flancs du vase, se rassemblent sous le regard

en une puissante unité. Dés que lesprit.a discerné, dans lenchevétrement des thémes décoratifs en apparence purement géométriques, les gros yeux hallucinants du monstre, ses cornes retournées de-bélier, la puissante aréte frontale et nasale, le retroussis du mufle avec, le cas échéant, le rictus des crocs, la béte jaillit littéralement du bronze, sa présence s’impose, despotique; elle est elle-méme le vase,

Cliché Chavannes.

Fic. 42, — Relief Han du Chan-tong.

bien plus intensément que si elle avait revétu la forme définie d’un animal réel. Pour compléterl’évocation, voyez les dragons qui s’affrontent sur le col ou le couvercle; leur géométrisme voulu laisse l’esprit en suspens entre le saurien et le félin (et, de fait, le serpent et le tigre chinois sortiront tous deux

Cliché§¥Chavannes.

Fic. 43. — Relief du Wou Leang tseu.

de cette virtualité). Mais malgré cette indétermination, ou peut-étre méme a cause d’elle, animal fantastique galope, ondule, menace et s’impose, lui aussi, avec plus de férocité que nimporte quel étre connu. Il y a, dans ses lignes géomeétriques, londulation animale et les zigzags de la foudre (1). De fait encore, dans ses formes ultérieures, lorsqw il apparaitra dans la peinture médiévale, le dragon se montrera a nous parmi les fulgurations de la nue. Son esthétique est déja en puissance dans les vases Tcheou.

Et toute l’esthétique chinoise en méme temps. Cette science des masses, cette stireté et cette vigueur dans la disposition . des plans, qui font des vases Tcheou des ceuvres architecturales, nous les retrouverons aux époques suivantes, dans lart des Han et des T’ang, jusque dans la céramique Song. Par ailleurs, les bronzes Tcheou nous révélent une autre donnée permanente de l’esthétique chinoise : a cdté de la précision de la ligne, limprécision voulue du sujet. Certes, lévolution chinoise connaitra des heures de réalisme franc, le réalisme linéaire des Han, le réalisme nourri des T’ang. Mais de telles concrétisations ne représenteront qu’un moment, vite dépassé, de cette évolution. Aux deux termes de la courbe, nous avons d’une part le ?ao-t1e Tcheou, diffus aux flancs du vase, ne se dégageant de la matiére que progressivement ou par fulgurations, d’autre part cette méme Présence plutot devinée que discernable dans les brouillards du lavis Song. Dans les deux cas ne s’agit-il point d’ une immanence qui se refuse a se laisser concrétiser ? Menace en masque de ?’ao-?1e aux ages farouches, réverie panthéiste plus tard, sous Tinfluence du mahdydna et du taoisme, c’est toujours, malgreé la différence des époques, des philosophies et des civilisations, la méme conception générale du monde.

Cette conception, singuliérement difficile a définir par elle-

(1) Cf. Eumorfopoulos Collection, Chinese and Covean bronzes, pl. XVIII, et XLVI, fig. A 131 et A 132. SIREN, Arts anciens de la Chine, I, pl. 27 A (Collection Stoclet), pl. 29 (Collection Sumitomo), pl. 63 (Collection David Weill).

ESTHETIQUE CHINOISE

Page 1